LETTRE IV
[A Paris, même date.]
Lorsque j'avois des moutons à acheter et à écrire des poulets en castillan et en portugais S je n'avois guère plus d'affaires que j'en ai à cette heure. Il faut que je premie congé du Roi et de Monsieur; que je
*. Entretiens t p. 82.
. 2 Louis XIV naquit le 16 seplembre 1638.
^ Entretiens^ p. 85.
* Voyezt. 1, p. 180.
90 LETTAES DE VOITURE.
sollicite M. de Bullion pour une ordonnance, et que je me fasse payer à l'épargne; que je dise adieu à tous mes amis, et que tout cela soit fait dans trois jours. Cependant je laisse tout cela pour prendre le loisir de vous écrire : car il me semble que je n'ai point d'affaire plus importante, et que ce voyage ne me pour* roit être heureux, si je le commençois si mal, que de partir sans vous dire adieu. Je ne sais pas si cette embarcacion me sera heureuse. Mais jamais je ne sortis de France si volontiers, et je prends plaisir à aller défier sur la mer Méditerranée ces trente-deux veùts que vous savez que je défiai autrefois sur l'Océan. A propos, vous en mettez trente-cinq, vous qui faites tani le grand marinier avec votre rhombe et votre détroit de Vegas' :
Heu / quidnam lanti twrbarunt œthera veniil
Ceux qui ont fait le tour du monde n'en connoissent que trente-deux; les trois de superflu sont de votre tête. Je ne croyois pas qu'il y en eût tant; mais celui qui me semble le plus insupportable en vous est le vent grec, et la suffisance que vous prenez pour savoir mieux que moi où il faut mettre un grave ou un circonflexe. Il a bien été dit : « Tu n'ajouteras, ni n'ôteras un iota. » Mais il n'est pas parlé des accents, et cependant, pour ce que j'en ai oublié un, vous soufQez, comme si vous aviez gagné une grande victoire : O ventum horribilem ! Lorsque vous accommodâtes si mal la pauvre Philomèle, qu'après Térée, personne ne l'a jamais traitée si mal que vous, je n'en fis pas
^ Voyez plus haut, p. 85.
GORRESPONdAliCE AVEC GOSTAR (1638). 91
tant de brait, et cela vous étoit moins pardonnable qu'à moi.
Mais, mon Dieu, que vous m'avez dit à propos votre duriier.,.. et tout le reste de ce passage ! Sans mentir, il faut que je vous aime bien, pour lire sans envie tout ce que vous m'écrivez, et pour prendre tant de plaisir à connoitre que vous avez plus d'esprit que moi. Pour vous dire le vrai, ce que je regrette le plus en partant d'ici, c'est que je n'aurai plus de vos nouvelles. 11 me semble que les figues, les raisins et les melons d'Italie, et le présent que me fera le grand-duc, ne me pourroient dédommager de la perte que je fais de vos lettres. Mais je crois que vous aimez mieux que je vous loue de votre poésie que de votre prose : car Âristote dit que, « sur tous les ouvriers, le poète est amoureux de son ouvrage. » En vérité, vos œuvres poétiques sont admirables» et je veux mourir si vous ne faites des vers comme Gicéron * . Je suis, votre, etc.