A LA MÊME
De Bruxelles, ce dernier juin 1634.
Mademoiselle, si vous n'étiez pas la plus aimable personne du monde, vous seriez la plus haïssable, et vous avez une fierté qui seroit insupportable en toute autre qu'en vous. Vous demandez la paix de la façon que les autres la donnent, et pour terminer une querelle vous employez des paroles avec lesquelles on pourroit commencer une guerre. Je ne sais pas comme
je me suis tant abaissée. Ne grondez plus. Écrivezmoi toutes les semaines. \oi\ht certes, une parfaite humilité et une belle manière d'exercer les vertus chrétiennes! Vous m'ordonnez, au reste, de ne me plus dépiter que de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans, comme si vos grâces ne se donnoient que lorsque celles du ciel sont ouvertes, et qu'il fallût un jubilé pour absoudre ceux qui se fâchent contre vous. Voici, mademoiselle, où j'en étois quand j'ai reçu votre seconde lettre, qui m'a fort adouci en m'apprenant que vous ne désireriez pas que je fusse pendu sans que vous y fussiez. Véritablement, c'est une grande marque de bonne volonté, et une preuve qu'il vous reste encore quelque tendresse pour moi, de ce que vous ne voudriez pas que cet accident m'arrivât sans que vous eussiez le plaisir de le voir. Après avoir tant imploré le secours de votre esprit, afin qu'il trouvât des paroles qui me rendissent moins malheureux, il n'en pouvoit pas trouver de meilleures. En effet, rien ne me peut tant consoler de demeurer à Bruxelles, que de savoir que l'on veut me faire^ pendre à Paris ; et ce lieu que je je tenois pour une prison auparavant, je le considère à cette heure comme un asile contre vos persécutions. J 'ai grand' peine à croire ce que vous me dites de M™® de [Clermont], ni qu'elle ait pris votre parti contre moi. Si cela est, la fortune a été plus juste que vous et qu'elle, d'avoir empêché ses lettres de tomber entre mes mains. C'est, sans mentir, grand dommage, si vous avez gâté une si bonne personne , et j'aurai plus de regret que vous ayez corrompu son innocence, que de voir que vous avez condamné la mienne. Quoi qu'il en soit, je
VOUS assure que vous ne saunes, ni Tune ni Tautret avoir pris des résolutions eontre moi qui ne soient injustes, et dont je ne vous fasse quelque jour dédire toutes deux. Ceci, mademoiselle, n*est pas dit par orgueil, mais par eette fierté que les gens de bien ont accoutumé d*avoir, et que produit la bonne conscience. Que si j*avois le moindre doute d*avoir failli et de mériter vos menaces, je n*aurois pas ces bons intervalles dont vous voyez que je jouis quelquefois, et au lieu que je guéris les autres du mal de rate, J*en mourrois moi-même. Si j*ai ôté ce mal à madame votre mère, je souffrirai plus volontiers tous ceux qui me restent. En vérité, Tassurance que j*ai d'être dans Thonneur de son souvenir, et le regret que je sens de ne la point voir, font la pi us grande moitié de mes biens et de mes maux: et je ne m*élonne pas qu'elle souhaite de me voir plus que personne, car je erois qu'il n'y aura point d'homme au monde si plaisant que moi, si jamais je me vois auprès d'elle. Ce philosophe de nos amis ', duquel vous vous êtes ressouvenue si à propos, qui fait quelquefois les petits yeux, a roulé les yeux en la tête quand je lui ai lu cet endroit de voire lettre. Aussi, à dire le vrai, rame de Zenon auroit été ébranlée en une pareille rencontre, et celle de M. Migon ' contristée et affligée. La
* M. de Ghaudebonne.
' Ce Migon étoit un Flamand à qui M. des Hagens donna la charge de voir un Allemand, nommé Crossembourg. qui faisoitde Tor. M. de Chuudeliotine faiaoit grand cas de ce Migon, et engagea M. d'Oi'nano, depuis maréchal de France, à lui prêter 3,000 écus fwur trouver la pierre philo&ophule. Comme on les croyolt perdus, Migou appoiia un diamant dA même prU l M. 4'0ra«ilO) M Ton
philosophie, qui a des remèdes contre tous les autr^ malheurs, n'a point de raison pour adoucir la moindre perte que Ton peut faire dans Tesprit de M, de Rambouillet. Quelque ennemie des passions que soit cette science, elle ne sauroit désapprouver que Ton en ait pour une si rare personne, ni trouver étrange que Ton fasse pour son sujet tout ce qu'elle ordonne de faire pour la vertu. Je ne sais, mademoiselle, si elle pourroit enseigner plus aisément à ne vous aimer pas ; mais quelle apparence y a-t-il qu'elle ne puisse jamais apprendre cela, puisque c'est M. de Cliaudcbonnc qui me Ta montré? Aussi je vous jure que je ne l'espère pas, et que je suis bien résolu, quelque mal qui m'en puisse arriver, d'être toujours, mademoiselle, votre, etc.
Post-'sci'iptnm *. — Mademoiselle, je vous remerdè très-humblement de l'honneur que vous me fbites de itie promettre d'avoir soin de l'nflaire dont je vous avois écrit. J'ai bien jugé qu'elle étoit très-difCcile, mais j'ai cru qu elle le seroit beaucoup moins si vous l'enlrepreniec. Au moins, si vous la manquez, on en tirera cet avantage que l'on connoltra qu'il ne la faut plus tenter ni y employer pas un autre.