LIS COMPOSITEURS
les, ni de ses conceptions élevées et d'inspiration dans le domaine vocal et instrumental.
Le premier grand compositeur espagnol qui se présente à nous au XV^ siècle est Ramis de Paréja, dont les travaux ont été considérables et d*un beau résultat pour le progrès de la science musicale, tant en Espagne qu'en Italie, où il alla s'établir.
Ramis de Paréja (Bartholomé) naquit à Baéza, dans l'Andalousie, vers 1440. H professa quelque temps la musique à l'université de Salamanque, et vers 1480 il quitta l'Espagne pour aller se fixer à Bologne. Il y fonda une école de musique sur de bonnes bases. Cette école était destinée à traverser les siècles (l). L'enseignement de Ramis. très-méthodique, y fit sensation.
Pendant qu'il professait à Salamanque, Ramis avait fait imprimer un traité de musique en langue espagnole, dont on n'a retrouvé aucun exemplaire. En 1482, il publiait à Bologne un autre traité (peut-être le même qui avait paru à Salamanque), où il consigna sa théorie sur la base de la science : cette théorie fut vivement attaquée par un autre professeur didacticien, Nicolas Burci, de Parme.
Ce traité était intitulé : De mmica tractatus sive
(1) On a vu, dans notre Etude sur Donizetti, que. de nos jours, le lycée de Bologne avait produit Rossmi et DonizetU, tous deux élèves du savant Père MatteL
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mmica pracfica. Le point principal controversé entre Ramis et son contradicteur, était la division théorique dds tons et des demi-tons, question toujours pendante; et qui le sera probablement longtemps encore. Ramis, d'un esprit très-logique, opinait pour le tempérament dans lequel devait disparaître le commj. Cétait donc une question de chiffra et rien de plus. Oh ! non, nous nous trompons, c*était aussi un mouvement intempestif, un murmure insolite de la sotte et mesquine rivalité, qui dut s'éteindre devant le b3au résultat de Técole de musique de Bologn3. Disons, néan Moins, que Ramis de Paréja fut bien plus un théoricien, un bon professeur qu'un grand compositeur; ce n'est que sous cet aspect que nous le présentent les biographes.
Voici un autre éminent artiste, savant dans la théorie, habile dans la pratique, dont les travaux suivirent ceux de Ramis et furent aussi utiles au progrès de la science musicale qu'honorables pour la nation qui l'avait vu naître.
Salinas (François) vit le jour à Burgos vers Î5I2. A peine âgé de dix ans, il eut le malheur d'être frappé d'une complète cécité. Ses parents, dont la position était aisée, pour le distraire, lui firent apprendre la musique et l'orgue. Les dispositions qu'il y apporta, malgré son infirmité, furent telles, que bientôt son habileté d'exécution sur le clavecin, et surtout sur l'orgue, causa la surprise.
Son intelligence se manifestait également dans l'étude de la langue espagnole et du latin , ce qui
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décida sa famille à l'envoyer suivre les cours de Tuniversité de Silamanque. Là, il fit marcher de front l'élude des lettres, des sciences et celle de la musique. Ses succès scolaires attirèrent sur lui l'attention. Il fut bientôt appâlé au service de l'archevêque d3 Compost.îlle , Piarre Sarmento , qui l'emmena à Rome, lors(]u'il y fut appelé pour recevoir le chapeau de cardinal.
Salinas arriva dans la capitale du monde chrétien avec de bonnes bases d'instruction et un vif désir de puiser largement dans les immenses richesses scientifiques que les bibliothèques allaient lui offrir. Ses connaissances s'y développèrent considérablement. Il s'occupa beaucoup de la théorie proprement dite de la musique* de la science du contre-point et de la fugue, et particulièrement de la musique des anciens, peu connue avant lui. Il trouvait tant de satisfaction à ses études, qu'il forma le projet de se fixer à Rome. Il s'y fixa réellement et entra dans les ordres. Plus tard, il obtint du Pape Paul IV le titre A* abbé de saira Pancrace de roqua Scalegna^ dans le royaume de Naples. Mais après avoir passé vingt-trois ans à Rome, il fut rappelé en Espagne pour y professer à l'université de Salamanque.
Grandi, enrichi intellectuellement par ses profoQ«> des et persévérantes études, Salinas alla mettre au service de cet établissement des connaissances rares et précieuses; Salinas était sans contredit l'un des savants et des littérateurs les plus remarquables de son temps. C'est la chaire de musique qui lui fut
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confiée. Il Toccupa de la façon la plus éclatante et la plus utile au vrai progrès de cette science.
Il y traita, avec une grande élévation de vues, de la théorie du son en général , de ses propriétés musicales, et pins particulièrement de la rbythmique. Or, c'est pour ce cours spécial qu'il écrivit son livre qui porte sur le frontispice: Francisso Salinn Burcr ge/isis abbati, etc. Un auteur anglais, fort érudit, Pepucb, attribue à Salinas la première mention do Tenliarmonie des Grecs. Nous n'examinerons point si l'opinion de cet écrivain est bien fondée (elle serait peutpêtre sujette à «controverse), nous dirons seulement que le livre dont nous venons d'indiquer le titre, est ce que Silinas nous a légué de plus important pour la science musicale. Salinas mourut en 1590. \
Si les deux éminents artistes dont nous venons de nous occupdr, Ramis et Salinas. brillèrent plus particulièrement dans la didactique et dans renseignement, leur contemporain et compatriote Morales se fit remarquar à son tour dans la savante application qu'il fit de leurs préceptes : Morales fut l'un des plus habiles contrapunliste de la première moitié du XVI« siècle, c'est-à-dire des années qui précédèrent l'apparition de Palestrina; ses œuvres sont là pour nous édifier à cet égard.
Morales (Christophe) naquit àSéville au commencement du XVI* siècle. Il fit ses études à la maîtrise de la cathédrale de sa ville natale, car alors en Espagne^ comme en France, la décentralisation
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absolue de Tart existait de fait, et chaque archevêché ou évêché possédait une maîtrise parfaitement organisée, véritable école littéraire, scientifique et musicale. Il régnait une grande émulation parmi les artistes de la péninsule Ibérique, et, lorsqu'ils se sentaient assez forts pour s'envoler vers la renommée« ils s'empressaient de déployer leurs ailes et de choisir les lieux où Tart semblait briller de son plus vif éclat. Morales alla d'abord à Paris, où il publia un recueil de messes. Peu de temps après il se rendit à Rome. Le pape Paul III le fit admettre au nombre des chapelains chantres de sa chapelle (1540).
Les compositions de Morales ne tardèrent pas à être remarquées. On les exécuta à la chapelle pontificale, et on les vit figurer en mâme temps dans tous les recueils de musique sacrée où les adeptes de la science pouvaient les analyser et les juger. Ce jugement devait leur être favorable, car leur mérite, comme conception et comme facture méthodique, était incontestable. En parlant de Morales, Fétis, dans sa Biographie universelle, nous dit : c Son style est grave , sa manière de faire chanter les parties, naturelle» et Ton peut assurer qu'il est un dos premiers qui ont secoué le joug des recherches de mauvais goût dans la musique religieuse. >
Le savant musicographe fait ici allusion nonseulement aux recherches harmoniques qui étouffaient la mélodie liturgique adaptée au texte sacré,
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mais encore à ce style farci admettant des chants et des textes étrangers peu convenables dans le lieu saint.
Parmi les nombreuses compositions de Morales, on donne la préférence à ses magnificats, en deux suites, sur les huit tons du plain-cfaant, et à son second livre de messes. C'est précisément dans ces deux œuvres qu'ont été prises les compositions de cet auteur que nous possédons dans notre bibliothèque. Le Kyrie et le Gloria in Excelsis de la messe à quatre voix, dans lequel Gloria le compositeur a intercallé un Trope, et les fragments des Magnifia cats à six voix, sans accompagnement, nous montrent la grande valeur de ces œuvres et corroborent entièrement le jugement du savant et judicieux Fétis à cet égard.
La nomenclature des œuvres de Morales prouve que ce grand artiste s'occupa bien moins de la théorie de la science musicale, proprement dite, que de son application. Ce n'est pas cependant qu'il y fût étranger, ni qu'il n'ait point eu l'occasion d'y avoir recours, puisqu'il s'occupa aussi beaucoup de l'enseignement, et avec succès, comme le prouve la portée de ses élèves en général, et notamment de l'illustre compositeur Vittoria, que nous allons rencontrer. Toutefois, il est certain que l'ensemble et la majeure partie de ses œuvres fut appliquée aux compositions sacrées destinées aux voix seules et sur les textes liturgiques qu'il traitait avec la plus parfaite convenance, mérite pg^rtîcuUer dont ou doit le louer sans restriction.
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Vittoria (Thomas Louis nie) vit le jour à Aviia, dans la vieille Castille, vers 1540. Stimulé par les succès qu'obtenaient en Italie plusieurs artistes espagnols, il voulut marcher sur leurs traces. Il se rendit à Rome, où, pour compléter ses études, il se plaça sous la direction d'Escobedo et de Morales, ses compatriotes.
C'était le moment où les admirables compositions de Palestrina recevaient une notoriété éclatante. Vittoria en comprit toute la portée et toute la perfection; elles devinrent ses modèles. Il ne pouvait mieux choisir. Or, avec les savantes leçons de ses deux compatriotes, avec les exemples qu'il puisait dans leurs œuvres, l'étude attentive des compositions de Palestrina et son heureuse organisation, il devait indubitablement réussir. Vittoria se plaça bientôt au premier rang des compositeurs qui devaient le plus honorer leur pays.
En 1573, Vittoria obtint la place de maître de chapelle du collège germanique, à Rome. Deux ans après, il passait, en la même qualité, à l'église Sainte-AppoUinaire. Plusieurs de ses œuvres parurent successivement et lui acquirent une réputation méritée. Cette réputation eut bientôt de l'écho au delà des Pyrénées et ses compatriotes ne tardèrent point à solliciter son retour.
Rentré en Espagne, Vittoria y fut hautement apprécié. Il y obtint la place de chapelain du roi Philippe III, ce qui l'obligea de se fixer à Madrid. (1605.)
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Ce compositeur donna des preuves d'une rare fécondité : il fut le premier qui mit en musique les hymnes des fêtes de toute Tannée. Quelquesuns de ses ouvrages, encore très-estimés , font partie du répertoire de la chapelle pontificale, où ils sont annuellement exécutés : de ce nombre est sa Passion selon saint Mathieu, dont l'effet est toujours saisissant. L'expression vive et mystique de cette composition, qui porte pour titre : Turbez ou répons de la multitude dans le récit de la passUm de N.'S. J.-C. nous démontre combien les compositeurs entraient alors dans l'esprit de l'Eglise, combien ils s'identifiaient à ses saintes émotions : elle nous prouve aussi que l'art pur et simple, dans ses seuls éléments consonnants, suffisaient, sous la plume de tels maîtres, pour traduire fidèlement les diverses situations morales. C'était bien, sans contredit, la musique de la foi chrétienne.
Nous retrouvons encore le nom de Morales. Il participa il la formation du talent d'un autre artiste distingué, Guerrero (François) : mais celui-ci ne put sans doute en recevoir que quelques leçons élémentaires ; ce fait nous semble ressortir du rapport des dates et de l'âge respectif de ces deux compositeurs : l'exposition qui suit le démontrera.
Guerrero (François) naquit à Séville en 1528. Il reçut )es premières leçons de musique de son frère, Pierre Guerrero, professeur instruit, et ce fut pendant l'absence de * celui-ci que le jeune François eut les conseils de Morales. On a vu que
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Morales était parti pour Rome en 1 540 ; or. Guerrero, François, n'avait alors que douze ans.
Néanmoins tout porte à croire que cet élève passager de Morales fut doué d'une intelligence fort précoce ; nous le voyons à Tàge de 1 8 ans obtenir la place de maître de chapelle de la cathédrale de Jaen. Trois ans après, il fît un voyage à Sévi Ile pour revoir sa famille, où il demeura quelque temps avec la modeste position de chantre à la cathédrale. Cet emploi peu digne de son mérite» n'était sans doute qu'un provisoire.
Quelques années après, la place de maître de chapelle de la cathédrale de Malaga ayant été mise au concours, Guerrero concourut et l'emporta sur tous ses compétiteurs. Toutefois , les statuts de ce chapitre exigeant que cette nomination reçût la sanction royale , et cette sanction se faisant trop attendre, le chapitre de la cathédrale de Séville en profita pour s'attacher le jeune compositeur lauréat, qui remplaça ainsi, dans sa ville natale, Pierre Fernandes, artiste d'un grand mérite.
Guerrero, aussi fervent chrétien que bon compositeur, projetait depuis longtemps un voyage à Jérusalem. Il le réalisa en ISSS (1).
Tous ces faits démontrent en cet artiste une organisation enthousiaste, mobile, hardie, active, qui devait avoir pour résultat une grande faxiilité de conception» une énergie peu ordinaire et une
(l) Guerrero publia la relation de ce voyage, en 1611 — Alcala, un vol. in-18.
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persévérance à toute épreuve. C*est ce qui explique le nombre prodigieux de compositions que Guerrero a laissées. Plusieurs ont été publiées en diverses villes que cet artiste visita, a Paris, à Venise, à Rome, etc.
Mais la plus grande partie de ses œuvres, comme celles de la plupart des autres compositeurs espagnols de cette époque, demeurées en manuscrits, sont renfermées dans les recueils de maîtrises des principales villes de ce royaume. Malgré cela, les preuves n'ont point manqué pour établir solidement, la réputation de cet artiste aussi savant qu'original, et dont l'existence offrit des particularités peu ordinaires pour le temps où il vécut.
Du grand nombre d'artistes marquants que le XVI» siècle vit briller en Espagne, se détache encore le nom d'un très-habile instrumentiste, virtuose inspiré, profond musicien, et qui mérite* d'être mieux connu des adeptes de la théorie musicale, comme des instrumentistes qui s'occupent un peu de l'histoire de leur art : nous voulons parler du claveciniste et organiste Cl^^vijo.
Artiste accompli , autant par ses éludes, son goût parfait que par sa vive intelligence, Clavijo (Dom Bernard) eut le titre de maître ès-arts. 11 était élève de Cabezon, l'organiste et le claveciniste du roi Philippe 11. Il fut d'abord professeur de musique à l'université de Salamanque, preuve incontestable du soin que l'on apportait au choix du titulaire de cette chaire spéciale, et à tout ce qui se ratta-
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chait k renseignement théorique , comme à son application vocale et instrumentale dans ce magnifique établissement.
Plus tard, Clavijo, dont la réputation grandissait de jour en jour, fut appelé à Madrid et y devint claveciniste et organiste de la cour. Son talent d'exécutant dut être bien remarquable; cela nous est attesté par le poète maître Vincent Espinel, son contemporain, excellent musicien lui-même, et, conséquemment, bon juge en cette matière.
Ce poète, parlant des académies musicales de 'Milan, qu'il avait fréquentées, dit : c Les violes à archet, l'épinette, la harpe, le luth y étaient joués avec une grande habileté par des artistes qui excellaient sur tous ses instruments. On y agitait des questions concernant l'usage de cette science (la musique}; cependant rien n'y surpassait c^ qui récemment a été entendu dans la maison du maître Clavijo, où j'ai goûté le plaisir le plus vif et le plus pur que cet art divin m'ait fait éprouver. Dans le jardin de cette maison se trouvait le licencié Gaspard Torres, qui en vérité, dans l'art de toucher les cordes avec grâce et science, en accompagnant la viole avec des passages hardis de la voix et du gosier, arrive aussi loin qu'on peut atteindre, ainsi que d'autres personnes très-dignes d'être mentionnées ; mais ce qui fut joué par le même maître tlavijo sur le clavier, par sa fille Bernardine sur la harpe, et par Lucas de Matos sur la viole à sept cordes, s'imitant mutuellement avec des passages aussi
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nouveaux qu'admirables, est ce que j'ai entendu de meilleur en ma vie (1). >
Le talent de Clavijo eut donc un double objet, l'église et le concert. Il composa beaucoup pour l'orgue et pour le clavicorde, mais ses compositions furent malheureusement consumées dans l'incendie qui réduisit en cendres le palais des rois d'Espagne en 1734. Peut-être en existe-t-il encore quelque exemplaire dans les bibliothèques des monastères ou des anciennes maîtrises; dans ce cas, il serait fort heureux qu'on les découvrît et qu'on les rééditât; on doit vivement désirer la connaissance et la diffusion des œuvres de tels maîtres.
Si nous avions à former une galerie complète de tous les compositeurs théoriciens et instrumentistes qui marquèrent en Espagne, et qui coopérèrent largement au progrès de l'art et de la science musicale en Europe pendant les XV** et X\h siècles, nous aurions à citer encore les noms et les travaux de Espinosa de Travas, de Gomez, de Santa-Marca, de Duran, de Cabezon et de ses deux fils, d'Escribano, de Fernandez, de Camargo, de Cavallos, d'Escobedo, d'Ortiz, de Tapia, de Brujas, de Infantes, etc., etc. , tous artistes très-sérieux et également éminents, qui furent l'honneur de leur pays.
Si leurs œuvres n'ont point été publiées, elles méritaient de l'être, en vue surtout du vrai progrès de l'art et de la science dont elles furent alors la plus haute expression. Disons qu'il existait dans ces
^1) Vinctnt Espinel, Hist, de PEcuyer Marc de Obrigan.