‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 85 sur 134 · A LA MÊME · texte numérisé non relu

A LA MÊME

Puisque vous avez tant de peur que je sois trop heureux, et que vous vous mettez en peine de tout ce que j*imagine, comme si vous étiez responsable de mes pensées, encore faut-il que je vous les ouvre et que je vous explique une fois ce que c'est que ces confiances, dont vous me faites tant la guerre. Que je meure, je vous en dirai la vérité, et sachant combien votre esprit est pénétrant et comme vous êtes toute dans mon âme, je n'oserois prétendre de vous y cacher quelque chose. Je vous jure que je n'ai jamais espéré, ni désiré, ni imaginé même par souhait, d'être aimé de vous comme je vous aime. Vous trouvant si fort au-dessus de tout ce qui est ici-bas, je n'ai point cru que vous fussiez capable de cette sorte de passion, qui lie deux âmes de même nature. Mais de la sorte que les esprits de là-haut s'affectionnent quelquefois aux hommes et prennent soin de leur conduite, j'ai cru que vous me pouviez vouloir du bien, et qu'il étoit impossible que l'âme la plus généreuse du monde ne fût pas touchée de la plus pure affection qui fut jamais. Gela étant ainsi, je vous avoue qu'il est arrivé souvent qu'une de vos actions, un souris, un regard, une yougeur dans une favorable rencontre, m'ont fait imagiiier que vous

' 3hs, de Conrari, p 629.

ne me haïssiez pas, mais imaginer si foiblement que cela ne se peut pas appeler croyance, mais quelque chose moindre que Topinion, un soupçon, un doute, qui nageant légèrement dessus mon esprit, y laissoit une trace de lumière et remplissoit le reste de mon âme de contentement et de joie. Voilà d'où viennent ces gaietés et ces satisfactions qui vous offensent si fort. Si, après vous les avoir expliquées, vous les trouvez encore injustes, je suis prêt de les laisser : car, quand je le pourrois, je ferois, sans mentir, scrupule d'être heureux si vous ne le vouliez pas, et vous ayant donné mon âme tout entière, je vous en laisse la conduite. C'est à vous à en disposer et à voir ce que vous aimez mieux qu'elle, soit heureuse ou maK heureuse*.

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