‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 79 sur 134 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

(Inédite *).

J'étois allé passer ces fêtes aux champs, car rien ne me pouvoit arrêter à la ville, puisque je n'y attendois pas de vos lettres; c'est la seule chose que j'y voie volontiers, et je n'ai pas trouvé à la campagne, où j'ai été quinze jours, plus de solitude qu'à Paris : encore le séjour m'en a été plus agréable, de ce qu'avec plus de repos je pouvois songer à vous. Là, tandis que que l'on croyoit qu'avec les autres je suivisse un lièvre, je suivois souvent un de mes pensers: car, de quelque part que j'aille, j'en fais toujours lever quelqu'un, et, dès l'heure même, en quelque lieu que je sois et quelque besoin que j'en aie, je ne suis plus maître de

* Mis. de Conrart, p. 537. — Classée par M. de Monraerqaé h la uiite de la lettre 2Z des éditions (2S° de oeUe-ei),

LETTAES AMOUftEUSES. 21.^

mon esprit. Je ne puis empêcher qu'il n'aille après; il n'y a point de lesse qu'il ne rompe, il m'échappe ; et ils partent l'un et l'autre d'une telle vitesse, qu'en moins de rien je les perds tous deux de vue, et qu'ils me laissent derrière : et aussitôt je pars après si légèrement, qu'il est impossible que rien ne me retienne. Quelque loin qu'ils me mènent, je les suis à la piste, el d'ordinaire je m'égare ; de sorte avec eux que j'aî peine à trouver le r^our. C'est une merveille du chemin qu'ils font en peu de temps : les rivières ne lei^ arrêtent pas, et en din d'œil ils passent la campagne de Beauce; mais enfin, après mille tours, ils viennent rendre les abois à vos pieds, et vont mourir à trente lieues de leur gîte.

Voilà, mon cœur, la chose qui m'a le mieux entretenru ; mais vous ne sauriez croire avec quel travail j'en achète le plaisir : car, hélas ! par quelles lieux me faut-il quelquefois brosser S et combien de mau^ vaî6 pas me faut ^ il franchir! Souvent je cours à toute bride entre deux précipices; je tombe parfois en des lieux d'où je m'étonne que je me puisse relever ; et lorsque ma chasse a été la plus heureuse, le premier vent m'emporte ma prise, et je ne tiens que des imaginations. Cependant cette passion me réveille avant le jour, et de tous les plaisirs du monde, dont je jouissois si pleinement il y a deux mois , il n'y a que celui-là tout seul qui me reste.

Ne vous étonnez pas, mes amours, si je ne vous entretiens que de toutes ces fantaisies, puisque tous

* BroueTf courir à travers les broussailles J es hok {Dictionnaire de Drévoux).

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mes pensers (car je m'en entretiens moi-même) et tous mes biens sont, à cette heure, de cette sorte. Je vous entretiendrois encore des maux que cela me fait, si je vous rendois compte de mes actions, de ce que je vois et de ce que je dis ici : car tout cela n*a pas encore tant de solidité que mes rêveries ; et lorsque je ne vous vois point, ce que je fais approche moins d'être quelque chose et a moins de corps que ce que je pense. Que si, loin de vous je pouvois recevoir quelque joie solide et entière, vos lettres, qu'à mon retour je -trouvai ici, contre mon espérance, me l'auroient donnée. L'accueil que je leur fis, et Textrôme contentement avec lequel je les reçus , témoigna bien que je fusse plus tôt venu trouver mon bonheur, si je l'eusse plus tôt attendu. Le désastre de votre beaufrère me touche : car vraiment cette mort est étrange, et a beaucoup de circonstances qui me la font regretter, mais Beulement pour l'amour de lui et de moi : car, puisque cet accident lui a coûté la vie, et à ' moi le retardement de vos lettres, je ne vois pas que personne y ait autant perdu que nous deux. Les autres ne me semblent pas beaucoup à plaindre» et je crois que s'ils veulent, ils trouveront beaucoup de raison de se consoler. 11 est vrai qu'il y a des humeurs qui s'affligent volontiers et qui prennent plaisir à tourmenter eux et les autres. 11 me fâche que vous soyez de celleslà : car quel sujet d'ombrage pour avoir trouvé une femme dans la boutique d'un mercier? Girard ne vendwl plus de passements et de rubans, et n'a-t-il plus d'autre métier que de faire tenir des lettres ? Mais vous-même, sans mentir, que pûtes-vons dire en-

semble jusqu'à minuit? et, par votre foi, lequel des deux vous a le plus réjoui de son arrivée? La faveur de vous voir le soir, que celui-ci a eue de vous en un seul jour, je n'osai vous la demander qu'après un mois, et jamais je n'ai entendu sonner que deux fois onze heures en votre chambre. D'où vient que tout à coup votre oncle est devenu de meilleure humeur, et vous moins soigneuse de ce qu'on dit par la ville ? Âh! mon cœur, il vous importe, aussi bien qu'à moi, de ne point donner de sujets de soupçons. Je ne veux point vous en dire davantage, car je vous aime trop. C'est vous faire assez de mal que vous avertir que je le suis, et contre mon dessein je m'y laisse emporter. J'en ai regret à cette heure, et bien que pour l'amour de vous, je sois éloigné de toute sorte de contentement, encore je crains de troubler le vôtre, et je n'oserois me plaindre, de peur de vous donner une demi-heure de déplaisir. Il est vrai que j'appréhende que cela ne trouble votre repos : hélas! si vous aimiez autant le mien ! Mais je ne veux plus parler, et j'étouffe le reste des plaintesque j'avais à faire là-dessus. Pardonnez-moi si je ne vous dis rien autre chose, et si je ne finis par un meilleur discours. Puisque je suis tombé sur celui-ci , mes rêveries noires vont me reprendre pour longtemps, et ce que je puis faire de mieux, c'est de vous dire adieu. Adieu, mon cœur, et m'aimez, et ne me donnez plus sujet de vous faire cette prière.

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