A LA MÉME
Je pensois que la lettre que je vous envoie avec celleci arriveroit aussitôt que vous, et qu'elle attendroit longtemps chez M. ^ * * devant qu'il vous souvînt d'elle ; mais j'ai été contraint de la garder jusqu'à cette heure» et je n'ai pu trouver le logis de celui à qui je la devois donner, que deux heures après qu'il fut parti. Je crois que vous avez su les nouveaux sujets d'affliction qui me sont arrivés depuis, et qu'il n'est pas besoin que ce soit moi qui vous donne toutes les mauvaises nouvelles. Je vous dirai seulement que je ne suis guère pins heureux en mes amitiés qu'en mes passions, et que la fortune me frappe par tous les endroits où elle me peut blesser. Néanmoins, pour me toucher vivement de ce malheur, il ne falloit pas qu'elle me l'en« voyât après votre partement, et si elle vouloit que ce dernier coup me fût sensible, elle me le devoit donner devant que de m'avoir assommé. Et en cela vous pouvez voir combien peu de chose c'est que l'amitié, quand elle n'est pas passionnée: car cet accident, qui en un autre temps m'auroit percé le cœur, et que je voudrois encore avoir racheté de tout ce qui me reste de bien au monde, n'a pu me rendre plus triste quejel'étoîs, et de tant de larmes que j'ai répandues depuis, je ne sais si mon ami en a eu pour lui une tout entière* Aussi^ à dire le vrai, puisqu'il devoit demeurer ici, et quUl n'avoit pas d'espérance d'aller où vous êtes, jo ne puis m' imaginer que l'on lui ail fait grand tort
' Mss, de Conrart, p. 497.
de lui avoir ôté la liberté, et de lui défendre la conversation du reste du monde, quand il ne pouvoit plus avoir la vôtre. Il me semble bien plus injuste que Ton me retienne ici prisonnier comme les autres, et que je sois arrêté sans que personne m'accuse. Toutefois j'avoue que les plus criminels ne le sont pas tant que moi; et quand ceux-ci auroient conspiré contre l'État et l'autorité du roi, j'ai fait encore une entreprise plus hardie que celle-là, pour laquelle je vois bien qu'il faut que je meure.