BILLET XI
Je viens d'apprendre que vous aviez été volé cette nuit dans le Cours, en revenant de Sainl-Cloud. Je m'imagine que vous vous êtes laissé fouiller doucement et paisiblement, comme un petit mouton qui se laisse tondre. C'est avoir bien du pouvoir sur soi, et je ne saurois assez louer une semblable modération. Un autre, pour défendre sa bourse, auroit hasardé sa personne ; vous en avez usé avec bien plus de sagesse, et il paroît que vous vous possédez admirablement. Vous avez voulu réserver votre valeur en une occasion plus importante, et n'avez pas eu l'imprudence, pour faire paroître une de vos vertus, de mettre en danger toutes les autres. Aussi bien votre courage n'eût point paru dans les ténèbres ; et quel dommage que de si belles actions se fussent passées sans témoin !
Degne d'un chiaro sol, degne d'un pieno Teatro opre tartan $i memorande.
Au point qu'on -vous fit cet outrage.
Le dieu de Seine étoit dehors A regarder sur le rivage La lune qui lui soit alors :
Il se resserra tout à l'heure An plus bas lieu de sa demeure.
. . > ; fniretteny, p, 495.
CORRESPONDANCE AVEC COSTAK. 161
En coDscience, monsieur, n'en fîtes- vous pas à peu près autant que le dieu du fleuve? Ne vous cachâtes^ vous point dans une des portières du canx)sse? ou du moins n*est-il pas vrai que vous vous enveloppâtes la tête de votre manteau, comme fît Jules César pendant qu'on l'assassinoit ? Vous aimez tant ce héros, que je ne doute point que vous n'ayez voulu l'imiter. Mais enfin, monsieur, combien vous en coûte-t-il? Vous êtes sujet à porter sur vous une partie de votre argent. Ces honnêtes gens ont-ils eu la courtoisie de vous en laisser un peu ? Dans l'appréhension que j'ai qu'ils aient manqué à cette civilité, je vous envoie cent pistôles, et vous engarde encore deux fois autant, en cas de besoin. Au reste, ne trouvez pas étrange que je rie avec vous de cet accident ; ceux qui me l'ont conté ce matin, m'ont assuré que vous vous en portiez fort bien , et même que , dans un péril si évident , vous n'aviez pas eu la moindre émotion de crainte. Je l'avois toujours bien jugé que vous étiez un vrai Tancrède :
Se mm terne Taneredi^ U peUo autdaee^ Non fe nature di limor eapaee,
£n passant, ou plutôt pour passer à un autre discours, et vous laisser en paix , comme vous y avez laissé les filous, trouvez-vous que le Tasse ait gardé la mesure qu'il falloit, de faire Tancrède incapable de toutes sortes de peur, à la vue même de tout ce que l'Enfer •a de plus horrible? Et, au contraire, que dites-vous de Virgile , chez qui Éuée est saisi d'une telle frayeur dans une tempête, que le frisson lui en prend, et qu'un glaçon lui court par tout le corps?
Exiemplo j£neœ iolrunlur frigore membra.
IIS ucmis M T«inîM«
J'û bieii de flm grandes difificoltés i ycm ptçfm^; mais c'est asses vous lounneDtar pour aujourd'hui.
■axiT xn ^
Premièrement et devant toutes choses, mandez-moi, s*U vous plaît, des nouvelles de votre santé; si vops pourrez ce soir vous tenir assez bien en carrosse pour venir au Cours.
Secondement, prenez la peine de me faire cher€her une lettre que vous écrivîtes autrefois en \m âge où vous pouviez dire : Excuses mon duvets avec autant de raison que M. *** le disoit en chaire. Il est parlé là dedans de l'amour d'un grand ministre, et vous lui appliquez ces vers d'Ovide :
Qmique ommim mtÊÊÊM iêkft
LewMlkoen speclmt, etc.
Tiercement, je voudrois bien aussi voir une autre lettre , où vous traitez, qui est le plus misérable de l'avare ou du prodigue, et plaides la cause de l'un et de l'autre en avocat général.
Quartement (pour parler comme le cardinal Duperron et pour l'imiter de la sorte que je le puis), je voudrois bien que nous dînassions demain ensemble dans ma chambre ou dans la vôtre : je vous ea hisse le choix. Néanmoins j'aimerois mieux que ce fût chez moi, parce que j'ai besoin de faire un peu de di&te. i'aurois été ce matin vous dire toutes ces choses de eonséquence, si notre malheureuse horloge ne m^eAt
^ EntrelienSf p. 503.
G0RRE8PQN0ANGB AVfiG G08TÂR. t63
trom|ié et n'eût donné dix heures, qu'il en était onze et demie. Il est vrai que c'est moi qui suis le rnalh^u^ reux, et non pas elle, puisque j'ai fait en cela une perte dont il n'y a que vous seul qui me puisse rac** quitter.