‹ Œuvres: lettres et poésies (volume 2)Chapitre 98 sur 131 · A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PISANI

[A Amiens, 1639*]?

Monsieur, vous m'aviez assuré que je n'auroîs pas été en ce lieu trois semaines que j'y passerois bien le temps ; et il y en a plus de six que j*y suis sans que je voie l'effet de votre prédiction. Je vous supplie trèshumblement de tenir votre parole en me donnant le contentement que vous m'avez promis, et de m'en envoyer de là où vous êtes, puisque je n'en puis trouver ici. Je vous ai si bien servi à mon abord que vous êtes obligé de ne me pas refuser ce secours : car il faut que vous sachiez que je vous ai ressuscité dans l'opinion de tout le monde, et que vous n'aviez point ici de pa* rents ni d'amis qui ne vous crussent mort dès l'automne passé. S'il vous semble, monsieur, que ce service soit important et qu'il mérite d'être reconnu, il ne tiendra qu'à vous que vous n'en fassiez autant pour moi et que vous ne me rendiez la vie, dont je puis dire que je ne jouis pas ici. Il ne faut pour faire ce miracle qu'une de vos lettres et une assurance que j'ai toujours l'honneur d'être aimé de vous. Si l'affection que vous me témoignâtes à mon départ n'est pas tout à fait perdue, vous ne me refuserez pas cette grâce, mêmement ayant un si bon secrétaire que celui dont vous avez accoutumé de vous servir. J'ai su que vous m'aviez fait l'hon-

' Cette lettre me semble avoir été écrite pendant un des voyages que Voiture fit à Amiens avec la cour en 1639 Ou en 1640,

neur de boire à ma santé, mais, en l'état où elle est% il faut de plus forts remèdes que celui-là pour la re« mettre, et il n'y a guère que de vous que j'en puisse attendre. Mais selon que vous aimez tout ce qui vous appartient, et qu'il me souvient de vous avoir vu protéger autrefois vos sujets', je crois que vous ne m*abandonnerez point, moi qui suis le vôtre autant que si j'étois né dans votre bourg des Essarts» et qui fais profession d'être très -particulièrement, monsieur, votre, etc.

' Post'scriptum*. — Monsieur, en mettant ici que j'honore et que j'aime toujours tout le monde autant que je dois, je crois que chacun y prendra sa part, et quelqu'un le tout. Je voudrois bien me pouvoir expliquer plus clairement, mais pour le M. du Citre, avec votre permission, je l'assure que je suis son trèshumble serviteur, et le supplie de me faire toujours l'honneur de m'aimer.

iS5. — A MONSIEUR LE MARQUIS DE MONTAUSIER^.

A Paris, le 19 juin 1640K

Monsieur, puisque vous êtes destiné à ranger ceux de notre famille en leur devoir, il est raisonnable que

* Voiture tomba malade durant le séjour qu'il fit à Âmien», et le régime qu'il suivait n'élait guère propre à le rétablir.

' M. de Pisani avoit grand soin de tous ses vassaux (T.). ' l'*édiUon, p. 897.

* Le marquis, depuis duc de Montausier, marié en 1645 à M"« de Rambouillet. « Beaucoup de courage, d'esprit et de lettres, une vertu hérissée et des mœurs antiques firent de lui on homme extraordinaire. » (Saint-Simon).

^ Var. leaSttn'édiUon).

AU GARmNAL DE RICHELIEU (i640). 34 1

VOUS m*y mettiez comme les autres, et que vous me rendiez plus bounète homme que je n*étois, aussi bien que mes neveux ^ Sans mentir, c*est ne Tavoir guère été que d* avoir différé jusqu'à cette heure à vous remercier des biens que vous leur avez faits et à moi. Mais enfin, monsieur, sans me mettre en prison et sans me faire jeûner, vous m'avez contraint aussi bien que Tautre à faire ce que je dois ; et, vous vous êtes tellement opiniâtre à m'obliger, quoique je m'en montrasse indigne, que, quelque négligent que je sois, il est impossible que je me défende de vous témoigner le ressentiment que j'en ai et de vous rendre les très-humbles grâces qui vous en sont dues. Je pense que vous me pardonnerez ma faute, puisque je la reconnois avec tant de franchiscf. Et, en vérité, monsieur, dans la réputation que vous avez d'être cruel, il vous importe de faire une action signalée de clémence comme celle-là, et de pardonner à un homme aussi coupable que je le suis. Je vous le demande au nom de M'*^ de Rambouillet, et s'il m^est permis d'ajouter quelque chose après cela, je vous en conjure par l'extrême passion avec laquelle je suis, monsieur, votre, etc.

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