‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 68 sur 134 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

Vous pouvez être assurée que la tristesse ni l'amour ne feront jamais mourir personne, puisque l'un ou l'autre ne m'ont pas encore tué, et qu'ayant été deux jours sans l'honneur de vous voir, il me reste quelque apparence de vie. Si quelque chose m'avoit fait ré* soudre à votre éloignement, c'étoit la créance que j'avois que j'en serois quitte pour en mourir, et qu'une si forte douleur que celle-là ne me laisseroit pas languir longtemps. Cependant je trouve, contre mon espérance, que je dure beaucoup plus que je ne l'avois imaginé, et, quelques coups mortels que j'aie, je crois que mon âme ne se peut détacher de mon cœur, pour ce qu'elle y voit votre image. C'est le seul prétexte que je trouve pour la garantir de lâcheté, et je ne vois que cette raison qui la doive retenir si longtemps en un lieu où elle souffre tant de peines. Depuis Theure que vous me vîtes tirer à quatre chevaux et déchirer en

* Mss. de Conrart, p. 495.

pièces en me séparant de vous, je vous jure que je n'ai pas eu encore le moyen d'essuyer mes yeux, et, bien qu'ils ne connoissent plus ni les couleurs ni la lumière, ils ne me serviront pourtant jamais si fidèlement qu'ils font, puisqu'ils m'aident à pleurer votre absence. Dans les tourments et la langueur où je suis, il me semble que je sois resté tout seul sur la terre, ou que l'on m'ait transporté en ce coin du monde, où Ton ne voit guère plus souvent le soleil que nous voyons ici les comètes, et où la plus courte nuit dure trois mois. Encore le malheur ne feroit pas tout ce qu'il peut de pis contre moi, si celle où je suis maintenant ne duroit pas davantage ; et je doute si après ce temps je pourrois espérer de revoir le jour. Mais jugez, je vous supplie, à quel point je suis réduit, que n'étant encore qu'à l'entrée d'une si longue et si fâcheuse nuit, je commence déjà à compter les heures, et je sens passer chaque moment avec impatience. Que si, dans les ténèbres qui me couvrent, il y avoit au moins quelques intervalles de repos, et que je pusse quelquefois faire de beaux songes ! Mais tant extravagantes que soient mes rêveries, elles ne le sont jamais assez pour me rien proposer d'agréable, et mes pensées ne sont raisonnables qu'en cela qu'elles ne me promettent jamais de bien. En cet état, je pense que je vous puis jurer que le plus malheureux homme du monde est aujourd'hui celui qui vous honore le plus; et, sans mentir, il seroit impossible que je pusse tant vivre, si je n'espérois bientôt d'en mourir. Mais je vois bien qu'il ne me reste pas encore quinze jours à plaindre vôtre absence, et que ma vie et mes maux ne peuvent II. 17

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ilarek* que ju^ue-là. Cette eâpérande Une fait souffrir plu» patiemment Tun et Tautre, et je crois que vous n'êtes pas fftchée que je Taie , puisque vous voulez bien que j*espère tout ce que je dois espérer. Au moins, ^ je ne puis expliquer plus avantageusement pour moi les dernières paroles que vous m^avez dites, et de quelque o6té que je tourne la vue, je ne vois pas que je puisse jamais attendre mieux. Néanmoins, vous qui voyez bien plus clair, et beaucoup plus loin que je ne fais, je vous supplie, dites-moi si ma folie pouvoit avoir une fin plus heureuse que celle-là, et ce qu*il fût arrivé de moi, si j'eusse vécu davantage.

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