‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 62 sur 134 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

J'ai oublié tout ce que je devois dire à la [dame] avec qui vous me vouliez accorder, et si je vous assure que ce n*cst pas pour avoir dormi depuis. Je suis fâché de n^avoir pas eu plus de soin d^me personne qui m'avoit été recommandée de si bonne part, et que, ne lui pouvant donner aucune place en ma volonté, elle n'en ait pas eu davantage en ma mémoire : c'est la partie de mon âme dont je lui pouvois le plus justement faire part : car c'est celle qui est la plus contraire au jugement, et qui a le soin des choses passées. Mais si je lui dis quelque chose d'obligeant après dîner, elle ne se pourra pas plaindre que je ne lui parle que par cœur ; et je sens le mien si éloigné de tout ce que j'ai à lui dire, que, si vous ne me secourez tantôt, vous verrez que je ne saurai pas, non plus que vous, jii les mots ni les temps. Mais plût à Dieu que vous ne sussiez pas celui de votre parlement, et que vous ne m'en puissiez encore aujourd'hui rien apprendre : car, sans mentir, je n'ai pas Tesprit assez fort pour en souffrir seulement l'imagination, et cette pensée étouffe en moi toutes les autres. Quand je songe que demain vous ne serez plus ici, je trouve étrange qu'aujourd'hui je sois en vie, et je suis prêt d'avouer avec vous qu'il y a de l'affectation ^ en cet amour que je fais paroître, quand je pense que je respire encore, et que ce dé-

' Ms8, de Conrart, p. 487.

2 Yar, De la ficUon.

LËTTRBS AMOUREUSES. 185

plaisir n achève pas de me tuer. D'autres ont perdu la parole, et se sont confinés aux solitudes de la Thébaïde pour de moindres malheurs que le mien ; mais si j'avoue que je ne pourrois m'aller plaindre de mon mal si loin de vous , je suis, ce me semble, excusable de n'aller pas chercher un ermitage aux déserts d'Egypte, puisque j'espère trouver place en celui que vous allez bâtir. Il n'y a que cette espérance qui me puisse arrêter au monde» et ma vie ne tient plus qu'à cette pensée. Je ne sais pas si tout ce que je dis ici est dans les bornes de l'amitié passionnée ; mais vous ne pouvez dire que je parle à vous trop clairement, vu que vous pouvez toujours donner deux sens à toutes mes paroles, ni vous plaindre si je ne vous écris pas dans les termes que vous désirez, puisque je n'ai pas vu encore celui qui me le doit apprendre. Tandis qu'il m'est permis de faillir, et que je puis dire quelque chose de mes sentiments, je vous jure, avec la même affection que je fis hier, que la seule folie que je ferai au monde, ce sera d^aimer toujours la plus aimable qui fut jamais, et que je veux bien avoir votre haine dès le jour que vous aurez mon amitié.

Page 1