‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 36 sur 134 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

A Paris, le 10 septembre [1640 ?]

Monsieur, j'ai envie d'aller demeurer avec vous en Poitou : car je trouve que vous et M. Pauquet avez beaucoup plus d'esprit depuis que vous y êtes. Pour moi, je viens au contraire d'un pays où le mien s'est enrouillé pour avoir été quinze jours sans voir de bons livres ni de vos lettres, et n'avoir vu que des dames qui ne savent pas un mot deCicéron, de Virgile, ni de Térence. Sans mentir, tout ce que vous m'écrivez me ravit, et, hors votre absence, il n'y a point de prix auquel je ne voulusse acheter vos lettres. Toutes les fois qu'il m'arrive de rencontrer par hasard quelque

' CoBiar fit droit à la requête de son ami et lui envoya un fort beau compliment en latin, qui se trouve inséré à la page 130 des Eniretieni,

' Enirelientf p. 132.

chose à vous mander, qui ne me déplaît pas, je ne me réjouis pas ianl de ce que je vous écris que de ce que je sais que vous m*y répondrez, et je dis en moi-même :

Ifardi parvut onyx eliâet eadum.

Tout de bon, si je ne prenois autant de part à votre gloire qu'à la mienne, je serois extrêmement jaloux de vous; mais je ne vois pas qu'il m'importe : que ce soit vous ou moi qui soyez savant et qui ayez de Tesprit, j*en serai tout autant estimé à Rome, et je mets si peu de différence entre ce qui est à vous et ce qui est à moi, que je me suis réjoui de votre latin, comme si je Tavois fait. 11 me semble que par là je suis digne de l'académie des Humoristes, et qu*Un homme qui a un ami comme vous mérite d'être reçu partout. Quoique Quintilien dise : nemo speret ut alieno labore sit disertust j'ai cette espérance en vous; je crois que par votre moyen je serai plus éloquent toutes les fois que j'en aurai besoin, et si je mets peine à ne pas oublier le latin, ce n'est plus pour m*en servir, mais seulement pour entendre? ce que vous m'écrivez et ce que vous faites. J'attends avec impatience la dépouille de la récolte que vous avez faite en Poitou, et que vous m'envoyiez le plus beau et le meilleur de ce que vous avez appris. La société que nous avons ensemble est extraordinaire : confers enim rem et industriam^ et moi, sans rien contribuer de mon côté, j'ai part au profit. Les jurisconsultes appellent cela societatem leoninam^ et elle ne pourroit pas subsister par les lois.

Je ne sais quel passage vous voulez dire, sur lequel je n*ai rien répondu*, mandez-le moi, s*il vous plait :

CORRESPONDANCK AVEC COSTAR (l640). 101

je pensois avoir répondu à tout. Je demeure eu quelque façon d'accord de votre explication de, hem alterum; mais ce sens-là ne me semble guère digne de Térence. J'eusse bien voulu pour Tamour de lui y en trouver un autre. Mais à propos de ces dames que je vous disois qui ne savent pas un mot de Cicéron, que vous semble de ce que dit Salluste de Sempronia, qu'elle étoit lilteris grœcisac latinis docta? En un autre endroit, il dit de Sylla : litleris grœcis atque latinis juxta^ atque doctissime eruditus. Encore d'une femme qui peut faire des fautes en sa langue, si elle n'y a été enseignée, je ne m'en étonne pas tant. Mais qu'il remarque cela en un grand homme, je le trouve assez étrange 9 et imaginez-vous, je vous supplie, quelle louange ce seroit au duc de Weymar, qui diroitdans son éloge qu'il étoit fort savant dans Tallemand. Adieu, monsieur, je suis, votre, etc.

Post'Scriptum. — En relisant ma lettre, je viens de m'apercevoir d'un équivoque, qui est au commencement : Je viens d'un pays oii le mien... Ce micnAk se pourroit rapporter kpays, et je veux dire mon esprit. Quoique je sache que vous ne prendrez pas l'un pour l'autre, néanmoins ce ne laisse pas d'être une faute.

Vitanda in primis ambiguitas, non hœc solum quœ incertum intellectumfacit, ut^ Chrementem audivi percussisse Demeam; sed illa qvoqtiey quœ etiamsi turbare non potest sensum , in idem tamen verborum vitium inciditj ut, si quis dicat visum a se hominem librum scribentem. iVam, etiamsi librum ab homine scribi pateat, maie tamen composuerat, fecer atque

102 LEHRES DE VOITURE.

ambiguum^ quantum in ipso juiU J'ai mieux aimé vous écrire ceci, que de corriger ce que j'avois écrit.

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