A MONSEIGNEUB LE COMTE d'aTàUX
[k P«rii, le .... 1646.]
Monseigneur, si je voulois recevoir tous les ans vos quatre mille livres, sans faire jamais une panse d*a, ni (Buvre quelconque de mes mains pour votre service , vous seriez Thomme du monde le plus propre à me laisser faire , et peut-être même que vous y prendriez plaisir, pour ce que cela vous dispenseroit. de quelques billets, que votre bonté vous oblige de m^é* çrire de temps en temps. De mon côté, je le trouverois ^ussi fort commode, s*il étoit un peu moins déshon* note, et ce seroit pour moi un extrême soulagement. Vous ne sauriez croire, monseigneur, quelle fatigue c*^st que d*écrire à une personne qui ne répond point. 11 y a trois mois que je songe à vous faire une lettre» sans en pouvoir venir à bout ; et quand, après beaucoup de peine, j'ai tant fait que de continuer deux périodes, tout à rheure je me trouble, et je dis en moimême : ah ! par la vertu-bleu , me voilà demeuré comme cet avocat dont vous m'avez autrefois fait le conte. Si faut-il pourtant, à quelque prix que ce soit,
AU COMTE D*AVÂUX (1646). 39
qud je vous écrive : car j*ai honte, sans mentir) de nfiériter si mal voire argent, et fais même quelque scrupule dem*enrichird*un bien si mal acquis. Cependant, je vous supplie très -humblement de croire, qu*avec tout le silence que je garde si hardiment et si confidcmment, je conserve toujours pour vous dans mon cœur toute sorte de respect, de passion et d*estime ; et que, de jour en jour, je me conflrme dans le jugement que j'ai fait de vous dès ma première jeunesse, qu'il y a peu do personnes au monde qui vous vaillent, ni en qui la nature ait joint une si grande âme à un si grand esprit. Avec cette opinion-là, imaginez-vous, s*il vous plait, avec quelle impatience je souhaite votre retour, et si je ne suis pas aussi intéressé que personne eh cette paix que toute TEurope désire. Dans les plus belles assemblées , les plus grands festins et les plus agréables promenades, il m*arrive tous les jours de désirer votre entretien, vos soupers sur la serviette, et ces tours d'allée que j'avois l'honneur de faire avec vous dans votre jardin. Mais à propos, par quel enchantement, monseigneur, ou par quelle machine avez-vous fait faire cette grande maison, qui a paru en un matin dans la rue Sainte-Avoye ' ? car une chose si prompte semble plutôt avoir été faite pegmate a/tquOf quam œdificatione :
Et ereseunt média pegmata eelta tia.
L'ouvrage des murailles de Thèbes n'alloit pas si vite,
* Cet hôtel, situé vis-à-vis l'hôtel Saint-Aignan, a été converti en passage. H est encore indiqué dans le plan de iaillot ( Note de M, dé Monmerqué),
et si j*ai ouï dire que les pierres du Gyihéron alloient courant et sautant s*y rendre d'elles-mêmes, et se ranger chacune en sa place. C'étoit une grande commodité. En vérité, il en faut toujours revenir à ce que disoit votre postillon : vous êtes un homme étrange. En trois jours vous faites abattre une maison, et triduo reœdijicas illam: mais, mon Dieu! avec quelle beauté et quelle magnificence! Tous les bâtisseurs fet il n'y a point au monde de nation plus jalouse, ni plus envieuse) avouent qu*il ne se peut rien voir de mieux. Mais ce qui m'en plaît, c'est que vous faites faire cela à deux cents lieues de vous, et par vos commis. Au lieu que tous les autres qui bâtissent voudroient asseoir eux-mêmes chaque pierre qui entre dans leur bâtiment, et l'on les voit à toute heure, pêlemêle avec leurs maçons, arpentant, mesurant, criant, ordonnant, sales et malpropres,
Àique indecoro pulvere tordidoi,
il n'appartient qu'à vous de faire ces choses-là par procureur; et vous faites bien paroi tre, sans mentir, que le dessein de pacifier la chrétienté est le seul aujourd'hui qui mérite toute votre attention, puisque la construction d'un palais ne peut pas seulement vous amuser, et que les choses qui remplissent toute l'âme des autres hommes ne trouvent pas de place dans la vôtre. Cependant je me réjouis avec vous, au nom des Pénates de Jean-Jacques de Mesmes, et de tant de grands hommes vos aïeuls, au nom de ces Pénates, qui ont été les dieux tutélaires de Passerat et de tous les savants de ce siècle-là et de celui-ci, de ce que vous
avez renouvelé et embelli leur ancienne demeure , et que
Non tinU ingentem eomenuitse domum.
Je souhaite de tout mon cœur que vous ayez le plaisir d'en jouir bientôt, et de venir voir vous-même
Quant ditpari domui dominant.
Mais, monseigneur, voici la neuvième page que j'écris, et j'ai tant tiré le diable par la queue, qu'enfin j'ai fait une lettre d'une assez bonne longueur. Vous ne sauriez vous imaginer quel soulagement c'est pour moi. Mais si ferez, vous vous l'imaginerez bien. Me . voilà au moins en repos pour trois ou quatre mois. Je vous baise très-humblement les mains. Je m'en vais à la foire, et suis, monseigneur, votre, etc.