BILLET IL
J'ai fait Taffaire de M"« de Gournay; et même j'ai reçu son argent, dont j*ai donné quittance en mon nom. Je vous Tenvoie, monsieur, afin qu^elle ait le plaisir de le recevoir de vos mains. Je voudrois bien que ce ne fût pas le dernier qu'elle efit en sa vie; mais je n*ose en prier Dieu, de peur qu'elle ne m'aille désavouer, et qu'elle ne juge comme moi, que les douceurs dont elle est capable en son âge ne valent pas le de-
' Coslar étant allé voir MU« de Goarnaj (Yojes plus haal, p. 144), l'avaU trouvée au lit, aUeiote d*une fièvre qui menaçait de remporter en peu de jours (elle mourut en effet le 13 Juillet de eelle même année) ; cependant elle n'avait point été^ payée de sa pension, et M. Bartillac, «oliicité par Costar, avait refusé de donner de l'argent qoe sur le commandement eiprèa de la iieine. Costsr pria Voilure de s'enlremetlre dans Taffaire, ce qu'il fit avec son obligeance accoutumée. Voyez Entretiens, p. 487.
Le billet, ou plutôt la lettre de Costar, témoigne de la haute estime oik la Ûlle adoplive de Montaigne était tenue par ses contemporains : « Sans mentir, j'aurai regret à cette pauvre deiÊoiseiie, si neas la perdons. C'est une personne d'un rare mérite, et elle tient une place en France qui apparemment sera longten^ sans être remplie. Je n'entreprendrai pas de défendre ici ses pa* tins, ni le ton de sa voix, ni quelques autres irrégularités de sa personne et de ses hiibits. Mais je puiis dire, qu*outre la grandeur et la beauté de son esprit, elle a plus do probité, de foi, d'humanité, de justice et de véritable générosité, que n'en eurent peutêtre jamais ni la Sapho des Grecs, ni la Sulpice et la Théophile des Romains. Je sais des actions d'elle que j'estime presque autant que tous ses ouvrages, et qui auroient eu plus d'admirateurs, si elle avoit eu plus de fortune et plus de rang dans le monde. •
CORRESPONDANCE AVEC GOSTAR. 159
mander. Néanmoins, peut-être que j'imagine mal les choses, et que je n'estime pas assez la satisfaction d'une bonne conscience, et les contentemenU de l'esprit, qui quelquefois n'est pas encore tout usé ni entièremwit au bas à quatre-vingt-dix ou douze ans
Quoi qu'il en soit, monsieur, la longue vie est le
supplice Oos femmes qui ont mis tout leur bonheur à
traîner après elles une foule de captifs et d'adorateurs ;
mais M«»e de Gournay n'est pas de ce nombre , elle a
des avantages plus durables et plus solides, et une sorte
de beauté qui se défend bien mieux des années. Vous
n'avez rien dit d'elle dont je ne sois fort persuadé ; et
»i vous entreprenez quelque jour de faire son oraison
l^uèbre, je m'offre à vous fournir des mémoires. Pour
e doute que vous me proposez, il ne reçoit point de
oute, à mon avis; vous et Montaigne avez raison :
arlial a imité ceux que les Romains appeloient iwon-
qr^'T^ ^"^' ^^^^ rendre plus beaux les jeunes enfants
ror ^^'^/^^^^ut, les faisoient eunuques : formœ pue-
^eàu ' ^^^*^^^^^c excisOy lenocinabantur. Je perdrois
et je - "^* ^.' ^^"^ "® vouliez plus disputer avec moi,
^"e : I>^'^ ^^^^^^ comme cet orateur chagrin de Sénè-
^ou^ ^ *^^* 9^^uefois non^ afin qu'il paroisse que
SnÎG o • ^^* ^eua:. 11 ne pensoit pas être en compa-
^ut à r • contredisoit. Quoique je ne sois pas
^^^taiij ^' ^^ même y quand je suis avec vous , il est
9ue vos'^^ ^^^ contradictions me plaisent davantage
autres „ ^^^P'^^s^nces. L'exemple de Troïlus et des
serve^^^ ^ ^^'^ P^^^^ vous faire peur : aussi ne vous en
^% que j>oiir me faire la guerre. Gda n'est pas
beau pourtant de vous divertir à mes dépens, et de vous réjouir de mes fautes. Pour vous en punir, je tâcherai de vous ôter ces sortes de joie, encore que vous soyez la personne du monde à .qui j'en désire le plus et de meilleur cœur.