‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 112 sur 134 · LETTRE PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

LETTRE PRÉCÉDENTE

A9 tr^s-conrtois , très-exccllept et irès^renommé cheyalier Voitnrie , qui da nom d'Inconna le clame , Guilia le Pensif désire hennear et jeye, cft «aiide livinUe qiercist

Dea, chevalier (nconnu! avois-je pieça vers voua rien comparé, qui d^ tant de gorgiase faveur fu8( digne? Certes, pas n^eusse cuidé, qu'en teleneom* bfier si doux confort me fust avenu, par lequel est ma grevance moult amendée. Or apertril bien main« l€nant, que pas n'estes^apprenttf de bonnes œuvres âiire, quaijd à si dolent ehevalieF, par devis proufita-' blés et duîsans, reboutez le cœur en la foûelle. Pour certain, tresrcheF sire , mouU estes à priser, et grei-r gneur homme deves estre que pas ne voulez appa*? roir , quand vostre nom musses après courtoisie tant especiale. En cette manière oqvra jadis le Damoisai àé la iner, fleur de toute chevalerie, quand après avoir tué jus le plus fier ribaud de la contrée, et sa mesgnie déconfite, il se retrahit vers spn tref moult viste , ie^ nant la chiere basse, et le vis sur costé ne voulant pour riens à nulli se manifester. Ce m'aid'Dieux, sire, je ne me deporteray d*aeertener à tous, qu'encore surpassé l'avez, et de ce n'ayez doutance. Cettuy ne fit que mettre à mort un outrageujt paillard ; et vous avez redonné la vie à jouvencel afflict et mat, comme n'agueres effroyé. Or, bon chevalier, puisque tout de mon fait voulez connoistre , ja n'en serez desdit, et moult volontiers de mon estât vqus deviseray, et vous diray, qu'un jour sur le vespre, ayant har^ié et chanté

' Mm, de Conrarl, t. X, p. 918.

un lay moult douloureux et plaintif, comme pou voit estre cil du pauvre Tristan le Leonnois, voguant en sa barque, après la playe envenimée par luy reçue par le Horhoult dlrlaode, je m'endormis moult fort, et dieus à bouchons sur le pavement , où longue espace on me laissa gésir. Si cuidoye estre en un vergier, entre cointes pucelles et gentils varlets , ayant les aucuns surcots de tirelaines , et les autres robes de sandal. Si estions seans sur poisles à or battu, en fioulas et esbatemens , devisants et bruyants moult fort Hais endementiers , vint entrer au vergier un grand vilain mal-façonné et rébarbatif, qui en son poing tenoit baston noueux. à guise de massue, et bien sembloit estre mal pautonnier et félon. Si se cria sur moy le glouton, comme forcené, disant: c Et cuides-tu, paillard, issir ainsi sans moy de la chartre où tu es détenu? » Lors il me ferut parmy le pis, tant outrageusement, qu'agenouiller me fit, et rechignant moult laidement s'en alla, disant: < Or suis-je par mon droit nom le Temps appelle : n'espère sans mon aide issir du chastel. » Et ainsi que me guermentoye, je vis près de moy un noble preud'homme, luisant comme un escarboucle. Moult beau clerc estoit iceluy, et de plaisant regard. Si estoit en haut siège assis, et villes, chastels, tours, chevaliers, armes, bannières, et escus de moult de couleurs gisoient à ses pieds, et un vermeil sandal faisoit son couvrechef et sa robe. Iceluy me cria tout soûcfvement : <k Or as entendu, amy, ce que le Temps t'a dit; mais qu'il s'accorde à ta faillie, moult tost te delivreray. » A -tant, mon somme fina, et trouvay prés de moy vostre

missive» et de Tautre part un livret moult ancien » ou estoit ieelle prophétie :

Quand jeose chevalier de suate oatare.

Prendra da bardement en Tobscure maiion, Asaei poar envoyer misiiTe au grand Voiture, Cil qoi porte Termeil en armes et Teatore, Et dont partent le loa bruit sans comparaison, Connaissant qnMl est ja de pardonner saison, kftc trois doigts fera de cet huis ouverture.

Âdonc cuiday qu'en brief pourroye de la chartre Mssir, quand par deux fois pieça avoye en dormant quasi le mesme songe : car encore moult bien du premier me remembroit, dont au preux comte Guicheus avois narré toute la vraye histoire. Donc ay-je noté, sire chevalier, par moult d*enseignemens, comme à ice* luy guerroyeur qui porte vermeilles connoissances, et qui tant d*apertises d'armes a faites, estoit ma délivrance réservée ; et par voslre esprit tout remply de doctrine et clarté d'engin y suis derechef confirmé. Dieu ait part à ieelle emprinse , et veuille labeurer avec lui, afin qu'en brief ensemblement allions visiter en son hébergement le bon comte Guicheus, que j'honore moult et prise! Je suis, à foy de chevalier, trèscher sire, le tout vostre,

Dom GuiLAir lb Pbitsivi sire de l*Isle Invisible.

4. — LETTRE BE VOITURE AUX COMTES DE GUICHE ET DE SAINT- AIGNAN ET A ARNAULD DE GORBEVILLE.

[Mai 1641.]

Aux très-excellens , belliqueux y invictissimes et insupérables chevaliers ,

le comte Guicheus, le chevalier de l'ile-Invisible et dom Arna]duS|

Salut f honneur, victoire et triomphe*.

Ce m'aid' Dieux, beaux seigneurs, moult estes gra-

■ Msi, de Conrart , t. X, p. 893. '- C*est la leUre à laquelle

262 usTFRES m voiture.

cieu}(, et courtois, quand estant dans de si grosses be* sognes, comme ores vous trouvas, d(s cettuy vostre chevalier avez daigné vous ressouvenir, et me donner preuves si notpfres 4e ypstre bénignité et boîî vouloir, que oneques ne sera en ma puissance de le pouvoir deservir. Or jaçoit que de moult grand temps vous aye toujours hQnpr^^ et servis, mQ^\i putr^geux seroy^^ si je, par cette s^gle yostre lettre, ne ni^ep tenoyé à mo^lt biepi p^yé, et grand' nîit?eté ^eroit à moy, si jiB ç^iydoye vous m pouvoir rpndr^ reipercimeots cga^igne^f Or voudroi^je, be^uj sires, qu'il pj^'epst cpiisté le m^Ueur çbdstel qii^ oncqqes je conquis, et que loisible gie fust de moy bouger de cettuy U^u, pour vQus aller dir0 moyrjnème mon pens^ment sur ce, et le ressentiment que j- ay de l'honneur que, à moy vostre homixierlige, avez voulu faire- Par niop cbief, rien iie me retiendrpit, que je ne prisse huy les galops, et ireis vers vi^us 4e t^l randon, qu'ainçois quHl fust heure de nooe, aurois cheminé plus de cinquaptie lieues angle^faesi et poe r^ndrois avant le jour 4dns vostre tref. Aussi-bien > quand je me ramentois comme estes sur le point de ferir sur ennemis, et de vous paripi eui meslev, si qu'à toute heure il m'est avis que d'icy j'oy la poise de la bataille, le hennir des chevaux, le froissis des l^nises^ Je çb^pelis des ^rnies, et le marteliç des e^pées, je me hontoye moult durement à par

Sarriijcii;^ fjii( f^lli|»ioq 4«n8 9ji BqmPfi funèbre^ au fib»piir« YIIJ de la Grand' chroniqufi 4h n^kh F^^><^<u« ;

« GomiQe Qazalia fut délivrée des mains du géant Gérion par Hereulin d'Austrasie, et de la noble chronique queVelturiuâ en eompiU. •

moy, el me liens à honny et méeréant cbefraliery quand je ne puis en celle adhoison esire près de tons, et 1&, en voyant vos aeles chevalureux et vos beaux faits d'armes» me parforcer à les imiter» et, Inoy rendre digne de Tacointanee de tels preud'hommes. Oreft qae le joly mois de may renonvellé toute efaose oréée^ et cpietout noble coeur se sent espôindre dd désir d'annfes el pi^uesses faire^ voue cheminez par menats et par vaux^ genrgiasement armés jusqu'aux à&aiSj tenant vèe glaives es poings, et ores les pannoyant entour vos ^iefsi ores vous polissant eii vos armes^ ores vous affîehant es estrieus, ne songea qu'à lanoes briser, percer escos et desmailier baubers, ebeminez par nieules et par bruines, à l'ardeur du soleil et au ray de la lune, maiigez moAlt petit^neAt^ et mauvaise* inent dormei» vous levant souvëntefoiSy aids qu'il sôit bien adjournéf pour mettre vos eerps à peiAe et à travail^ à danger d'estre detranchex à mains de gloutons, et d'estre feloneusement oëcis : là où je^ las ! cfaetif, &k cette cité par enchantement mauvaisement détenu, passe les jours enti«^ à moy sollacier et déduire avec gentes pucelles, plus blanches que le fin albastre mis. à point de fin vermeil , ores nous ombroyant sous vertes feuillées^ ores en plaisants vergers nous esbatr tant» et tantost nous esbanoyant en riches festins, où tottttes guises de mets nous sont servis, et toutes sortes d'espiceries. £t les unes fois, quand de tels bobans suis recreu, et qu'abondance de soûlas me fait désirant de solitude,* je me retrais à l'orière d'un bois, ou sur le clair rieu d'une fontaine, et là, assis sur l'herbe tendre et menue, je me délecte à voir en joyeuses chroniques

les faits et gestes des anciens chevaliers, les hautes aventures qu'ils ont mises à chief, et les périlleuses questes qu'ils ont emprises pour los et amours de leurs amies acquerre. Ei) cette manière je vis sans mesaise, destourbier, ne distraite de quelconque chose, me couchant alors que meilleur me semble, et me levant à rheure que plus me plaist, sans estre oncques éveillé de bruit de buccines, trompettes et cors sarazinoîs. Or, seigneurs chevaliers, combien cet estât de vie est angoisseux, je ne doute mie que bien ne le jugiez : car trop mieux que moi savez que riens tant ne pesé à gentil cœur comme oisiveté, et moins grève travail que musardie. £t de ce adviendra sans faillie, qu'aprés que de ce siècle seray sorty, onc nulle mention de moy ne sera faite, non plus que je fusse esté un chevalierdeCornouaille: et de vous, aurebours, quand de cette vie terrienne issirez, en trouverez une autre impérissable es registres et mémoires des hommes* Livres infinis en toutes langues or sonneront vos hauts faits et prouesses, et aurez nom à jamais perpé* tuel, laquelle chose, et de ce ne doutez, est de prix in- .finy et tel que trop chèrement ne la pouvez -vous acheter, quand mesme, pour ce, de bras et de jambes seriez mehaigniez, et qu'en auriez les testes fendues jusques aux yeux. Partant, beaux seigneurs, je vous alloue, que vous regraciez fortune, qui en point vous a mis, que tout haut bruit et exaltation pouvez acquerre, et pourtant ne me tourniez à blasme, si en cettuy lieu plus longtemps je demoure, où force d'enchantement et nécessité de destin me retient. Pour nouvelles, je vous mande que messagiers sont

icy venus de maintes parts» qui apporté nous ont, que depuis pensés marchesd'Italie,s'e8t fait le plus beau fait d*arnies qui oncques arriva depuis que chevaliers ceignent espées. Or devez-vous sçavoir, beaux seigneur, que en icelle terre, du long du fleuve que les Grégeois appelloient Eridan , qui moult est roide et profond , estoit descendu un géant dépiteux et félon ^ Cettuy, accompagné d*un géant moult noir, et de couleur de $uye, mais aspre, fier et outrageux, pilloit, dégastoit et desertoit le pays, si que c'estoit une hideur : et après maints outrages avoit juré qu'il prendroit à force une damoiselle, qui Cazalie est nommée*, moult prisée et chérie de ceux du pa!s, et de maints grands seigneurs d'étranges terres désirée, comme celle qui est de moult beau viaire et bien addressée de tous ses membres, avenante (et de si plaisant regard, que c'est un déduit à regarder. Or l'avoit le félon promise à son seigneur le soudan des Iberiens, qui pieça de longtemps la convoitoit pour la mettre en servage, et lui tollir son honneur, ainsi comme il a fait de mainte autre que le géant a mise en sa baillie, dont il a pris les unes à vive force, et plusieurs autres par barrât et mal engin : car de telles damoiselles convoiteux est le Soudan à démesure, si que l'en dit que toutes les désire, et oncques n'en pourroit estre assouvy. Or l'avoit le géant à tout son ost en telle guise assiégée, que pas ne sembloit qu'il fust au pouvoir humain de luy en quelque manière porter aide. Moult tendrement pleuroit la pucelle, moult fort se démenoit

' Le prince Thomas de Savoie.

> Canl.

266 LeTTRBS im TOITORE.

et se guermentoii dnremenl *. M «te de oe liens ne ktjr valloil» et de liulli n*e»toil secounie : ear leê MigneiiFS du pay» pas n*ftvoîetii la force ne le hafdeinent de durer contre le geanl. Tant qu'à chièf de pièce^ le chevalier faé aux vermeilles connoîssanced^ qui toal oSt^ tout sçait et tout peut, a ouj de loin les piteul cris de la chetivei dont fut fort dolent et eouroéeti son coeur. Car il aime la pucelle par bonne êiniour, et sans vilenie^ seulettient pour la franchise d'elle garder^ el d'autrefois de tels meschiefs l'a délivrée. Iceluy en âdnna tanlost avis à l'invincible chevalier qui porte d'azur à trois fleurs d'or % qui de l(nigtenips a pris là damofselle en to gafde. Ces deux ne pufeni pai tirer celle part, pour éstre oeHujr point embasognett en une grosse guerre^ qulls menoient dans le psât^^ qui autrefois appelé estoit la Sylte GarbonfÉiM^èi et maintenant dommuném^t est dit te paB de Flandres; si qu'ils avisèrent entre etlx par bon conseil de miin-' der à ce secours un preui et belliqueux obevillief ^ qui de tel hardeiiientest^ que oncques oHose^tflîft dsin^ gerétfsè pust estre, ne luy sembla difficile ft mener à fin. Gettuy de tous est nommé Harcuriel des Isles pé* rilleuses % et a esté ainsi Appelle pour un moult grlind fait d'armes qu'il fit en un pais de mer^ si périlleux et si estrange^ qu'à toujours mais en sera faite meiH

* Yar, Se demeiioi t, se détordant et guermentaat duremeiit» comme celle qu'à grand meschief estoli.

' Le roi de Fr^oecf.-

* Le comte d'Hàpttiorti qui sfait repris, à la têtcr de l'arAée navale, 1p» îles de Suint-Honorat et Sainte-MarguerUei en Provence.

tioiK Iceluy, à toute la cavalerie que pour lors put trouver, al}^ 4oi)i^r sur Tost d|i g^aat. ^ui mie ne s*en doutoit. Là y eut mouit caveuse et cruelle bataille: si que Ton dit, que depuis rassemblée qui se flt entre Sidrac et Tantalon, au couronnement du roy Gadiffer, onc on ne vit de si hautes prouesses exploiter, si grands coups d'espée ruer, ne si beaux coups de lance ferir. Au (}esfiniment, 1^ descpn^ture tourna sur les gloutons, et contrariété advint au géant, qui combattit à tel meschief, que toute sa mesgnie fut mise à Ojccisîon, et luy tellement atourné, que les ministres qui l'ont veu dient qued'huyenun aunes^u en estât d'armes porter, et que de moult grand temps n'ayr a talent de damoiselles vilener, ne leur faire outrage. Or, ))eaux seigneurs, à Dieu vous cpinpi^nd', qui vous doint pareille fortune, et sui^ le tout vostre,

voiTyaio,

i. — MkTAMOIlPHOSE DE LUCIKE EN ROSE.

(Poar madame la marquise de Rambouillet'. )

Dans Tenclos des sept montagnes qui ont si Longtemps fait trembler toute la terre, naquit une Nymphe dont le soleil fut amoureux, et que les dieux et les hommes aimèrent également. Elle eut un corps foible, mais parfaitement beau, une sagesse divine et une conduite merveilleuse. Vénus, qui lui voulut mal à cause de sa beauté, et pour ce qu'elle se jugeoit être moins honorée d'elle que les autres déesses, entreprit sur sa vie. Mais Phébus la sauva, la changeant en une fleur, qui est encore aujourd'hui, comme elle, la plus belle et la plus délicate de toutes les choses créées. Le ciel et la terre se réjouissent de la voir. Elle est le soleil des fleurs, comme elle Tétoit autrefois des beautés. Elle porte la livrée de la pudeur et de la chasteté, et s'est réservé cette propriété, qu'encore aujourd'hui elle met en bonne odeur toutes celles qu'elle accompagne. Non plus qu'autrefois, elle ne désire pas qu'on l'approche. Elle s'arme d'épines pour s'en défendre, et il est aisé à juger qu'elle n'aime pas qu'on la touche.

' 3hs, de Conraru t. X, p. 603.

Elle se tient enfermée les trois parts de l'année. L'extrême chaud et l'extrême froid la blessent * ; et l'on ne la voit paroitre qu'au printemps.

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