AU MÊME
[À Paris, .... aoAt 1647 ^
Dupliciter delectatus sum tuis liiteris : et guod ipse risi^ et quod te ridere posse iniellexi. A ce que je vois, jticundissime Domine (car pourquoi ne vous puis-je pas donner ce titre, que Pline dans sa préface donne à Trajan ?), vous autres plénipotentiaires, vous vous divertissez admirablement à Munster. Il vous y prend envie de rire en six mois une fois. Vous faites bien de prendre le temps tandis que vous l'avez, et de jouir de la douceur de la vie que la fortune vous donne. Vous êtes là comme rats en paille, dans les papiers jusqu'aux oreilles, toujours lisant, écrivant, corrigeant, proposant, conférant, haranguant, consultant dix ou douzB heures chaque jour, dans de bonnes chaises à bras, bien à votre aise, pendant que nous autres pauvres diables sommes ici marchant, courant, tracassant, jouant, causant, veillant, et tourmentant notre misérable vie. Mais, avec tout votre bon temps, dites le vrai, monseigneur, ne fait-il pas plus sombre à Munster depuis que M™« de Longueville n'y est plus?
* En réponse à une lettre de d'Avaux, du 26 Juillet de cette année. Vovez Mss. de Conrart, \. X, p. 671.
AU COMTE D'aVAUX (1647). 61
Au moins fait-il plus clair et plus beau à Paris depuis qu'elle y est :
Pwrior hie eampot œther, ei Iwmine veitit Purpvreo,
Le monde et la fortune vont ainsi :
Hie apieem rapax ForlwMf cvm ttridore aeuto SutUUU, hie potuiue gaudet.
Vous nous l'avez renvoyée plus belle, plus aimable et plus habile que nous ne vous l'avions donnée, et, toute grosse qu'elle est, elle met ici en feu plus de la moitié clu monde. Arcanus hinc terror^ sanctaque reverentia^ qnid sit illud^ qtiod tantum perituri vident. Je voudrois que vous pussiez ouïr tout ce qu'elle dit de vous, et avec quelle estime et quelle amitié elle en parle. Quoique vous ne soyez point sujet aux passions (n'est-ce pas M. Cornifice Ulfet * qui soutient cette opinion-là? ) , en vérité, vous seriez en quelque hasard. Elle vous remercie de l'avis du mariage ^ Elle n'en savoit encore rien d'assuré, et m'a commandé de vous faire de sa part mille compliments du meilleur cœur du monde. Votre italien, au reste, et son élégance m'ont surpris \ Tout de bon, monseigneur, vous m'effrayez :
Tôt lingua, totidem ara tonanl !
Il y a quelque chose de monstrueux en cela. Cette bouche de douze fontaines, que Ton donnoit à Pindare, ne vous la peut-on pas donner à plus juste titre?
' Danois réfugié en Suède (Nou de Huet),
^ De la duchesse de Mantoue.
^ La fin de la leltre de d'Avaux est en italien.
M iETTREB M VOITURE.
Maù dans quel abiroe avei-vous été chercher, sê non vi placera prestarmi quella fedel et par quel art, €$f rébus damnatis^ et jam nuUis^ savez-vous tirer des beautés et des grâces toutes fraîches et toutes nouvelles? Cela avec Julio Bartolini et Bartolomeo Dinl étoient ensevelis dans ma mémoire sous le débris de mille autres choses que le temps y a démolies. Vous l'y avez fait revenir quasi jure postliminii^ et je ne vous puis dire avec combien de plaisir. J'eus honte, en vérité, de ce que mon valet me vit éclater de rire en lisant une lettre qu'il avoit entendu que l'on me donnoit de la part de M. d'Avaux, ce M. d'Avaux si grave, si sérieux, si important dans l'esprit de tout le monde. Res ardua vetustis novitatem dare^ obsoleiis nitorem^fastidiiisgratiam. Mais pour vous, cela votls «it ailé, et vous en savez bien d'autres.
201 •— AU MÊMB.
[A Paris, le .... 1847.]
Il faut avouer, monseigneur, que vous avez en moi tine étrange espèce de commis. 11 n'entend pas un mot de finances, il ne va jamais à la Direction, et à peine même s*avise-t-il en six mois une fois d'écrire à son maître; mais en récompense il joue beau jeu, il fait des vers, il écrit de belles lettres, et fait quelquefois des combats aux flambeaux à minuit \ Je me
' Voiture se batlit aux flumheanx à minuit dans le jardin de rhôtcl de Rambouillet contre Chavuroche, intendant de la maison. Cette esclandre ridicule fit du bruit et mécontenta fort, à ce qu'il paraît, Ml"® de Rambouillet (voyez Huimêties, t. lV,p.48).Oodean fit une méchante piice de ce combat, où il faisoit battre un pour*
AU COMTE d'AVAOX (1647). M
hâte de m'accuser moi - même pour arrêter vos ré* primandes : car il me semble que je vous vois, k^ét irotre visnge de plénipotentiaire, me reprocher encore mes olympiades, et dire :
Sperabûm jam defertiue (tâoleseenUam ; Guudebam : ecee autem de intègre.
Mais je crois qu*il n*y a pas de honte à moi de n'être pas plus sage dans mes vieux jours, que d'autres ne le sont dans leur jeunesse. Saleii Battsi vehemens et poetictitn ingenivm fuit , nec adhne senectnte ma* tumm. Je vous avoue pourtant que je n'ai pas laissé d*en être un peu honteux , et cela m*a arrêté longtemps de vous écrire, outre que dans le chagriii où je m'imagine que vous êtes de voir que votre ouvrage ne s'avance point, j*ai cru que des lettres aussi peu sérieuses que les miennes ne seroient plus de saison. Moi qui connois, monseigneur, combien vous aimez votre pays, je ne doute pas que vous ne soyez affligé de voir les difficultés qui naissent de jour en jour et qui s'opposent au succès de la négociation qui est entre vos mains. Ce que je vous puis dire là-* dessus, c'est que vous n'en devez être touché que pour l'intérêt public, et que le vôtre particulier est entièrement à couvert. On est si bien persuadé de vos bonnes intentions, que toutes les fois que l'on se plaint id du retardement de la paix, et de ceux que l'on sïmagine (à tort peut-être) qui n'y font pas tout ce qu'ils pourroient, cela donne occasion de parler de vous, et en fait dire tout ce que vous seriez bien aise
68SU eontre un broehet. Voyei également Pompe funèbre de Voitnrê, 1658, in-IS, p. 2S8.
64 LETTRES UK VUITI'KE.
d'entendre. C'est une chose merveilleuse que cette étoile qui vous a donné de tout temps l'amour des peuples. Il n'y a ici pas un bourgeois qui ne vous nomme, qui ne vous connoisse, qui ne vous loue. La France a mis en vous seul ce peu d'espérance qui lui reste. Voyant bien que la paix ne se peut plus faire que par miracle, on croit que c'est vous qui fera ce miracle-là, et, dans la consternation publique, vous êtes le reconfort de tout le monde. Au reste, tout est ici tellement changé, les cœurs y sont si abattus, les plaisirs si resserrés, que je ne vois plus guère de choix entre le séjour de Munster et celui de Paris. On n'y voit plus que des gens qui se plaignent, les uns que l'on leur ôte leurs gages, les autres que l'on retranche leurs pensions, et il s'y trouve même des commis de surintendants qui disent qu'ils ne sont guère mieux traités que les autres.
On y Toit aussi Saelé,
Ou bien que tout soit bàelé, etc.
C'est, ce me semble, un fragment d'une pièce de notre jeunesse. Afin que vous jugiez, monseigneur, si j'ai profité depuis ce temps-là, je vous envoie des vers que je fis, il y a trois ans, sur la maladie que monseigneur le Prince eut en Allemagne \ Quelques considérations m'empêchèrent alors de les montrer. Je ne les ai fait voir que depuis quelques jours. Ils ont été assez bien reçus ici ; mais je ne croirai rien de ce que l'on m'en dit , jusqu'à ce que je sache le jugement que vous en ferez. Faites-moi l'honneur,
' Voyei plus bas [Poésies, n« Lixii) VÉpitre à M, le Prince, sur san retour d'Allemagne en 1645, le chef-d'œuvre poétique de Voiture.
AU COMTE d'àVAUX (1642). 65
s*il VOUS plaît, de me mander si c*est rien qui vaille, afin que, si je n*y réussis pas, je cesse d*étre poète, et que je me mette tout à fait à ètrô financier. Je ne puis finir cette lettre sans vous dire que M*"* de Longueville en reçut dernièrement une des vôtres, dont elle fit un cas merveilleux, et qui a été extrêmement louée de tous ceux qui Font vue. A dire le vrai, elle le méritoit, et il ne se peut rien voir de plus beau :
JVotlt, ÀniiphOf qwnn élégant tpeetalor fùrmarwn tism.
Vous savez si ]e me connois en ces sortes de beautés. Il n'y a que vous en France qui puisse écrire de la sorte.
âOS — AU MÊME.
[A Paris, le.... 1647.]
Vous ne me pouvez pas mieux témoigner la bonne assiette où est votre âme, qu'en m'écrivant une lettre comme celle que je viens de recevoir ' . Elle semble puisée medio de fonte leporum, tant elle est agréable, et il est aisé de voir que cela part d*un esprit serein et d'une source tranquille. En vérité, monseigneur, rien ne vous pouvoit faire tant d'honneur dans mon esprit que de voir qu'en l'état où sont vos affaires, vous sachiez rire de la sorte. Cela s'appelle/ri^i Diis iratis^ et fortunœ minaci mandare laqueum. Vous souvient-il du temps que vous lui bâtissiez un temple en six beaux vers? Vous êtes bien revenu de cette idolâtrie, et vous vous savez bien moquer d'elle à cette heure. Je crois pourtant que pour ce coup elle
' Cette lettre ne se trouve pas sur la copie de Conrart.
ne vous fera que des menaces. Ceux qui oonneissent la cour disent que l'on ne voudra pas s'exposer à l'envie que l'on ericourroit en traitant mal un homme qui, au jugement de tout le monde, a bien mé^ rite de la France. Afs" de Longueville m'a fait l'hon* neur de me montrer la lettre que vous* lui aves écrite. Je l'ai trouvée belle, belle parfaitement. Sans mentir, monseigneur, de tous les beaux esprits, de tous ceux qui artem tractant musicam^ il n*y en a point qui Tentende si bien que vous. J^ suis ravi que
mes vers ne vous aient pas déplu ^
Je reçois, au reste, votre deferbuisse '. Mon Térence n'est pas si correct que le vôtre, ni moi si correct que vous. Mais pourquoi voulee-vous que je vous écrive désormais une fois le mois? Ne vous suffi l-ii pas d'être servi par quartier? Employez-moi donc à quelque cho^e pour vos affaires et me donnez matière de vous entretenir. Autrement, mes lettres n'auront que la peau et les os. Elles seront sèches et courtes. Je vous obéirai néanmoins, et quand je ne le ferois pas pour tant d^obligations que je vous ai, je le ferois pour votre parenthèse de llif , Voiture d'Amiens. MgP enim (exisiimes licet quod lubetj mirifice eapior facetiis. Moriar^ si prœter te quemquam habeo^ in quo
' VÉpUre à Jf. ie Prince qu'il lui avait envoyée. Voyez la lettre préeédenle,
' SaD« doute d'Avaux avait fait cette eorreetion ^u passage ûfi TéreD(«, cité par Voilure, dans 1^ lelire qui précède (voy^ p. H^) :
SperaXum jam dafefnoitw
En effet, les édilions de Térence portent également defervisse et et d^fràvitnr
ppssim imaginem antiquœ festivitatii agnoêeerê. Si \e m*y connuU bien , vous êtes le meilleur el le plus sage homme du monde, et chacun en demeure d'accord. Mais vous êtes le plus plaisant homme du monde aussi, et l'on ne s'en douteroit pas.
Monseigneur, quand vous seriez sorti de Paris pour une occasion qui vous eût été agréable et qui eût imi)orté à vos plaisirs ou à votre gloire, jo crois que je n'eusse pas laissé d'en être marri, et de m'opposer en cela à vos intérêts. Mais votre éloignement ayant eu une cause si malheureuse et si étrange que celle qu'il a, je puis dire qu'il ne pouvoit rien arriver qui m'affligeât davantage, et que la fortune ne pouvoit rien faire qui me panit plus injuste ni plus difficile A souffrir. Puisque cela a ici troublé les plaisirs de toUt le monde , et que ce désastre a été sensible ft tant de gens qui vous sont moins obligés que moi, je pense, monseigneur, que vous me faites bien l'honneur de ne douter pas que je n'en aie tout le ressentiment que \e dois, et qu'il n'est pas besoin que je vous l'écri*visse pour vous le faire croire. Néanmoins j'ai cru qu'il étoit de mon devoir de vous en rendre ce témoignage, et il m'a semblé que je recevrois quelque soulagement , de vous assurer quUl n'y a personne au
' J*ai rejeté exprès à la fin de la correspondance une couple de lettres, dont je n'ai pu découvrir ni la date, ni les destinataires ; néanmoins je croirais celle-ci adressée au cardinal de la Valette, i roccasiôn de la disgrftee de son Trère aîné, condamoS à mort par côntamaee, en tSSS.Elle est transerite sur laeepiede€k»nrert, p. 19%,
monde qui prenne plus de part à vos plaisirs , ni qui soit plus véritablement que moi votre, etc.