‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 77 sur 134 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Madame, enfin je suis ici arrivé en vie, et j'ai honte de vous le dire, car il me semble qu'un honnête homme ne devroit pas vivre, après avoir été dix jours sans vous voir. Je m'étonnerois davantage de l'avoir pu faire, si je ne savois qu'il y a déjà quelque temps qu'il nem'arrive que des choses extraordinaires, et auxquelles je ne me suis point attendu ] et que depuis, que je vous ai vue,

il ne se fait plus rien en moi que par miracle. En vérité, c'en est un effet étrange que j'aie pu résister jusqu'ici à tant de déplaisirs, et qu'un homme, percé de tant de coups, puisse durer si longtemps. Il n'y a point d'accablement, de tristesse, ni de langueur pareille à celle où je me trouve : l'amour et la crainte, le regret et l'impatience m'agitent diversement à toutes heures, et ce cœur que je vous âvois donné entier est maintenant déchiré en mille pièces. Mais vous êtes dans chacune d'elles, et je ne voudrois pas avoir donné la plus petite à tout ce que je vois ici. Cependant, au milieu de tant et de si mortels ennuis, je vous assure que je ne suis pas à plaindre : car ce n'est que dans la basse région de mon esprit que les orages se forment. Et tandis que les nuages vont et viennent, la plus haute partie de mon âme demeure claire et sereine, et vous y êtes toujours belle, gaie et éclatante, telle que vous y étiez dans les plus beaux jours où je vous ai vue, et avec ces rayons de lumière et de beauté que l'on voit quel* quefois à l'entour de vous. Je vous avoue qu'à toutes les fois que mon imagination se tourne de ce côté-là, je perds le sentiment de toutes mes peines; de sorte qu'il arrive souvent, que, lorsque mon cœur souffre des tourments extrêmes, mon âme goûte des félicités infinies; et au même temps que je pleure et que je m'af-* flige, que je me considère éloigné de votre présence, et peu^être de votre pensée, je ne voudrois pas changer ma fortune avec ceux qui voient, qui sont aimés et qui jouissent. Je ne sais si vous pouvez concevoir ces contrariétés, vous, madame, qui avez l'âme si tranquille; c'est tout ce que je puis faire que de les corn-

SIO LBfTUS M VMTUM.

prendre, moi qui les ranetn, et je ■'étoaiie souwbI de Bw trouTW si beareux et si noilbeureux tout ensemble. Hais je vous supplie, que ce qœ je tous eorte de mon bonhear ne TOUS empêche pas d'afoir soin «te soulager mes maux : car ils sont tels qu'ils ne laissHil pas de me miner, lors même que je ne les sens pas, et la seule agitation dedeux senlimeals si différents est capable de m' abattre . Si donc vous avez quelques raisons pour mecoosoler, qui ne soient point tirées de S^Mqoe, je vous conjure de me les écrire, et de m'eravojer eo cette occasion qudquefrones de ces paroles miraculeuses que vous savei dire, qui rendent en on instant la force et la gaieté aux esprits les plus malades, et qui m'ont déjà deux autres fois sauvé la vie. Sans mentir, vous êtes obligée de conserver la mirame, puisqu'dle est i vous et que je vous l'ai donnée de si bon ccaur. Pour moi, je confesse qu'elle m'est plus chère depuis qu'elle vous appartient, et que je serois fftché de sorUr du monde sitôt, après y avoir connu ce qui y étoit de plus parfait et de plus beau.

S7. — k MtDUÊS "'.

Je vous demande pardon tit vous confesse qu'il

me semble que je ne vous ai pas aimée ces jours

lusses, et que oe n'est que d'avant-hiCT que je vous

aime. Au moins mon affection s'est tellement accrue

et a monté si haut,

que j'avois aupara-

le ne partit presque

tyois, il y a buil jours,

UTTHfiS AMOUREVSES. 3U

la pihis grande du monde, me passe à peine à celte heure pour quelque chose. Comme je suis bien aise de me voir en cet état, il me déplaît qu'il ne soit pas arrivé plus tôt, et je veux mal à mon cœur de vous avoir caché si longtemps une si grande place. Étant aussi aimable que vous êtes, il me semble que je vous ai fait torlde ne vons avoir pas aimée autant que je fais, dès le premier moment que je vous ai vue, et je ne déviais pas permettre aux obligations que je vous ai de contribuer quelque chose à cela. Mais, sans doute, c'est que je ne vous ai pu connoître du premier coup, et, à dire le vrai, tant de différentes beautés que vous avez, lant de grâces et de charmes, tant d'esprit, de jugement, de courage, de force et de générosité ne se peu<' veut pas voir d'une vue. 11 faut du temps pour cela, e| il y a tant de choses en vous qu'il est besoin de plur sieurs jours seulement pour vous bien voir. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'à cette heure, j'en suis venu à bout, et mon esprit en est si rempli qu'il u'y a plus de place pour aucune autre chose. Mon àme est toute employée à vous considérer et à vous comprendre, et cela je le fais avec tant de plaisir et tant d'attention, qu'étant sur le bord du plus affreuj^ préoipioe du monde, je ne m'en aperçois quasi pas ; et me voyant à la veille de vous perdre, je ne fais que w*© réjouir de vous avoir trouvée. Je vous jure, ma chère M *** , que je ne vous écris que ce que je pense, et que la moindre partie de ce que je pense est ce que je ^ous écris. 11 ne se trouve plus de paroles pour exprimer l'affection que j'ai pour vous; elle est au delà de pe ^ui se peut dire çt dd ce qui se peut penser. U n'y

a que vous seule au inonde qui la puissiez imaginer, et votre, etc.

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