A MADAME
[A Liancourt, le 2 juillet.]
11 fait un des plus beaux jours que l'on ait vus de l'été. Je suis à Liancourt, qui est un des plus agréables lieux du monde. Je suis avec trois des plus aimables personnes de France, et je m'enferme tout seul pour vous écrire. Par là, vous jugerez bien que je ne suis pas en si mauvaise humeur que la dernière fois, et que
* Traïucrit sur la copie de Connirt à la suite de la ielire précédente. C'est vraiReroblablement M^ de Saintot.
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celle leltre set*a phis douce que l'autre. Une heure après vous l'avoir envoyée, je m'en repentis, et le même soir, je reçus la vôtre, qui acheva entièrement de m'apaiser : non pas que je changeasse d'opinion et que je ne jugeasse que mon ressentiment étoit juste, mais je ne saurois plus avoir contre vous de colère qui dure, et je vois bien que vous ne me sauriez faire de si grand déplaisir, que vous ne me le fassiez oublier avec trois paroles. Car enfin, mon affection est à cette heure au point où vous disiez une fois, à Saint-Cloud, qu'elle devoit être, et quand je vous aurois convaincue d\me infidélité, non pas d'une négligence, je ne pourrois pas m'empêcher de vous aimer. Puisque j'avois à être si absolument sous le pouvoir de quelqu'un, an moins c'est un grand bonheur pour moi de ce que je suis tombé entre les mains d'une personne si bonne, si juste et si raisonnable, et qui dispose de moi avec plus de soin, de bonté et de raison que je n'eusse pu faire moi-même. Je pourrois pourtant vous reprocher à cette heure que vous n'avez pas été assez soigneuse de mon repos : car, dites le vrai, à quoi avez-vous songé de me mander que la fortune vous a fait d'étranges tours, sans me dire ce que c'est, et me laisser le reste à deviner? C'est la plus belle invention du monde pour me faire imaginer et ressentir tous les malheurs qui peuvent vous être arrivés ; au lieu que j'en serois quitte pour quelques-uns, si vous m'aviez mandé ce qui eu est. Otez-moi vilement de cette peine, qui e^, je vous jure, une des plus grandes que j'aie eues de ma vie. Je vous écris avec beaucoup de hâte et d'interruption : car voilà que l'on m'appelle et que Ton heurte à la porte
de lua chambre. Hais je ne me puis pas résoudre à vous écrire une courte lettre, et vous la trouveriez peutêtre plus méchante que l'autre, si elle n'étoit pas assez longue. J'ai baisé la vôtre mille fois, et je ne l'ai guère moins lue. Elle est la plus jolie et la plus obligeante du monde. Mais, au nom de Dieu, écrivez-moi sans soin, afin que vous m'écriviez avez plaisir, et parlez-moi daas vos lettres, avec la même naïveté que vous me parliez dans votre chambre. Je ne connois que trop votre esprit. Ne vous en mettez pas en peine, et faites-moi conrioitre votre affection comme je souhaite. J'ai une extrême joie de ce que vous êtes avec la personne que vous me mandez : car, sachant combien vous l'aime? et combien elle est aimable, je sais que ce vous est un extrême soulagement que de l'avoir. Vous me mandez qu'elle me connoit, à cette heure, aussi bien que vous. Quoi! lui avez -vous dit toutes mes mauvaises humeurs? Lui avez-vous conté combien je suis méchant et quelles peines je vous ai données? Sans mentir, vous êtes une méchante femme, si cela est, et je sais bien ce que je lui dirai de vous, pour me venger, quand j^ la verrai. Il n'étoit pas nécessaire de me dépeindre si bien, et il valoit mieux me faire un peu moins ressemblant, et me faire plus aimable : car elle qui aime tant votre repos, qui n'a point de jalousie pour vous, et qui aime tant ce que vous aimez, j'ai peur qu'elle me veuille mal de ce que je vous ai tant tourmentée, et qu'elle croie que je ne suis guère honnête homine, quand elle saura que j'ai été si jaloux. Mais, je vous prie, de quelque sorte que ce soit, doni^ez-lui bonne opinion de moi : car sur toutes chc^s, je désire être
bien avec eile, et à celte heure que je crois être aimé de vous, il n*y a rien au monde que je désire tant que son amitié. J'ai perdu depuis quatre jours M. C***, et, sans mentir, avec beaucoup de regret, car jeTaimeet Testime extrêmement. Je lui ai dit que je vous écrirois par la voie de***. Vous m'avez fait beaucoup de plaisir de me mander que vous prenez plaisir à lire les livres que je vous ai donnés. Mais mandez-moi lequel vous plaît le plus, et, dans celui-là ce que vous aimez davantage. J'avois résolu de vous prier de m'en mander quelque chose. Mais ne me dites pas seulement cela. Rendez-moi compte de tout ce que vous faites, car je serai extrêmement aise de savoir les moins importantes de vos pensées et de vos actions. Je m'en retourne à Paris. J'y trouverai une de vos lettres. Cela me donne une extrême impatience d'y aller. Je crois que j'y serai dans deux jours. Mais, pour ce que le messager part demain à midi, j'envoie cette lettre devant par un laquais. Adieu, aimez-moi, je vous en conjure. Pour moi, je ne puis pas dire combien je vous aime. Le temps vous le fera voir.