A MADAME
A Paris, le 6 de la lune ^
Madame, j'avois commencé à me mutiner de ce que vous ne m'aviez point fait de réponse. Mais un bruit qui court ici que vous y devez arriver bientôt m'a remis en meilleure humeur, et a fait que ce dépit n'a pas duré plus longtemps que les autres que j'ai tâché d'avoir autrefois contre vous. A la vérité, moi qui fais profession de me ressouvenir de toutes les excellentes qualités que vous avez, aussi bien que si je les voyois encore, j'aurois bien oublié votre douceur et votre civilité, si je croyois que vous en pussiez avoir manqué pour moi en cette occasion', et que vous eussiez refusé cette consolation à un homme que vous deviez penser en avoir tant de besoin. Sans mentir, je ne crois pas qu'il
* Première édilion, p. 724.
y ait jamais eu de déplaisirs pareils aux miens '^ et quoique je crusse assurément^ devant que de vous laisser, que je mourrois de votre absence, je ne croyois pas qu'elle tne dût faire la moitié tant de mal qu'elle m'en a fait. Bibille, Gambille et Fanfan n'ont de leur vie tant pleuré de ne vous point voir» et Biquet n'en à pas été si affligé que moi» quoique vous ne m'ayez pas traité de roses. Tout de bon^ madame, je me trouve dans Paris de la même sorte que vous vous êtes autre» fois trouvée à la Basme, hormis que je n'ai pas le plaisir d'y acheter des moutons ; et, delon que je con-' nois votre hutneur, je jurerois que votre solitude de dix ans ne vous a pas semblé si longue que me l'a été celle où je suis depuis trois semaines. Je vois bien quelquefois des dames assez aimables; mais croyez-vous que ces personnes-là me pourroient faire parler? Toutes les femmes me le sont, à cette heure, comme vous i^étoit cet homme que vous savez ; et quand elles auroient les tlis et les Grâces près d'elles , elles ne pourroient pas arrêter mon esprit un moment. Je fais à cette heure la petite souris dans les compagnies, et, après avoir légèrement tout considéré, je me retire eu moi-même, et je me mets à part pour un autre temps< l^^aites, s'il vous plaît, madame, que celui que j'espère arrive bientôt, et qu'après tant de peine je me retrouve auprès de vous, comme vous me Tavez prédit autrefois.