‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 19 sur 134 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

[A Paris, le .... 1646 ^]

Monseigneur, vous avez beau vous plaindre de mes plaintes, et dire :

O tu infulte, maie et molette vwitj Per quem non licet ette negligentem,

La beauté de vos lettres excuse assez Timportunité avec laquelle je les demande. Cette dernière, entre toutes les autres, est admirable '. J'avoue que je vous en dois de reste. C'est bien en vous que le proverbe est vrai, qui répond paye; et je m'étonne seulement

I En réponse à une lettre de d'Avaux, du 29 août 1646. Voyex Mtt, de Conrart, in-4, t. X, p. 657.

' Cette fois ce n'est pas un vain compliment ; la lettre de d'A- Taux est fort remarquable, et bien supérieure à celle de Voiture.

43 LETTRES OB VOITUI^.

qu*un6 personne en qui il pardi tant de richesaest et qui se peut acquitter si aisément, ait tant de peine i s*y résoudre. Nous autres favoris d* Apollon sommes étonnés qu*un homme, qui a passé sa vie à faire des traités, fasse de si belles lettres, et voudrions bien que vous autres gens d*aflaires ne vous mêlassiez pas de notre métier. Et certes, vous devriez, ce me semble, vous contenter de Thonneur d'avoir achevé tant de grandes négociations, et de celui qui vous va venir encore de désarmer tous les peuples de TEurope, sans nous envier cette gloire, telle qu'elle vient de Tagencement des paroles et de l'invention de quelques pen* sées agréables. Il n*est pas honnête è un personnage aussi grave et aussi important que vous Têtes, d*être plus éloquent que nous, ni que, tandis que Ton vous emploie à accorder les Suédois et les Impériaux, et à balancer les intérêts de toute la terre, vous songiez à accommoder des consonnes qui se choquent et à mesurer des périodes. Que ne vous conlentez-veus^ de par Dieu, de faire de belles et bonnes dépêches, comme celles du cardinal d*Ossat, ou si vous avez quelque ambition plus grande, comme celles du cardinal Duperron» sans vous aviser de ces autres-ci qui nous font enrager? Pardonnez-moi, si je dis ceci avec quelque dépit. Sans mentir, votre lettre m*en a fait, et il n*y a amitié qui tienne. Vous savez que

QfÊi voM imçêfUo eeieret nullut erit.

Née jam prima pelo Mnesleut, neque vineere eerto.

Mais moi, qui me contentois d*aller de quelques pas après vous, il me fâche de voir que vous me laissiez si loin derrière. Je la montrai à un de mes amis, fort

•htendu et fort savant, qui a connu très*fainilièrenient M. [Servien] ^ et qui fait grande estime de son mérite : < Mon Dieu, ce dit-ii, après Tavoir lue« que cet hommelà est de brasses au-dessus de [son adversaire] ' ! Si j'avois vu cette lettre-là en d^autres mains que les vôtres, je jurerois que c'est vous qui Tavez écrite. » C'est pour vous mortifier, monseigneur, que je rapporte ces derniers mots :

Et tibi eomul Ne plaeeittt ewrm «erviif portatwr eodem.

Pour vous dire sincèrement ce que j'en pense, vous n'en avez jamais écrit une si belle, ni qui fit mieux connoUre votre force, et vous Pavez bien senti, quand sur la fin vous me pressez d*avouer que je vous en dois de reste. Que je meure, si je n'ai honte d'y faire réponse. Car pour tant de belles et agréables choses, que vous puis-je rendre?

Pro ftiolli viola, pro pwrpureo hyacinthOf Carduuif ei folii» turgei paliurus aeulit.

Au moins, monseigneur, ces témoignages que je vous donne de l'approbation d'autnii, et de la confusion où vous m'avez mis, vont à vous de plus droit fil que les autres du précédent voyage. Vous vous moquez très-agréablement des louanges que je vous ai données sur le bâtiment de M. Pépin \ Ce que vous me dites, que c'est dommage que je n'ai vu aussi les carrosses qu'il vous a envoyés, et que je vous trouverois

bien honnête homme, est dit, ce me semble, aussi

' Noies de Huei.

^ Voyei plus haut, p. 8S2, note 4.

plaisamment qu*une chose se peut dire, et ce mot*là est tout à fait d^un galant homme

Cui bene ni pnlpere, reealcUnU '.

A ce que je vois, vous n'auriez pas volontiers souffert cet autre plus flatteur que moi, et plus hyperbolique :

Est major Cœlo^ ted minor ett domino.

Mais vous avez beau dire, ce n^est pas une chose si peu considérable que d*avoir une belle maison. Z. Opimi domusy cum vulgo inviseretur a populo^ suffragata creditur domino ad consulatum obtinendumy ce dit Cicéron ; et vous voyez comme il crie lui-même pro domo stM, J*avoue avec vous que cet édifice à quoi vous travaillez à cette heure, ce grand temple de la paix, dans lequel toutes les nations de la chrétienté doivent entrer, est bien plus digne de vos soins, et qu'un si grand dessein doit occuper tout votre esprit. Je me réjouis, monseigneur, des nouvelles qui en viennent, de ce qu'il ne sera pas de celui-là comme de cet autre : magnificentiœ vera admiratio exstat in templum Ephesiœ Dianœ, ducentis et viginti annis a Iota Asia factura . Les ouvrages vont bien plus vite entre vos mains ; aussi êtes-vous bien un autre ouvrier. J'ai une grande impatience de voir ici de retour M™' de Longueville, après la conclusion d'une bonne paix ^ Ce

* Voiture qui cile , comme il le fait presque toujonrB, de mémoire, introduit une légère variante dans le vers d'Horace :

Cui mole sipalperey reealcUral undique twu» (Hobit.)

^ La duchesse de Longueville était partie aussitôt après ses couclies (juin 1646) pour rejoindre son mari, emmenant avec elle plusieurs liommes de lettres, qui faisaient comme partie de ea maison, entre autres l'académicien Jacques Esprit et Claude Joly,

que vous me dites de cette princesse, est, en son genre, aussi beau qu'elle, et je le garde pour lui montrer quelque jour. Sans mentir, je juge bien plus avantageusement de vous sur vos écrits, que sur ceux de Gronovius et de Jacobus Balde * , que je trouve, au reste, fort beaux , et représentant bien le caractère de la meilleure antiquité. Mais je n*y aperçois pas la gen* tillesse ni Tesprit de notre ancien auteur S et si vous avez découvert quelque chose de plus, ce n'est qu'en vous que vous l'avez trouvé. Voyez, monseigneur, si je ne suis pas heureux d'avoir rencontré en vous les délices, que votre aïeul aimoit en Passerat, et la protection que Passerat trouvoit en votre aïeul. M""® de Sablé et M°^^ de Montausier sont ravies de quelques morceaux que je leur ai montrés de votre lettre, et vouloient que je leur donnasse copie de l'endroit où vous parlez de M™^ de Longueville. Dites le vrai, monseigneur, croyez-vous que l'on puisse trouver, je ne dis pas dans une seule personne, mais dans tout ce qu'il y a de beau et d'aimable répandu par le monde, croyez-vous, dis-je, que l'on puisse trouver tant d'esprit, de grâces et de charmes, qu'il y en a en cette princesse?

Num tu, quœ tenuii divet ÀchemeneSy Pinguit aul Phrygia Mygdonias opes, P&itnutare velit crine Lyeimniœ ?

chanoine de Notre-Dame, oncle de Tauteur des Mémoires. Elle fit son entrée triomphale à Munster le 22 juillet, et fut pendant toute cette année la reine du congrès.

1 Balde, jésuite allemand et poète latin, mort en 1668. On l'appela r Horace de son pays.

' Passerat.

Cependant soyez sur vos gardes. Elle écrit ici d«è merveilles de vous, et de Tamitié qui est entre vous deux. Le commerce est dangereux avec elle :

ine9di$ ptr iqntê SuppotUoi eineri doloto.

Je VOUS assure, au reste, qu^elle est aussi bonne qu^elle est belle, et qu*il n'y a point d*âme au monde plus haute ni mieux faite que la sienne. J'avois résolu de vous faire une visite cet automne, et avois même demandé déjà un voyage à la cour. Car h moins que d'un pèlerinage comme celui-là, comment pourrois-je jamais vous témoigner ma reconnoissance? Mais j*ai été retenu par une fâcheuse affaire qui m'est survenue, et qui me tient en grand soin et en alarme : non pas proprement une affaire, mais

Una malarum quat amor curai habet.

Ne vous en moquez pas, monseigneur : autant vous eii pend devant les yeux. Mais je crois que voici la dixième page que je vous écris :

Dit magnif horrièilem et taerum libéllum l

Je n'y pensois pas. Je vous en demande pardon, et suis, monseigneur, votre, etc.

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