A MADAME
Ma chère M..., dans quelles ténèbres m'avez-vous
* Yoyet lettres 37 et 28.
818 UTTnB8 DE VaiTUIB.
)ft)ssé»eldaas quel abimesuis-je tombé depuisque je ne vous vois plus 1 J*ainie trop votre repoi» pour oser vous dira toute la peine que vous me causez» et mes ennuis aont en un point, que je souhaite quelquefois que voua ne m'aimiea pas comme je vous aime, de peur que vous sonfiriez comme je souffre. Vous ne trouverez pas étrange que mon esprit soit dans un si grand dés* ordre, si vpus considérez le sujet que j*en ai, et vous ne vous étonnerez pas que j^aie de la peine à me relever, après être tombé de si haut. Mais je vous prie, ma M., représentez*-voustout oe qui m'est arrivé ^ fort peu de jours. La fortune m-a fait trouver la plus aimable personne du monde; je F ai vue, je l'ai aimée; elle m'a témoigné beaucoup de bonne volonté; je l'ai perdue. Et tout cela a passé si vite et s'est fait aveo tant de précipitation, que je doute souvent si j'ai été aussi heureux que je me l'imagine, et « je n'ai pas songé tout ce que je crois qui m'est arrivé. Aussi, à en parler sainement, tant d'amitié en une personne dont je n'étais pas presque connu, tant de force et de résolution en une femme, tant d'aimables qualités en un sujet et tant de trésors découverts à la fois, et d'ailleurs un si grand nombre d^accidents les uns sur les autres, une telle foule d'aventures bonnes et mauvaises, sont des choses qui paroissent plutôt avoir été songées qu'avoir été véritablement, et il n'y a point de fable bien faite qui n'ait un peu plus de vraisemblance. Enfin, ma M., un si beau songe a fini: je ne sais ce que sont devenus tant de biens. Mon repos a été troublé, et je me trouve à mon réveil dans la pkis noire et la plus effroyable nuit qui fût jamais. Cepen-
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dant je tâche à Ift paiiset le plus pattemm^m qu'il m'est possible, et en attendant que le jour vienne, je m'entretiens des plus agréables imaginatims que ji puis. Je considère que ce m'est assez de joie pour tout le reste de ma vie que d'avoir seulement été un motùmï aimé dé vous, et que le souvenir de ce bonheur nie doit faire souffrit* gaiêbient toutes sortes de tour^ mentSi II n'étoit pas raisonnable qiiè la plus précieuse éhôsô du mondé Ue ine coûtât rien. La fortune a été juste de me faire acheter le cœur que vous m'a*' veis donné, et je lui sais bon gré de ce qu^au moini^ qlle ne m'a fait payer votre affection , qu'après que voué me l'avieK gratuitement accordée en un temps où ' vous ne me deviet rien, et que je ne la pouvois tenir que de votre pure inclination. Je serois bien ingrat si je plaignois à cette heure quelques larmes à une per-' sonne qui a tant versé de sang pour moi *. Il est temps que je souffre à mon tour, et que je vous donne deS preuves de mon afibction, après en avoir tant reçues de la Vôtre. Mais vous m'êtes si bonne, qu'il étoit impoS-» sible que j'endurasse jamais aucun mal en votre pré-' sience, et il â été nécessaire que vous fussiez éloignée, afin que j'eusse lieu dé mériter et de souHrir. EnOn voilà, ma M., les pensées avec lesquelles je tâche d'a-^ doucir les plus amers ennuis du monde, et de sup^ porter l'absence de là plus accomplie et de la plus charmante personne qui ait jamais été. Mais quoi que je puisse faire, je vous avoue que Souvent mon courage et ma raison m^abandonnént, et je Vois bien que si vous ne me secourez, je ne pourrai pas résister
^ Voyez plus haut, p. 214.
longtemps. Hàtez-vous donc de me faire savoir de vos nouvelles, assurez-moi que vous vous portez bien, et commandez-moi de m'afiliger moins.