‹ Œuvres: lettres et poésiesChapitre 96 sur 134 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Madame, je n^oserois VOUS dire rétatoù je suis, et après vous avoir tant vanté ce cœur que je vous ai donné, j*ai honte de vous faire voir sa foiblesse. J*avois cru que l'assurance que j*aide votre affection me défei^droitcontre toute sorte de déplaisir, et qu'il étoit impossible que je fusse aiméde vous etmalheureux toutensemble. Cependant je me trouve en un aussi grand désordre quasi j'avois perdu toutes choses en vous perdant de vue, et je me tourmente comme s'il n'y avoit point d'autre bien ni d'autre mal au monde, que de vous voir ou de ne vous voir pas. Gela me fait juger que nos deux âmes ne sont encore guère bien mêlées, et je connois bien que vous ne m'avez donné qu'une fort petite part de la vôtre, puisque je manque de courage à souffrir une affliction. Il est vrai, à le bien considérer, que celle que j'ai n'est pas de cette sorte de malheur que la constance apprend à supporter doucement. La raison la plus sévère ne sauroit désapprouver un aussi juste dér plaisir que le mien ; et si elle ne me permet pas de i^egretter la plus agréable, la plus charmante et la plus belle personne du monde, elle ne sauroit au moins trouver mauvais que je regrette la plus habile, la plus généreuse et la plus sage. Quand je ne devrois pas être affligé de ne vous plus voir, je le devrois toujours être de ne vous plus ouïr, et ressentir . extrêmement d'avoir perdu une conversation qui m*éclairoit l'âme de niêaïc qu'elle me Tcmbrasoit, et de laquelle je ne

' Mss. de Conrartt p. 535.

sortois jamais que plus honnête honime, aussi bien que plus amoureux. Que si parmi tant de causes d*ennuis je puis recevoir quelque consolation, il faut qu'elle m'arrive sans que je l'espère^et il sera bien plus séant que vous me la donniez, que si je la trouvois de moi-même. Vous donc, madame, qui voyez plus clair que moi en toutes choses, et particulièrement dans mon coeur et dansma fortune, apprenez-moi s'il n'est pas raisonnable que je m'afflige infiniment de ne vous pas voir, ou, si vous ne me pouvez montrer que cela ne doit pas être, dites-moi du moins que vous ne le voulez pas, et que vous m'ordonnez de me conserver jusqu'à ce que je vous revoie.

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