‹ Œuvres littéraires-musicalesChapitre 109 sur 123 · DISSERTATION MUSICALB, À PROPOS DU · texte numérisé non relu

DISSERTATION MUSICALB, À PROPOS DU

rent à peine pour préparer seulement les parties de tempore du Graduel, œuvre que Ton trouva achevée au moment où la mort vint arrêter sa plume. Hélas! sa mort fut une perte irréparable. Et comme si ce n'était pas assez, il fallut même qu'au malheur d'une perte aussi cruelle pour Tart chrétien, vint s'ajouter encore celui de la perte du manuscrit de ce premier travail qui, du moins, eût pu servir de guide et de modèle à quelque continuateur.

Presque au même moment où Palestrina s'occupait de cette révision du plain-chant et de son application au texte du nouveau rituel, une autre publication, ayant presque le même objet, avait lieu a Paris (1578). C'était le premier effet de la liberté laissée a l'épiscopat par le Concile de Trente dans la question du chant liturgique. Seulement , dans cette publication de Paris, connue sous le titre de Graduel des Chartreux^ les paroles n'étaient point conformes à la rectification du nouveau Bréviaire, preuve évidente qu'on avait fait fausse route pour arriver à l'unité. Ce n'eût point été assurément un travail de ce genre que Palestrina aurait produit. Toutefois, ainsi que nous l'avons déjà énoncé, le Graduel des Chartreux présente un grand intérêt au point de vue de la notation, qui est celle de l'ancien plain-chant avec toutes les neumes, les répétitions, les duplications et triplications de notes carrées sur le même degré.

Une autre publication avait alors également lieu à Venise (1580); mais, dans celle-ci, les nouvelles

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paroles du Rituel et du Bréviaire furent substituées aux anciennes.

Enfin, le pape Clément VIII entreprit à son tour de nouvelles réformes au Bréviaire. Il eût voulu s'occuper également des livres de chant, mais son pontificat ne dura point assez pour cela. Léon XI se trouva dans le même cas : ce soin semblait réservé à Paul V, leur successeur immédiat.

Un habile imprimeur, Jean-Baptiste Raimondi , directeur de l'imprimerie Médicis, à Rome, avait noblement perfectionné les caractères mobiles destinés à l'impression des livres de plain-chant, perfectionnement auquel le pape Clément VIII avait accordé un brevet. Or , c'est au moyen de ce type de plain-chant que fut gravée la belle édition de 1614 que le pape Paul V se complut à encourager ; cette édition est la première dans laquelle l'autorité du Souverain-Pontife soit intervenue (1). On pense que dans cette occasion la révision de l'ancien chant fut l'œuvre de Ruggiero Giovanello, savant compositeur, qui succéda à Palestrina, à la chapelle du Vatican. Disons que Baini, le judicieux Baini, a accordé, de nos jours, des éloges à ce travail de modification. Ce savant artiste indique cette réforme de l'ancien chant comme une des meilleures qui aient été tentées depuis le Concile de Trente. Eh bien.

(1) Graduale de tempore juxta ritum Sacro Sanctœ Romanœ Ecclesiae cum cantu Pauli V. Pont. Max. Jussu reformate, cum privilegio, Roma, ex typographia Medici, anno 1614. Graduale d« Sanctis. Anno 1615.

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selon TopinioD d'Âdrieo de Lafage, c'est à cette édition, faite à Rome , sous les yeux d'un Souverain- Pontife très-intelligent, qu'on aurait dû se rallier actuellement pour réaliser l'unité dans le chant romain. Il est certain qu'en adoptant cette édition exclusivement pour tout le monde catholique, on eût évité de porter son examen sur d'autres travaux analogues ; on eût surtout épargné à la mémoire de Nivers , artiste français d'un grand mérite (XVII siècle), des critiques acerbes; on n'eût point également fourni un aliment aux polémiques brûlantes qui bruissaient naguère à notre oreille, et nous n'aurions point sous nos yeux la dissidence des éditions de Malines, de Reims, de Dijon, de Digne, etc., dissidence qui éloigne de l'unité au lieu d'y ramener.

J'ai parlé aussi, Messieurs, de la tolérance du clergé, en général, pour les mauvaises traditions locales. Vous offrez, sans nul doute, d'heureuses exceptions. Vous comprenez, j'en ai l'assurance, que je m'adresse au corps tout entier, qui aurait bien le droit de me tancer de malveillance, pour ne pas dire plus, si je ne prouvais surabondamment ce que j'avance par des faits incontestables. Vous-mêmes, Messieurs, veuillez je vous prie, ne point oublier en ce moment que je place l'intérêt de la religion et de l'art pur au-dessus des amours-propres personnels. — Ces paroles ayant obtenu l'assentiment de mon auditoire, je poursuivis ainsi :

Dès le moment que les évêques ont été autorisés k régler, chacun dans son diocèse, tout ce qui avait

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trait au chant liturgique , la question de Tunité s'est trouvée partout fortement compromise. Cette liberté d'agir et de prononcer n'a point tardé à passer, dans une certaine mesure, des évèques aux curés, et de ceux-ci aux desservants : il est si doux d'être maîtra chez soi ! L'arbre a porté ses fruits. Parcourez les divers diocèses ; entrez dans les cathédrales ; assistez aux offices des paroisses d'une même ville; suivez les cérémonies des églises des campagnes, et prononcez.

A la vérité, tout récemment, et à l'occasion de l'établissement du rit romain dans la plupart des diocèses de France, plusieurs prélats ont été touchés de ce désordre et ont paru y vouloir porter remède. Nous savons que quelques-uns se sont même montrés très-désireux de réaliser tout le bien possible sous ce rapport ; mais nous savons aussi que leurs recommandations n'ont point abouti à grand'chose. Aussi, Messieurs, où en est cette unité et cette convenance recommandée par le Concile de Trente? Ceci est triste à dire, dans les belles solennités de l'adoration perpétuelle, alors que les magnificences de notre culte ressortent avec tant d'éclat, l'un emprunte ses chants au Père Lambillotte, l'autre donne de la musique religieuse qui n'a de religieux que le titre, heureux encore si elle n'est pas de provenance théâtrale; celui-ci choisit la messe dite de Bordeaux; celui-là fait chanter dans le même office l'hymne si belle du Saint Sacrement Pange Ungua^ sur trois airs différents, dont le plus joli, le plus recommandé,

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et par suite le plus goûté n'est autre que le chant d'une cantilëne lascire napolitaine; un autre enGo, plus liturgique, mais dédaignant le simple unisson, fait exécuter du contrepoint fleuri, etc., etc. Or, le moyen de se reconnaître dans cette Babel chantante ; le moyen de prier avec ferveur et recueillement ; le moyen de croire à la restauration d'une exécution une et vraiment digne de la sainteté du culte catholique.

Et si Ton respecte aussi peu le fond, comment faire respecter la forme? Aussi, que d'interprétations diverses sur un même chant ; les uns altèrent une note, les autres ne l'altèrent pas ; les uns veulent logiquement un diapason qui convienne à toutes les voix, les autres sont pour le ton plus haut ou pour le ton plus bas ; le clergé recommande la gravité de mouvement dans l'exécution; les chantres, sourds aux observations k ce sujet, accélèrent tout et veulent avoir bientôt fini ; enfin, une remarque judicieuse faite par qui de droit se produit-elle pour amener la réforme d'un abus, on répond qu'on a toujours fait ainsi et que les fidèles ne s'en préoccupent pas, etc.

Quelle est donc la cause, me direz-vous, de l'inefficacité de l'autorité morale du clergé, en général, en ce qui concerne le chant? Cette cause n'est ailleurs. Messieurs , que dans l'insuffisance des connaissances des prêtres relatives à cette partie de la liturgie. Par position, par état, par convenance, le prêtre ne peut assister à la plupart des grandes manifestations de l'art moderne, et c'est fâcheux.

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Depuis un siècle, cet art, devenu essentieliement dramatique, ne brille guère qu'au théâtre ou dans les concerts, et ce n'est que là qu'on peut juger de ses effets et de son vrai caractère. L'art religieux et l'art mondain sont deux arts distincts; il doit y avoir entre eux une ligne de démarcation. Pour établir cette ligne il faut nécessairement connaître ces deux arts dans leur essence, dans leurs effets, dans leur résultat moral. Eh bien, malheureusement, le clergé connaît fort peu le premier et ignore à peu près le second ; de la absence d'aptitude de sa part pour les questions relatives à la musique religieuse, qu'il est cependant appelé k régler et a diriger; de là aussi le germe d'insubordination qui se montre dans certains lutrins, et dont nous avons vu les déplorables conséquences. Le seul remède à cet état de choses. Messieurs, vous l'avez déjà indiqué vousmêmes, est premièrement dans l'étude du chant ecclésiastique, étude organisée et pratiquée sérieusement dans tous les séminaires et dans toutes les maîtrises; secondement dans une certaine initiation à la musique moderne, en rapport avec la gravité et la discipline ecclésiastique. En possession de connaissances spéciales et d'une certaine étendue, le prêtre pourrait alors dire aux chantres et aux artistes de profession, et cela avec l'autorité du caractère, de la position et du savoir : faites ainsi ; il faut que ce soit ainsi .

Il est évident qu'on a voulu restaurer le chant ecclésiastique et le relever de l'état d'abaissement

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et de déconsidération que les vrais artistes religieux déplorent profondément. Bon nombre d'excellents écrits ont été publiés pour cet objet; mais, selon moi, il ne suffit point d'indiquer la voie, il faut y marcher: en d'autres termes, on ne devrait point perdre de vue "que le chant n'est rien sans une bonne exécution.

A-t-on les moyens d'exécuter le plain-chant dans nos églises» nous ne dirons pas avec intelligence, avec une perfection relative, mais seulement un peu convenablement ? Quels sont les diocèses de France qui peuvent à cet égard être cités et proposés pour modèles? Serait-ce le diocèse de Toulouse, incontestablement le plus musical du Midi? Ce n'est point l'avis de Monseigneur Desprez, l'éminent et docte archevêque, si bon juge en cette matière, qui, dans sa lettre à son clergé sur le chant religieux, déclarait, après une tournée pastorale, qu'il avait été ravi à l'audition des orphéons qui étaient venus lui offrir musicalement leurs hommages, et qu'il voyait avec peine que dans le diocèse de Toulouse on ne chantait mal qu'à 1^ église (i).

La commission de Reims est également explicite

(1) Depuis cette appréciation de Monseigneur l'archevêque sur le chant des offices, plusieurs années se sont écoulées. On en a senti toute Timportanee, une amélioration sensible en est résultée dans les églises du diocèse delà capitale du Languedoc. M. Kunc, maître de chapelle de la métropole, fait tous ses efforts afin de rehausser par la beauté du chant les grandes solennités de la cathédrale. Il s*est aussi dévoué dans sa t-evue de la Mutica sacra, dont il est le directeur, pour soutenir la cause de la musique religieuse.

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sur l'importance de renseignement du chant liturgique, c La restauration du chant, nous dit-elle, suppose la restauration des écoles de chant, car toute science ne s'apprend qu'à la condition d'être enseignée, et la science du plain-chant, ce n'est pas seulement, comme tant de personnes se l'imaginent, une connaissance telle quelle de la gamme, des clefs, etc. ; on oublie en cela que quelques notions élémentaires ne constituent point un maître. »

Alors, l'un de mes interlocuteurs, bon curé de campagne, se préoccupant de l'application du chant dans les modestes paroisses, m'interrompit en me disant : c Je comprends, Monsieur, toute l'urgence de l'étude sérieuse du plain-chant, mais comment faire participer des paroisses telles que la mienne au bienfait de cet enseignement? Comment réunir sous la main des éléments suffisants pour faire mieux que par le passé? Comment détruire cette mauvaise routine locale qui vous a si fort ému ce matin? » Ma réponse à toutes ces objections fut très-facile : Je me rappelais avoir lu, dans une publication récente de Monseigneur Parisis, une page sur ce sujet qui m'avait frappé; je me contentai de la citer :

c II n'est pas de paroisse, si petite qu'elle soit, dit ce savant prélat, si simples que soient ses habitants, où l'on ne puisse trouver des enfants, des adolescents et des hommes en assez grand nombre pour former, par la combinaison intelligente des diverses natures de voix, de psalmodies trës-mélo-

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dienses et de véritables concerts parfaitement religieux, li arrive souvent même que, sous ce rapport, comme sous plusieurs autres , les populations les plus simples offrent plus de ressources que celles qui se croient civilisées ; pourquoi ? d'abord, elles soBt plus dociles , parce que, ensuite, ne connaissant pas la musique mondaine, elles concentrent plus volontiers toutes leurs affections dans les saintes harmonies de l'Eglise; parce que, enfin, comme le dit TEcriture, tout ce qui tient au langage de la foi est plus intelligible aux âmes simples qu'aux esprits superbes ; cum simplicibus sermocinaUo ejas (Prov. , III, 33. Instruction pastorale de Monseigneur Tévèque de Langres, etc.)

Et je corroborai encore cette citation par la réflexion suivante du rapporteur de la commission de Reims :

€ Combien, dit ce rapporteur, la restauration da chant ecclésiastique serait prompte et complète si les éloquentes paroles de Mgr Parisis étaient partout entendues, si Ton mettait partout en pratique ces sages avis ! Et s'il nous est permis d'exprimer ce désir, nous ajouterons : puissent-elles être entendues et méditées dans certains séminaires où l'on n'étudie sérieusement ni le chant ni la liturgie. Alors on n'aura plus sous les yeux le triste spectacle de prêtres, d'ailleurs recommandables, accomplissant sans dignité les fonctions les plus augustes , parce qu'ils ne savent pas chanter une Préface ou une Orai9on\ mais tous, rivalisant de zèle, rendront au

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culte divin cette splendeur qu'il avait dans les siècles chrétiens, et qu'il a perdue, an détriment de la foi des peuples et de leur grandeur morale. »

Enfin, je crus devoir arrêter là tout ce verbiage, persuadé que j'étais allé trop au vif de la question, eu égard aux personnes qui m'écoutaient. Cependant, je fus un peu rassuré sur ce point par les gracieuses et bienveillantes paroles de mes auditeurs. L'un d'eux , me prenant cordialement la main, ajouta : « Merci, Monsieur, de tout ce que vous venez de nous dire. Oui, nous avons chacun notre apostolat : celui du prêtre est d'amener dans les âmes l'unité des sentiments chrétiens ; celui de l'artiste, de rechercher et de réaliser l'unité des chants liturgiques qui en sont la fidèle expression. Nous sentons, comme vous, que pour arriver à une bonne solution dans la restauration du chant grégorien, il faudrait la science d'interprétation, la fidélité de la tradition, l'intégrité, la moralité de l'application, l'abnégation des idées préconçues, l'absolue soumission aux décisions de l'autorité compétente et hiérarchique. Ainsi, de la part de nous tous, courage, persévérance, foi vive, efforts constants pour réaliser l'œuvre éminemment religieuse et artistique, dont vous venez de nous entretenir : Sursum Cordai

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