A ^ADA^IE
Après avoir bien rêvé toute la nuit, je suis résolu ce matin de me fier toujours en vous. Regardez si cet accident que nous avions prévu ne m'est pas arrivé, et s'il ne faut pas que je sois devenu fou. Mais qui est-ce qui s'en seroit garanti en ma place, et quelle raison y a-t-il que tant de passion et tant de soupçons n'eussent pas renversée ? Il me déplaît seulement d'une chose : je voudrois que votre beauté toute seule ou mon amour eussent causé cet effet-là, et que la défiance que j'ai eue de vous n'y eût rien contribué. 11 eût été ainsi plus à votre gloire, et il fût sans doute arrivé de la sorte, si vous m'eussiez donné un peu plus de patience, et si vous n'eussiez pas eu tant de hâte de me voir en cet état-là. Tant y a que vous devez être contente, et que je suis au point où vous m'avez désiré tant de fois. Je crois que s'il y a quelque fidélité sur la terre, elle est toute en vous; je suis persuadé que vous êtes aussi constante que vous êtes belle; je pense que vous seriez au désespoir, si vous veniez à vous apercevoir d'avoir fait naître quelque autre passion que la mienne*, et je jurerois que ces yeux, qui semblent avoir été faits pour éclairer tout le monde, ne luiront jamais que pour moi, et qu'ils n'en regarderont point d'autre. Enfin , il n'y eut jamais d'esprit si perdu et
* Mss, de (7onrar{, p. 462, et Belles-Lettres françaises, Mss. 151, t. Il, p. 23. — C'est, dit M. de Monmerqué, un des plus Jolis billets de Voiture. L*épigrnmmc y fait disparaître la fadeur.
si renversé que le mien ; mais ce qui est le meilleur» )*aime de tout mon cœur la place Royale ; je m'imagine que vous n*y allez qu'avec les mêmes intentions que vous allez aux Carmes, et que si quelquefois vous y courez à minuit avec quelque autre dessein, c*est seulement pour y parler d'affaires.
i. — LETTRE DE MONSIEUR LE COUTE DE SAINT* AIGNAN/ ESTANT PRISONNIER^ A MONSIEUR LE COMTE DE GUICHE.
An trè»-]ia«lt, trè»-preai, et très-renommé cheTalier de Gaichent, Gnilan le Pensif, seigneor de Plsle In?îsible, désire honneur, liesse, et m^nde humbles saints'.
Très-cher sire, or suis en prison fermée, et ja pour nulles riens n'en pourroye issir, se ne fust par art de faérie, et de negromance. Or s'en vont à randon soulas et déduit, et perverse fortune m'a moult laidement atourné. En telle achoison, il n'est gentillesse de cœur, ne fermeté d'engin, qui patiemment portast telle mésaventure, et si plours et lamentations n'estoient plus duisantes à dame qu'à guerroyeur, moult grand plaint et butin feroye. Car, par mon chef, moult
* « M. le comte de Saint-Aignaiii dit l'abbé Arnan^d, dans ses Mémoires f k la date de 1 639, qui avoit toujours eu Vespril galant, étoit passionné pour le vieux gaulois et pour les rébus, qui étoient à la mode en ce temps-là. Ce n*étoit tous les jours que billets en langage d*Amadis et qu'énigmes de cette sorte, et les laquais avoient asses d'affaires d'aller de ches lui au logis du Roi où nous lâchions de lui répondre. » — Ulle invisible, par allusion au roman de Gomberville, la Jeune Alcidiane: c'est ici laBaslilleoùM.deSiiint-Aignan fût enfermé pour n'avoir pas mené assez tôt son régiment à Tarmée de M. de Feuquières, qui fut défait à Thionville, avant qu'il y arrivât: et peut-être, ajoute Tallemant, ce régiment qui était bon n'eût pas làobé le pied comme le resta de la cavalerie.
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deconforté suis et mis en desarroy. Hélas ! cher sire, où sont malntens^nt allez jeax, mommeries, danses et chansons? où sont mussez loin de moy jongleurs, menestriers, farceurs, harpeurs, et apointeurs de vielles? Que sont devenus tournois, behours, et tels autres esbanoyemens, où Ton voyoit pieça heaumes enfondrer, htfiibers démailler, glaif es fl^èisi^y dèëirièrsi àSciet^ chevaliers gésir, et cècusdesrômpre?Oû SoWt festins, bombances^ ris et banquets, cointes pucelles, frisques damoiselst gotgias eiM^uyers? Tout est mis à néaiil, et à moy dolent et chétif, f ielï n*en est demouré, fors douloureuse remembrance, qui d^autant plus me (iert et fiavre durenlent. En tel pariy je n'écriroye mie, sans l'espoir qui, par vision ou songe, au àBur m'est revenu. Iceluy vint isileilement ma grand^doufeur combattre; et si coidois pour vrày, qtle ce fust de ma liberté la vraye signifiàûce, comme j^én ay par' droit ta suspicion, au lieu que je suis attéré et gisant en détresse, tant léger et à délivre me senliroye, que sur le palefroy pourroye bien saillir, sans toucher le pommel. Or en avienne ce qu'eschoir en pourra, toujours, cher sire^vous veûil conter mon songe. Donnant par nuit, il me sembloit voir fenriement (et ainsi à certes le cuydoye,) un félon géant outragéux, glouton et ûet pautonnier, qui le chef avoit plus aigu que fer de lance, les yeux avoit rouges et flambans comme feurre allumé^ nez tors, grosses balievres, et barbe fieurié, et de tout point hideux et plein de barat et de maltalent. Si tenoit en son poing branc d'acier luisant, dont au chief durement me navroit ; puis faisoit signe à deux truhans et ribaux qui en hideuse chartre
LETTRES EN VIEUX LANGAGE. 2ft6
me pmtoient, et oie laissaient illec au greigneur tour* meut que jamais saHisse. Et adonc s'apparoisseit à moy fiD grand preud*b<M3(ime, qui 4'un moult noble vestement estoit affublé, et autour de luy estoient maints phey^liersy qui de jfne voir à délivrance ^voient moult grand voulenté. Et vous, beau sire, y estiez des premiers. Prés de vous estoient pareillement le bon chevalier Ârnaldus et le gentil chevalier Yoiturio, et mi^ints aptres renommez. Or me faisoit signe de la main iceluy noble preud'homma, et h soy m^appelldnt, hors de la noire chartre me faisoit issir. Et Ipr^ il mis ipontrpit en n^pult belle escriture un tel dicton en pianière de prophétie :
Quan4 «glef et lyons MVembles à foison, Feront par graDib bazard» 4^8 coqs décoiifitQre, Plusieurs bons chevaliers par mortelle achoison, Feras 4e fer tranchant iront en sépulture.
Paresfeux^ d>utre part ^bsen^ de raventure.
Pour un temps détenus seront, non sans raison ; Mais ils seront enfin boutez hors de prison.
Par iBiI 4i|i porte çscn de Tenaeiile teinture'.
Adonc par grand*liesse me sentis éveillé , et quand apertement connus, que ce n'étoit que fable et mensonge, si cuyday entrer en desespoir. Ce neantmoins, mon coBur s'évertua, et en soy pourpensa que tel songe pourroit venir à effet, et en cette espace je n'eus onc talent de me guermenter ne plaindre, mais bien de vous escrire tout ce qpi m'étoit advenu, Or puissiezvous, cher sire, loin de n^Qscbief et d'encoQibrier, toujours noblement et frisquement vous contenir, ainsi qu'à tel homme affiert, vous et toute votre noble raes-
* Le cardinal de Richelieu (T).
gnie. Et à tant me tiens, à Dieu vous command*, et me clame vostre immuable servant à toujours mais,
Dom Gvii^iv le FiiftiF, tire de t*Iile I&Tisiblé.