‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 29 sur 134 · À MADAME · texte numérisé non relu

À MADAME

il que ce soit une des plus savantes de leur troupe , et qui ait autant demeuré à la cour que dans le bois. Je ne crois pas qu'il y en ait beaucoup entre elles qui en sussent faire autant, et je pense que la même qui vous inspire quand vous parlez, vous a cette fois aidée à écrire. Outre les gentillesses que j^y ai remarquées et les beautés visibles qui y sont, il y a encore quelque ohose qui fait que le oo9ur est touché autant que Tespritt et une vertu secrète qui produit des effets extraordinaires. Aussitôt que j'ai eu achevé de la lire, je me suis trouvé guéri de tous mes maux : et comme s'il n'y eût plus eu d'absence au monde, point de délira, ni de craintes, mon âme a été dans une parfaite tranquillité. Gela, madame, me semble n'avoir pu se faire que par féerie ; et vous aimer comme je fais et être content sans vous voir n'est pas une chose qui puisse arriver naturellement. Quoi qu'il en soit, je vous suis obligé de m'avoir mis en l'état où je me trouve ; et puisque la raison ne me pouvoit consoler, vous avez bien fait d'y employer les charmes. Je crains seulement qu'ils ne durent pas assez. Je me défie d'une joie que je sens et dont je ne vois pas la cause ; et j'ai peur qu'il n'arrive de moi, comme de ces corps que l'on évoque du tombeau, et qui, n'étant animés que par magie, n'agissent que pour peu de temps et tombent tout à coup dès que Tenchantement est fini. Ne soufirez pas que cela soit de la sorte ; et puisque vos paroles me raniment, et que vos lettres sont des caractères avec lesquels je ne saurois mourir, ayez soin de les renouveler toujours, et faites -moi au moins subsister par artiflcci jusqu'à ce que je vous

retrouve, et que votre présence me redonne une véritable vie. Il faut croire que la description que vous me faites de vos aventures est bien agréable, puisqu'elle m*a fait prendre plaisir à tant d'incommodités que vous avez eues. Je vous supplie, continuez à me rendre compte de toutes vos fortunes; et comme vous me dites celles que vous avez eues dans le bois, mandez-moi celles que vous aurez lorsque vous coucherez à la ville. Au reste, vous avez bien pris l'occasion de faire paroître que vous savez la ***

Est-il permis de passer ainsi légèrement par-dessus les accidents les plus remarquables de votre vie, et ne leur donner pas plus de place en votre histoire que celle d'une ligne? Ceux-là sont pardonnables qui , voulant décrire en un petit espace toute la rondeur de la terre, nous désignent une grande et grosse ville par un point, et une large et longue rivière par un simple trait de plume. Mais vous, à qui la fortune, outre le loisir de faire les actions que vous faites, laisse encore celui de nous les conter, vous n'en devez pas user ainsi. Vous nous devez faire voir les choses en leur juste étendue, ou plutôt, comme vous nous les montrez de loin, les grossir et amplifier, ainsi qu'aux pièces que l'on veut placer bien au-dessus de notre vue les statuaires ajoutent toujours quelque chose, au delà de leur naturelle grandeur. Je sais bien que vous n'êtes pas grand enlumineur de vos actions, que dif-

< Celte leUre n'e^it pas entière, y ayant quelque chose qui manque au commencemrnl et à la fin ( Note de Pinchêne)i

ficilement pourriez*vous rien nous déguiser à votre avantage, et que vous auriez de la peine à les relever au delà de leur vrai prix. Mais au moins ne les diminuez pas, si vous n*y voulez rien ajouter. La vérité, qui veut être entière, et qui ne se peut peindre àdemi, s'offense également des deux extrémités. Toutefois, comme ceux qui lui prêtent quelque chose semblent la mieux aimer que ceux qui lui ôtent, pour nous la représenter telle qu'elle doit être, parez-la un peu davantage. Vous faites honte à une si chaste et si sévère déesse, de nous la montrer toute nue. 11 n'y a que Vénus dans le ciel qui ose paroitre ainsi. Vous devez sans doute estimer et dorer davantage le plus bel accident de votre vie. César, en treize ou quatorze ans qu'il surmonta le monde, ou, pour le dire plus glorieusement, qu'il assujettit Rome à ses lois, ne se vit pas en un hasard pareil, et nous ne voyons point que le péril l'ait jamais abordé de si près. Toute la terre saigna pour sa querelle. L'Europe, l'Asie et l'Afrique en rougirent à diverses fois, et comme si trois gouttes de son sang eussent été encore un trop riche prix pour l'empire de l'univers, lui seul, entre tous les siens, n'en répandit point du tout. Mais voyez en ceci la trahison de la fortune. Elle le garda entier et le sauva de la moindre égratignure, au milieu de tant de batailles et tant de millions d'ennemis armés à sa ruine, pour après, étant empereur du monde, parmi ses amis désarmés, et au sénat, le faire percer de trente -deux coups. Cette dernière action me fait croire, quelque bon visage qu'elle lui fit, qu'elle ne lui voulut jamais de bien, et que forcée elle fit alliance

74 LETTRES m vorruAE.

avec sa vertu, pour sembla y avoir contribué quelque chose, et prendre part avec elle à la gloire de tani d'illustres actions

Monsieur, j*ainie mieux vous écrire plus souvent et vous payer à plusieurs fois. Cela sera plus commode pour vous et pour moi, que si à un coup je vous baillois une grande somme, qui seroit ennuyeuse à compter et où il pourroit passer beaucoup de fausses pièces. Fausses pièces sont celles où il y entre du suif. C'est une question célèbre en droit, utrum credUor cogi passit aeeipere debiti partem; et les clercs tiennent que non : quia^ ce disent^ils, pariiculiaris soiuiia multa kabei incommoda. Mais vous ne me traiterez pas tant à la rigueur. Aussi seriez-vous au hasard de pordre la dette entière, si vous ne vouliez rien recevoir de moi que quand je me pourrai acquitter en un coup de tout ce que je vous dois : car je ne suis pas solvable pour cela, et quoi que je fasse, je vous devrai toujours de reste. Mais tout ce que je vous conte ici n'est pas de l'argent comptant. Vous voulez que je vous dise de mes nouvelles. Eh bien ! je perdis à trois dés , il y a trois mois, quinze cents écus, je dis bien payés. Yoiià une dangereuse mousquetade! Elle m'emporta une partie de mes chausses, et il n'en faudroit guère de semblables pour m'emportcr ma chemise. Cela va mal. Vous en serez fâché. Mais il y a trois mois que

I * Je crois cette lettre adressée au cardinal de la Valette, pendant la campagne de 1635 dans les Pajs-Bas. Le momieur aura élu substitué au moiMet^mr, afin do mienx dérouter.

je ne joue plus, et j*ai fait grande, mais je dis célèbre résoiation de ne plus jouer. Si je la garde, n*ai-je pas beaucoup gagné ? Je nVoserois pas trop m^en assurer : car je serois devenu bien peu philosophe, si je m'osois répondre assurément de moi-même. Tant y a que si j'en doute, c'est de ia même sorte que je pourrois douter, si je ne m'irai pas jeter à ce nouveau dans Bréda. Il n'y a pas grande apparence. Mais si vous voulez que j'en sois encore plus assuré , faites que je vous le promette, et demandez-le-moi par l'amitié que je vous dois. Je me réservai deux cents écus , comme une table de naufrage sur laquelle j'ai vogué assez plaisamment d'un côté et d'autre, toujours rifflant comme vous savez. Enfin je pris terre à Orléans, où je me suis rafraîchi deux mois durant. Je vous dirois ce qui m*y a tenu si longtemps ; mais il faudroit que nous eussions un chiffre entre nous deux. Cela seroit plaisant qu'un paquet de la sorte tombât entre les mains des ennemis, et qu'après avoir bien exercé tous les déchiffreurs de l'armée , au lieu d'v trouver quelque entreprise sur Anvers*, ou quelque grand dessein sur l'armée du marquis \ on n'y trouvât que des... de celle-ci ou de celle-là. Mais vous, mandez^ moi si vous vous en passez , et si votre première résolution dure encore. Selon que l'on m'a parlé en ce pay&-là, je voudrois que vous,... Mais je m'imagine qu'il est bien difficile de... sous des huttes, et principalement quand on les a faites. C'est une étrange vie

• Ea 1635. Voyez les Mémoires de Fontenay-Mareuil , t. Il, p. 222.

' Le DiarqiiiA de Legaftei, gouverneur de Milan.

que celle de delà. M. de Jonquières * m*en a fort dégoûté. Mais mandez -moi plus particulièrement tout ce que vous faites. Vgus ne nous écrivez que des menaces , et si vous ne me faites réponse, ce ditesvous, celle-ci sera la dernière que je vous écrirai. Buena es la flema por dios. On voit bien que vous parlez en homme qui a vingt-cinq mille hommes de pied et quatre mille chevaux. Mais défenses à vous pourtant de ne plus user de tels termes. On vous a ôté votre muselière en ce pays-là ; mais nous irons vous la remettre. Vous ne voyez pas que la plupart du temps nous n'avons rien à vous conter; et vous avez tort de me dire que j*ai plus de choses à écrire que vous , étant en lieu où il y a plus de nouvelles : car les farces de la cour et les gazettes....

Monsieur, le soin que vous avez eu de Taflaire dont je vous avois parlé n*a pas été employé si peu utilement que vous dites : car cela m*a été un témoignage que vous me faisiez Thonneur de m*aimer, et je tiens cette fortune-là beaucoup au-dessus de l'autre que je prétendois. Je vous le dis sans mentir : je me laisse bien plus toucher à la gloire qu'à l'ambition, et ainsi il n'y a point de place au monde, tant proche fût-elle des rois % que je ne prisasse moins que celle que vous me donnez en vos bonnes grâces. Il me déplaît seule-

» Voyez 1. 1, p. 299.

^ Voiture fait Traisemblablement allusion à la charge de maître d'hôtel du roi, qui fenait de lui être conférée.

ment que tant de faveur que vous me faites demeure sans reconnoissance, et qu'il ne me reste plus rien que vous puissiez de nouveau acquérir en moi. Hais souffrez, s*il vous plaît, que je ne donne aucune part de mon affection à Tobligation que je vous ai, puisque je l'ai déjà donnée tout entière à votre mérite, et que, dès le premier jour que j'eus le bonheur de vous bien connoître , sans savoir si vous m'aimeriez ou non, je fus parfaitement, votre, etc.

Monsieur, je craignois que mes lettres, si elles venoient seules, ne fussent pas trop bien reçues de vous, et sans cela je vous aurois remercié, il y a longtemps, de la faveur qu'il vous a plu me faire ; mais j'ai pensé qu'elles n'arriveroient pas trop tard , pourvu qu'elles vinssent avec celles de M^^® du Plessis, et que vous leur feriez toujours fort bon accueil, les trouvant en si bonne compagnie. Je portai à cette belle dame la lettre que vous lui écriviez, aussitôt que je l'eus reçue, et je vous puis dire, sans vous flatter, qu'elle fut lue d'elle en ma présence plus d'une fois, et qu'elle en demeura parfaitement contente et satisfaite. Ne croyez pas néanmoins, pour ce que je vous en dis, être mieux dans ses bonnes grâces, et ne prenez pas cela pour un témoignage de beaucoup d'affection : car ce que vous lui avez écrit étoit de sorte qu'il eût causé le même effet en une personne indifférente, et je ne crois pas qu'il y ait femme au monde qui ne l'eût reçu avec beaucoup de contentement, si ce n'est peut-être qu'il y en

ait quelqu'une qui n'ait point de vanité. Aussi, si vous estimez à quelque fortune la grâce que Ton vous fait de vous en remercier, je ne prétends pas que vous m'en sachiez aucun gré, ni que vous croyiez que mes prières et mes sollicitations y aient contribué quelque chose : car je ne crois pas qu'il se pût faire qu'une si bonne lettre demeurât sans réponse, ni que celle qui l'a reçue pût rien oublier de tout ce qui vous peut obliger à lui en faire voir une seconde. Dans celle qu'elle vous envoie, vous vendez des preuves de ce que Je vous dis (mais vous les aurez déjà vues en lisant ceci, car sans doute elle aura été ouverte la première), et c'est là que vous jugerez si je suis menteur, et si vous ne l'êtes pas lorsque vous vous dites malheureux. Au moins, ayant des assurances du contraire de si bonne main, vous ne devez plus, ce me semble, vous appeler ainsi, ni vous plaindre davantage d'une absence sans laquelle vous ne pouviez pas recevoir cette faveur. Pour moi, quand toutes ces considérations-là n'y seroient point, je ne pourrois pas être triste de votre mal, tant que je vous entendrois plaindre de si bonne grâce, ni être touché de pitié, pour vous voir en une condition que j'estime* rois plutôt digne d'envie : car, sans mentir, je ne puis pas comprendre que Ton puisse se plaindre de la soli« tude étant auprès de M"^^ la comtesse de Moret, ni croire qu'un honnête homme puisse être malheureux avec elle. Et en vérité, depuis qu'elle est partie d'ici, et qu'elle vous a emmené, je trouve dans Paris ce désert que vous trouvez dans vos forêts, et je ne pourrois pas voir le cloître sans tristesse, quand même la plus belle dame qui y seroit se disposeroit à m'y donner tout

contentement. Mais pourtant, parmi cet ennui, je ne m'estime pas encore tout à fait malheureux, puisque vous me faites l'honneur de vous souvenir quelquefois de moi, et de croire que je suis de tout mon cœur el plus que personne du monde, monsieur, votre, etc.

âil. — A MONSIEUR ***'.

(Inédite.)

[C*est une grande satisfaction pour moi, de ce que, dès les premiers jours que je vous ai vu, je vous ai voué tous mes services très-humbles , et que vous m'avez fait Thonneur de le croire : car, après les choses que vous faites pour moi, vous ne me pourriez plus jamais savoir gré de la passion que j'aurois de vous servir, ni de tout ce que je pourrois faire pour le témoigner. Vous m'avez obligé avec tant de bonté et d'affection, que si je ne connoissois le cœur avec lequel vous le faites, et qu'une âme aussi noble que la vôtre se paye de la volonté, je serois en peine de tant d'obligations que je vous ai. Je vous supplie très-humblement de croire que je les reçois avec tout le ressentiment que je dois, et que de toutes les bonnes fortunes qui me sont jamais arrivées, l'honneur de votre amitié est celle que j'estime le plus et qui m'a donné le plus de joie. Je tâcherai par toutes sortes de moyens à faire que vous ne la jugiez pas mal employée en moi ; et de tant de personnes que vous vous êtes acquises par vos bienfaits, il n'y en a point qui soit avec plus de sincérité, ni avec une plus véritable affection que moi, votre, etc.]

1 M99. de Conrart, t. X1V« p. 836.

Î12. — BUTIUERIO CHAVIENIO V. VICTLRUS

Dupliciier delectatus sum luis litteris, et quod ipse risi, et quod te ridere posse intellexi : {ceci est de Ci' céron; vous vous apercevrez bien que le reste n'en est pas.) Verebar enim, ne te hominem urbanissimum taitt longa extra urbem commoratio tsedio et languore afficeret. Yerum illse tuse jucundse, suaves, salibus undique aspersse, salis ostendunt solitum in te vigere genium , illamque ingenii tui aciem nulla rattone retundi posse. Née miror sane, quod rure nihil ruris contraxeris, et te ubique tam elegantem prsestes, quippe qui omnium elegantiarum fontem tam prope habeas , et a latere viri supra omnes eloquen* tissimi non discedas :

Et le hœe Seire, Deos quoniam propku eorUingii, oporlet.

Ut enim videbantur Athense migrare quocunque se Alcibiades contulissct, sic quicquid in urbe est urbanitatis politiorisque doctrinae, lepores, venustates, Vénères ipsse, Richelium, quoquo se vertat, comitantur. Quam lubenti animo epistolam tuam legerim, quamque capiar illis ingenii tui deliciis, illoque tibi peculiari génère scribendi, peream, si salis dicere possum. Tu repula, quse in ignotissimo diligerem, quam mihi cara esse debeant in le homine amîcissimo, omniumque mearum fortunarum ac ralionum palrono. Quod mihi succenses, et subirasci videris, quod me parum diligcnlem praebcam in rebut»

BUTILLERIO CHAVIENIO V. VICTURUS (1639). 81

domesticis curandis, inque illo negotio conticiendo quod me hie detinet, jure quidem, sed et perhumane facis, qui tantis implicitus negotiis, mea cures. Gsoterum, tibi persuadeas quseso, me omni observantia, fide, amore erga te, omni denique studio omnibusque offlciis prsestiturum , ut me hac tua humanitate ac benevolentia dignum aliquando judices. Enim tuus, imo noster, quam me devinctum habeat, et in poste- .rum sit habiturus, ipse judicare potes, qui et beneficium ab illo in me collatum, et me quam gratus sim nosti. Gerte vir alioquin summo ingenio, acerrimo judicio praeditus, liberalissimus, et ut omnia dicam, amicitia tua dignus, vel ob id unum facinus, ab omnibus laudari , a te amari , a me coli semper débet.

Roxanam ' bis diebus diligentissime legi. Quid de ea sentiam quaeris? Nihil, mehercule, usquam elegantius, nihil ornatius, nihil sublimius, dignum denique Alexandre et Àrmando. Quo propius inspexi, eo mihi pulchrior visa est, tamque absoluta, ut nihil in ea, praeter aliquem naevum desidcres. Sed quid ejus tibi nunc venustatem

Prœdieem^ aut laudem, Anlipho , Cum iptum me narit, quam élégant formarwn tpeetator item ? in hac eommotut tum,

Mihi pergratum feceris, si tuum de illa judicium ad

' Roxane, roman de Desmareto, parut en iC39, ce qui sert à fixer la date de cette lettre. Il n*y a eu que la première partie d'imprimée. Voyez plus bas, la cbanson commençant par ce vers :

Quand Irii aux beaux yeux, etc.

82 LETTRES l)fi VOITURE.

me perscribas. Percupio enîm scire, an tibi iam lecla, quam audita placuerit. Si, quid in bac urbis solitiidine faciam, quœris, deambulo, lego» scribo : salis jucunde hsec oinnia« nisi anxius essem de pubiicis rébus, de* que tua salute. Vive et vale.

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