DE LA FACTURE ANCIENNE ET DE U FACTURE MODERNE
En lisant dans le passée il est dans Tordre naturel des choses de s'occuper souvent de ce qu'on a aimé. C'est en partie à cette prédisposition morale que nous devons d'être ramené vers un sujet qui nous a déjà occupé, et que nous abordons toujours avec un nouveau plaisir. On comprend qu'il s'agit de Torgue, qui fut l'instrument de notre prédilection pendant notre carrière artistique, de l'orgue dont nous retraçâmes l'histoire il y a bon nombre d'années, et qui, tout récemment, a été encore l'objet d'une publication spéciale, V Etude de la pédale, à laquelle nous avons collaboré.
A la vérité, depuis la publication de notre Histoire de l'Orgue (1850), ce sujet s'est Considérablement agrandi, on pourrait dire môme transformé, par dQS inventions et des perfectiqnnements de la plus haute importance. De plus, du milieu du grand nombre
56 HlftfOIlll DE L^ORGCB.
d'artistes et de savants de haut mérite, travaillaot I sans relâche au progrès de la facture de Torgue, a
surgi de nos jours un talent exceptionnel, un homme b de génie, qui, à lui seul, résume, personnifie et
L caractérise la période moderne, comprise dans les
f; quarante années qui viennent de s'écouler. 11 était
donc essentiel de compléter nos publications antérieures, en indiquant les progrès accomplis jusqu'au ♦ moment actuel, et de rendre aussi un hommage sin-
1^ cère au mérite de M. Aristide Cavaiilé-Coll, notre
compatriote, dont l'art français a le droit de s'enorr gueillir.
En donnant une idée sommaire des orgues monu-
'^^ mentales qui ont été élevées par la facture ancienne
et par la facture moderne , c'est donc un appendice
nécessaire que nous allons ajouter a notre histoire
de l'orgue et à nos autres travaux sur cet objet.
L'orgue de Pise : le facteur Dblla Ciaja.
Au commencement du xvm* siècle, l'Italie comptait plusieurs facteurs d'orgue d'un vrai talent et d'une activité peu ordinaire. L'art de la facture s'y trouvait aussi avancé que dans les autres contrées de l'Europe : les Trunci , les Pistoie , les Baoldi , les Romaï, les Jecozzi, les Manchini, les Calido, et enfin le chevalier ÂzoUni Délia Ciaja multipliaient leurs travaux et dotaient les églises d'Italie d'instruments dont le culte catholique recevait un grand éclat.
Mais de tous ces produits, plus ou moins remar-
HISTOIRE DE L'(m6UE. 57
quables, il en est uû qui mérite d'être cité par son importance réelle et par les circonstances de son établissement : nous voulons parler de Torgue de réglise des Chevaliers de Saint-Etienne, de Pise, instrument colossal, dû au génie et à la munificence de Délia Ciaja, qui en traça le plan et en dirigea luimême la construction.
Délia Ciaja, chevalier de Tordre de Saint-Etienne, de Pise, naquit à Sienne en 1 679. Il se rendit également célèbre comme compositeur, comme organiste, et par ses connaissances dans la construction des oi^es. Il était donc amateur de facture d'orgues et non facteur de profession.
C'est en 1733 qu'il fit construire à ses frais le bel orgue de l'église des Chevaliers de Saint-Etienne, à Pise, considéré comme un des plus remarquables d'Italie. Cet instrument eut près de cent jeux, distribués sur quatre claviers manuels, et un pédalier. Plusieurs de ces jeux furent de l'invention de Délia Ciaja. Cet amateur acquit bientôt une brillante réputation; il devint même chef d'école de facture d'orgues, puisque plusieurs des jeunes facteurs qui marquèrent un peu plus tard se formèrent à ses leçons.
Ainsi les touristes intelligents, qui ont à régler leur itinéraire de l'autre côté des Alpes, peuvent inscrire sur leur calepin, pour leur visite à Pise, le BaptiOaire, le Campo sarUo, la Cathédrale, la Tour iiuAinée, le Palais et V Eglise des Chevaliers de Saint- Etienne, et YOrgMe colossal que cette église possède.
M HISTOIRE DK L'oRGUE.
Vargue de Harlem .• le facteur Muller.
Harlem est une ville importante et remarquable de la Hollande. Son orgue, qui fut terminé en 1738, a toujours joui d'une grande réputation. Il est reconnu généralement comme Tun des meilleurs spécimens de l'ancienne facture. Il se compose de soixante jeux, répartis sur trois claviers manuels : grand orgue, positif, récit et clavier de pédales. Il a une montre de 32 pieds ouverts, un bourdon de 16 pieds ouverts, un bourdon de 16 pieds bouché, sonnant par conséquent 32 pieds ; une double bombarde de 32 pieds ; un double trombone de 32 pieds ; quatre jeux de 16 pieds ouverts, une bombarde, un trombone et une contre-basse de 1 6 pieds ; 1 2 jeux de 8 pieds ouverts. Le nombre de ses tuyaux est d'environ 5,000. Il est alimenté par douze soufflets.
On remarque sa puissance et le fini de quelquesuns de ses jeux. Les MM. Schumans père et fils en sont les organistes et font ressortir admirablement toutes ses ressources. Le buffet en est surtout fort distingué sous le rapport du style, de ses proportions et de son excellente disposition acoustique. Cet orgue est l'œuvre du facteur Muller, dont nous devons dire quelques mots.
Muller (Chrétien) , vraisemblablement d'origine allemande, habita Amsterdam de 1720 à 1770. Il construisit les plus belles orgues de la Hollande, et notamment, en première ligne, celui que nous venons de décrire. L'orgue qu'il fit pour l'église des Jaco-
HISTOIRE DE L*ORGUB. 59
biDs de Lenwardeo» grand 16 pieds/ trois claviers manuels et pédaliers, trente-huit jeux, est également très-remarquable. On distingue encore de ce facteur celui du Temple réformé de Beverwyk, où Ton trouve les mêmes qualités de facture que dans celles qu'il construisit à Amsterdam, a La Haye et à Utrecht. Mais le côté faible de tous ces instruments est le mécanisme.
La Hollande possède encore Tôrgue de l'église d'Amhem, du facteur Wruyne (Jean-Michel) (1770). Cet orgue a quarante sept jeux, trois claviers manuels et pédalier, et huit soufflets de 10 pieds de long sur 6 de large. Il fut payé à Wruyne cent mille florins, ce qui prouve l'estime qu'on avait pour le facteur et pour son œuvre, tout en témoignant, en même temps, de l'importance que les Hollandais attachaient k la partie musicale destinée à leur culte.
L'orgue de Fribourg : son organiste.
Il est des réputations fortement assises, qui finissent par s'imposer sans examen et qu'on reçoit comme une chose de tradition incontestée ; telle est celle de l'orgue de Fribourg, en Suisse. Dans nos jeunes années, s'il nous arrivait de nous enquérir des orgues que l'opinion plaçait hors ligne par leur importance et leur mérite de facture, on ne manquait jamais de nous citer l'orgue de Fribourg, et particulièrement sa voix humaine. Cette renommée a pu être justifiée, jusqu'à un certain point, avant les travaux de la facture moderne, mais aujourd'hui elle s'est bien affai-
60 HISTOÎBB DE L'ORGVE.
blie; elle devient déplus eo plus une réputation relative. L'orgue de Fribourg, construit par Torganiste et facteur Mœser, a soixante-huit jeux, quatre claviers manuels et pédalier.
La sonorité est d'abord favorisée par la forme du buffet, comme par l'heureuse disposition de la nef de l'église, ce qui contribue encore beaucoup à la facile propagation du son et à sa conservation pure et naturelle dans tout son parcours. Tous ses jeux paraissent généralement réussis: les jeux doux surtout sont d'une exquise suavité. La voix humaine, si renommée, est placée au clavier du récit, et c'est en agitant ses sons légèrement au moyen du tremblant doux, et en les modifiant aussi par quelques jeux de fonds, que l'organiste donne à ce jeu un cachet tout particulier. C'est dire que le talent et l'intelligence de Tartiste qui le touche, M. Vogt, sont pour beaucoup dans le bon effet que produit cet orgue. Mais aussi avec quelle persévérance, avec quel amour cet organiste s'occupe de ce cher confident do ses pensées ! On voit en M. Vogt, comme en l'organiste de Harlem, dont nous parlions tout à l'heure, le type du parfait organiste, comme on en trouvait beaucoup autrefois en France, Couperin, Balbastre, Séjan, Daquin, Charpentier, Blin, Marrigue, Boëly, à Paris ; Bioche, à Rouen ; Beck, à Bordeaux ; Jacques Causse, à Toulouse ; type qui disparaît peu à peu de notre société mercantile et agitée. La Suisse a raison d'être fière de l'orgue et de l'organiste de Fribourg.
Mais ce n'est pas tout : elle peut montrer encore
HISTOIRE DK L'ORGUB. 61
aux touristes Torgue de la cathédrale de Bâle, celui de la cathédrale de Berne, et enfin celui de la cathédrale de Lucerne , qui se recommandent également par leur importance et par des qualités sérieuses. Disons, toutefois, que les parties faibles de ces divers instruments se rencontrent dans les jeux d'anches et dans le mécanisme, objet de tant de soins dans la facture moderne.
V orgue de Vabhaye de Weingarthem: le facteur Gàbler.
Gomme Torgue de Harlem , celui de Tabbaye de Weingarthen, en Souabe, est une œuvre réellement monumentale sous tous les rapports, mais surtout par son effet extérieur et architectonique. Notre savant bénédictin Dom Bedos, bon connaisseur entre tous, a cru devoir enrichir les planches de son TVaiW in Facteur d'orgues^ du dessin de ce magnifique instrument. Nous possédons ce traité de Dora Bedos, et nous avouons que nous avons éprouvé un profond sentiment d'admiration toutes les fois que ce dessin est passé sous nos yeux.
L'orgue de Weingarthen, construit par le facteur Gabier, et terminé en 1750, a soixante-onze jeux réels, 6,666 tuyaux distribués sur quatre claviers manuels et deux pédaliers, lesquels s'accouplent avec un clavier de la main. Riche en jeux de fonds, on y compte deux 32 pieds, cinq 16 pieds, six 8 pieds, neuf i pieds, cinq 2 pieds ; en jeux d'anches : deux bombardes de 16 pieds, deux trompettes de 8
pieds, deux hautbois de 8 pieds, un cromorne de 8 pieds, une voix humaine, etc.
Nous avons cru nécessaire de donner en détail et nominativement, dans une planche spéciale, tons les jeux de cet orgue, type de l'ancienne facture (1); nous fournissons ainsi le moyen d'établir facilement une comparaison entre celui-ci et l'orgue monumental de Saint-Sulpice, que nous verrons renfermant toutes les richesses et tous les perfectionnements de la facture actuelle. Remarquons, d'ores et déjà, que le facteur Gabier, artiste d'un très-grand mérite, a fait usage d'un accouplement, idée féconde qui, après lui, se développera et acquerra une importance majeure dans les combinaisons sonores adoptées par ses successeurs.
Les orgues de Leipskk, de Prade, de Dresde.
Toutes les particularités de l'histoire de l'art dans les divers Etats civilisés de l'Europe nous démontrent qu'au siècle dernier il y eut généralement un mouvement très-marqué vers le progrès de la musique instrumentale. Pendant que l'orchestre s'enrichissait des instruments à vent qui devaient le compléter, les églises possédant quelques ressources se montraient empressées d'acquérir un orgue, et les mieux dotées, appréciant l'importance musicale et architecturale de cet admirable instrument, se distinguaient aussi dans cette acquisition. De là ces orgues monumentales s'élevant presque simultanément en Italie , en
(1) Voir la planche I.
HISTOIRE DE L'ORGUB. 63
Espagne, dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Angleterre et en France ; de là naturellement cette vive émulation qui se manifeste chez les facteurs de toutes ces contrées.
Indépendamment de l'orgue de Tabbaye de Weingarthen, que nous avons déjà cité^ appartenant à la région allemande , on doit encore une mention à Forgue de Leipsick, du facteur Scheicht (1715); à celui de Prague, de soixante-onze jeux, quatre claviers manuels et pédalier, du facteur Abraham; à celui de l'église royale catholique de Dresde, du facteur Silbermann, tout autant de spécimens fort intéressants de Tancienne facture.
L'orgue de la cathédrale de Bordeaux : le savant Dom
BSDOS.
Les orgues de Saint-Nicolas-des-ChampSy de Notre- Dame, de Saint-Merry, de la Sainte-Chapelle, de Saint'GervaiSj à Paris ; les orgues de Douai, de Poitiers^ V orgue de Savnt-Sulpice .• les facteurs Dallery Clicqoot.
Pendant ce même temps on applaudissait en France aux travaux considérables du savant bénédictin Dom Bedos, de Celles, qui, dans son traité de VArt du Facteur Morgues, devenait un guide assuré pour la construction si compliquée de ces instruments, et de plus joignait l'exemple au prétexte dans l'érection du grand orgue de la cathédrale de Bordeaux. Dallery, Clicquot, facteurs aussi actifs qu'habiles, construisaient successivement les orgues remarquables de
64 HBTOIRB DI L'ORGUB.
Saint-Nicolas-des-Cbamps, de Notre-Dame de Saiot- Merry , de la Sainte-Chapelle, de Saint-Gervais , à Paris; de Douai, de Poitiers, et Clicquot seul élevait, à son honneur, l'orgue monumental de Saint- Sulpice, dont nous parlerons tout à l'heure plus longuement, en mettant en lumière les divers chefsd'œuvre de notre illustre facteur contemporain, Aristide Cavaillé-Coll.
Sans entrer dans le fond des éléments constitutifs dont se compose la construction des grandes orgues dans les diverses contrées d'Europe, ce qui élargirait trop le cadre de cette notice, nous ferons remarquer néanmoins que la facture française du xviii' siècle différait notablement de la facture allemande, dans laquelle nous avons choisi un spécimen pour l'opposer a notre orgue de Saint-Sulpice. Disons également , pour bien préciser l'époque et les ressources qu'elle offrait généralement, que le progrès des sciences exactes avait déjà doté la facture de l'orgue de la balance pneumatique , lorsque Dom Bedos conçut et exécuta son traité, magnifique monument, l'honneur des mathématiques appliquées et de la statique , traité qui, dès ce moment, fut accepté par les facteurs de tous les pays et devint leur guide et leur vads mecum obligé. Qu'il nous soit permis d'observer encore que c'est à la France que revient la gloire d'avoir coordonné et réglementé méthodiquement ce qui a trait à toutes les parties de cet immense instrument, puisque Dom Bedos, de Celles, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, était né à Caux,
HISTOniB DE l'orgui. 65
daos le diocèse de Béziers (1706). Bientôt deux autres Français développeront ces profondes théories et en feront la plus large et la plus heureuse application, an grand étonnement de leurs savants émules de tontes les contrées du monde civilisé.
L*argue de Copenhague : le facteur Vogler. Son système.
On a pu remarquer , dans la planche n* 1 , le grand nombre de jeui composés et de mutation, cornets, fournitures, cymbales, nasards, tierces, quartes, quintes, etc., qui figuraient dans le grand orgue de Weingarthen, spécimen de Tancienne facture. L'abbé Vogler essaya de supprimer tous ces jeux primitifs et de disposer les tuyaux par série sur les sommiers, en modifiant aussi les abrégés de la partie mécanique ; en un mot, ce facteur amateur proposait l'inauguration d'un système de simplification radicale qu'il essaya d'abord dans un petit orgue portatif qu'il nomma orcAes/ria» (1788) (1), et, plus tard, dans son grand orgue de l'église principale de Copenhague.
Né à Wurzbourg en 1749, et, par conséquent, contemporain d'Haydn et de Mozart, l'abbé Vogler fut l'une des physionomies artistiques les plus accentuées de l'Allemagne à la fin du xviii* siècle. Par ses études, son instruction, son activité, sa mobilité, son ambition, ses voyages, la variété de ses travaux, il coopéra beaucoup à la diffusion de Tart dans toutes
(l) G^est dans ce petit orgue portatif que Vogler obtint le cresundo et le decrescendo au moyen de jalousies mobiles.
66 HISTOIRE DE l'ORGUK.
les contrées d'Europe qu'il visita successivement. Il se montra partout avec succès comme organiste, comme compositeur, comme théoricien (1), enfin comme amateur de facture d'orgues, dans lesquelles il chercha et parvint a innover.
Plusieurs motifs portèrent donc les savants de tous les pays à fixer leurs regards sur les travaux de Tabbé Vogler : d'abord, la notoriété de l'étendue de ses connaissances ; de plus, les soins qu'il apportait dans tout ce qui pouvait mettre son nouveau système en relief; enfin, l'importance de l'orgue de Copenhague, où il allait lui faire subir une épreuve décisive. Soit que ses idées n'eussent pas été assez mûries, soit que le côté pratique de la facture lui fît peut-être un peu défaut, soit enfin l'absence sufiisante d'essais préalables, le succès de son entreprise ne réussit pas de prime abord dans l'érection de cet orgue. Lors de rinauguration, l'effet ne parut point satisfaisant. Il fallut le démonter entièrement, changer l'épaisseur des parois des tuyaux des grands jeux et mieux régler les proportions de leur diamètre avec leur hauteur.
L'orgue de Copenhague a-t-il subi depuis quelque modification? A-t-il conservé jusqu'à ce moment sa physionomie harmonique primitive? Nous l'ignorons. S'il en était ainsi, il mériterait encore d'être visité de tous ceux qui désirent se rendre compte sur l'effet de l'absence de tous ces anciens jeux. Cons-
(l) Weber et Meyerbeer furent ses élèves.
Goo
HISTOIRB DE L*0R6UE. 67
tatODS, néanmoins, que le système de Tabbé Vogler, après avoir fait une certaine sensation et avoir gagné passagèrement quelques adhérents, n'a point prévalu, même en Allemagne. Les œuvres du facteur Walker père, contemporain de Vogler, et plus récemment celles plus considérables de Walker fils, dont nous allons nous occuper, témoignent de ce fait.
Lt$ orgues de Francfort^ dUlm : le facteur Walker fils. Ses orgues de Russie.
Les travaux de l'abbé Vogler sur la construction des orgues ont été en quelque sorte comme un trait d'union entre l'ancienne facture et la facture moderne, qui s'inaugura en Allemagne avec Walker fils et les autres facteurs, ses contemporains, comme avec tous leurs émules dans les diverses contrées de l'Europe.
Walker (Eberhardt-Frédéric) , fixé à Louisbourg depuis 1820, est élève de son père, également trèshabile facteur. Il a construit plusieurs orgues qui ont fixé l'attention sur lui. D'abord, l'orgue de Francfort, œuvre bien traitée, qui mérite d'être visitée des connaisseurs. Cet instrument a soixante-quatorze jeux, dont deux 32 pieds ouverts et bouchés, trois claviers manuels, double pédalier. Son effet est relativement très-remarquable. L'orgue d'Ulm, beaucoup plus récent (1856), est encore plus monumental : il a cent jeux disposés sur trois claviers manuels et deux claviers de pédales ; il renferme six mille cinq
68 msToiRB DB l'orgue.
cent soixante-quatre tuyaux. Ces deux grands ouvrages font beaucoup d'honneur à Walker.
C'est encore ce même facteur qui a construit l'orgue de Saint-Pierre a Saint-Pétersbourg, composé de soixante-cinq jeux, et aussi celui de Saint-Olan, également en Russie, qui renferme soixante-huit jeux, dont deux 32 pieds ouverts, trois claviers manuels, double pédalier. Ce sont des instruments remarquables à plus d'un titre et qui méritent l'estime des connaisseurs. Aussi ont-ils valu à Walker une réputation très-étendue en Allemagne et dans toutes ces régions du Nord.
Les orgues de Birmingham, d'Tork, de Liverpool .• le facteur Hill.
Ainsi que nous l'avons dit , avec les travaux du facteur Walker et de ses contemporains, que nous allons rencontrer, nous entrons en pleine facture moderne.
Les trois grandes orgues que nous conseillons de visiter et d'étudier en Angleterre, appartiennent donc à la facture actuelle de ces contrées : contrées si fécondes en hommes studieux, observateurs profonds, habiles, dans tout ce qui concerne la mécanique. Quoique l'immense ville de Londres possède plusieurs belles orgues dignes d'être montrées au vrai connaisseur, nous parlerons seulement de celles qui se présentent comme œuvres exceptionnelles par leur mérite de facture et par leurs colossales proportions.
HISTOIRE DE L'ORGDB. 69
L'orgue de Birmingham^ du facteur William Hill, a quatre claviers manuels, un clavier de pédales, cinquante-quatre jeux, dont deux 32 pieds ouverts, un trombone de 32 pieds, six 1 6 pieds ouverts, une bombarde de 16 pieds, deux autres bombardes, quatre trompettes, un plein jeu de onze rangées au grand orgue, un de quatre tuyaux au troisième clavier, un de six tuyaux au clavier des pédales, onze pédales de combinaison et d'accouplement.
Celui de la cathédrale d'York est, en quelque sorte, plus monumental et saisit beaucoup plus l'auditeur par son majestueux ensemble. Il a quatre-vingts jeux. Placé entre le chœur et la nef, au-dessus du jubé, cet orgue développe aisément toute sa sonorité dans le vaste édifice, avec le style duquel son buffet s'harmonie très-heureusement.
L'orgue de la Salle Saint-Georges, à Liverpool, est le plus grandiose des trois royaumes unis : il renferme cent jeux, quatre claviers manuels et un pédalier. Le clavier du grand orgue a vingt-cinq jeux ; le positif, dix-huit; le clavier des soli, quinze; le récit, vingt-cinq. — Le pédalier, exceptionnellement nourri, a dix-sept jeux complets.
Nous ne dirons rien de ce qui caractérise la facture anglaise, toujours a la recherche du vrai progrès ; nous constaterons seulement qu'elle est dignement représentée par un homme de génie, M. Hill, né à Londres vers !800, dont l'activité est prodigieuse, et à qui l'Angleterre devra bon nombre d'excellentes orgues.
70 HISTOIM BB L'ORGUB.
M. Hamel : son Manuel, son orgue de Beauvais.
Il y a les prédestinés de Tart, comme les prédes^ tinés que Dieu se complaît à préparer pour venir augmenter le nombre de ses élus au séjour céleste. L'histoire de la musique nous montre souvent la révélation inattendue d'intelligences hors ligne qui s'ignoraient, de vocations artistiques irrésistibles, s'afïirmant chez des hommes destinés à d'autres carrières. M. Hamel, juge à Beauvais, le savant et digne continuateur de l'œuvre théorique et méthodique de Dom Bedos sur la facture de l'orgue, nous en fournit un exemple actuel : nous devons le signaler ici comme un épisode essentiel du sujet qui nous occupe.
Destiné par sa famille à la magistrature, M. Hamel ne s'occupa d'abord de la musique , et notamment de l'orgue, que très-passagèrement. Cependant un goût prononcé pour la mécanique le portait sans cesse à remarquer l'admirable disposition de toutes les parties intérieures de l'orgue. De cet examen attentif et réitéré a un essai de construction, si l'occasion s'en offrait, il n'y avait qu'un pas : ce pas se fit tout naturellement.
Se trouvant pendant les vacances à Clermont (Oise), dans une maison près de l'église, le jeune Hamel eut l'occasion de remarquer le vieil orgue de cette paroisse, instrument tombant de vétusté, rongé par les rats, bouché, obstrué par la poussière, et, néanmoins, joué, tel quel, de la façon la plus déplorable. Après en avoir obtenu l'autorisation, il s'amusa
HISTOIRE DE l'ORGUE. 74
à démonter tous les jeux; il en nettoya tous les tuyaux, ferma les dégâts des maudits rongeurs avec du papier, rajusta et consolida le mécanisme le mieux qu'il put, au moyen de ficelles , accorda tous ces jeux, autant que son petit savoir et sa faible expérience musicale le lui permettaient, et de tout cela il résulta une sorte de restauration inattendue de ce caduc et 'pauvre instrument ; il résulta surtout une agréable surprise pour les habitants de Clermont, et pour M. Hamel un entraînement irrésistible vers Tétude de la profonde et difficile science de la facture de Torgue.
De ce moment ses recherches dans cette spécialité furent incessantes. Rompu par état et par goût aux études sérieuses, il compulsa attentivement tous les traités de facture connus, en même temps qu'il complétait ses connaissances dans les sciences et arts qui s'y rapportaient. Bientôt son instruction fut tellement étendue et au-dessus de ce qui se rencontrait ordinairement, qu'il fut fortement sollicité de consigner le résultat de ses études dans un traité qui servit d'appendice à celui de Dom Bedos. Or, c'est ce qui nous a valu le Nouveau Manuel du Facteur Sorgues de M. Hamel, œuvre reconnue complète et parfaite dans toutes ses parties.
Comme Dom Bedos, M. Hamel voulut aussi joindre l'exemple au précepte par l'application pratique de ses découvertes et de ses observations ; il restaura et agrandit considérablement l'orgue de la cathédrale de Beauvais (1827), aujourd'hui l'un des
7t HISTOIRE DE L'ORGUE.
plus remarquables de nos départements français. Cet orgue, pour la reconstruction duquel M. Hamel contribua même de ses deniers, se compose de soixantequatre jeux, quatre claviers manuels, un clavier de pédales. Cette reconstruction, parfaitement réussie, venant s'ajouter au mérite du Manuel, plaça bien haut le nom de M. Hamel dans l'estime des artistes et des savants de tous les pays.
Les orgues de Saint-Eustache, à Paris; de Besançtm; de Saint-SemiTty à Toulouse : la maison Dâublainb et Calumet.
L'ancienne facture française, dignement représentée au dernier siècle par les habiles facteurs que nous avons déjà nommés, et plusieurs autres établis en province, avait produit un grand nombre d'orgues remarquables, qui attestaient la haute portée du talent et de l'intelligence de ces artistes. Mais tous ces instruments, passés par l'abandon du culte qui eut lieu pendant les années désastreuses de la Révolution, avaient considérablement souffert, d'abord des criminelles dévastations, et plus tard du défaut d'entretien. De plus, les progrès accomplis dans toutes les sciences concourant plus ou moins directement à la facture de l'orgue, comme aussi dans l'instrumentation en général, faisaient ressentir leur insuffisance actuelle. Cet état de choses devait amener à ridée de la restauration de nos grandes orgues, tant à Paris qu'en province.
HISTOinE DE L'ORCrK. 73
La maison Daublaine et Callinet, que soutenait la vaste intelligence de l'organiste Danjou , fut chargée de la reconstruction de Torgue de l'église Saint- Eastacbe, à Paris. Cet orgue, vraiment monumental, fat inauguré le 18 juin 1844. Un incendie le consuma au mois de décembre de la même année.
On s'empressa de parer à ce désastre en établissant UD nouvel orgue ; celui-ci fut livré au culte en 1854. Ce nouvel instrument est également très-remarquable : il a soixante-huit jeux, quatre claviers manuels^ un pédalier, dix pédales de combinaison.
La même maison construisit encore le bel orgue de la cathédrale de Besançon, et celui, non moins remarquable, de la basilique Saint-Semin de Toulouse.
Les orgues de la cathédrale de Rouen; de Afurcie^ en Fspagm : la maison Mbrklin et SCffcrit, d6 Bruxelles.
Pendant ces dernières années, la facture étrangère a fait preuve aussi de la plus grande activité : nous eu avons eu un exemple dans les travaux de Walker en Allemagne, dans ceux de Hill en Angleterre, que nous connaissons, comme dans ceux de la maison Merklin et Schutz , de Bruxelles^ de laquelle nous nous occupons en ce moment.
Cq& facteurs belges se sont surtout diistingués datts la construction* de l'orgue de la cathédrale de Rouen, et» dans celui de la cathédrale de Murcie, en EspagjBe. L'oi^e de la cathédrale de Rouen renferme
74 HISTOIRE DE L'OROUE.
cinquante-huit jeux, dont un 32 pieds à la pédale, plusieurs 16 pieds, quatre claviers manuels, pédalier fort étendu, et plusieurs pédales de combinaison.
 regard de la maison Merkiin et Schutz , et de celle de Daublaine et Callinet, on comprend que nous limitons extrêmement nos citations en ne mentionnant que leurs œuvres les plus importantes, car les grandes orgues de Paris, de nos départements ou de l'étranger, neuves ou restaurées, sorties de leurs ateliers, sont en très-grand nombre. Et d'ailleurs, nous devons avouer qu'en restreignant ainsi nos citations, nous obéissons à un sentiment, selon nous bien légitime, celui d'arriver au plus tôt aux grands travaux de notre facteur français, qui, à lui seul, résume et personnifie la facture moderne dans toute son extension et dans tout son éclat. L'importance des travaux de cet habile artiste nous impose la nécessité de nous arrêter plus longuement a tout ce qui le concerne.
M. Aristide Cavàillé-Coll : ses orgTies de Saint-Denis, de la Madeleine, de Saint- Vincent-de-Pauly de Sainte Clôtilde, de Notre-Dame, à Paris; de la cathédrale de Perpignan, de la cathédrale de Nancy ; enfin Vorgue de Saint-Sulpice.
Depuis un siècle et demi la science de la facture de l'orgue est de tradition dans la famille Cavaillé- Coll. L'enfance du jeune Aristide se passa régulièrement sur les bancs des écoles et dans l'atelier de son père, où, studieux et soumis, sa vive intelligence,
BISTOIRB DE l'ORGUE. 75
comme une bonne terre bien cultivée, recevait pour TavQnir cette précieuse semence qui devait rapporter cent pour un. Â peine adolescent, il comptait déjà dans la facture par son application, son aptitude, son sérieux, presque par son habileté dans la maind'œuvre, car son père, bon juge en cette matière, et jaloux comme on Test rarement de sa réputation , bien établie en France et en Espagne, son père osa lui confier la direction de travaux importants à terminer de Tautre côté des Pyrénées. L'adolescent directeur justifia pleinement cette confiance paternelle ; tout cela fut mené à bonne fin.
Quoique né à Montpellier, où Tentreprise de quelques travaux avait amené passagèrement sa famille (18U), Aristide Cavaillé-CoU est tout de Toulouse, sinon rigoureusement par sa naissance, du moins par ses aïeux, par son père^ par sa résidence et surtout par ses études. C'est dans les cours nombreux et spéciaux qui ont lieu dans cette capitale du Midi, que le jeune facteur acquit facilement les notions élémentaires de mathématiques, de dessin, de physique, de mécanique, de statique et de musique, qu'il devait bientôt développer et appliquer avec tant d'àpropos et de succès. Son aptitude pour toutes ces sciences était peu ordinaire, et les premières lueurs de son génie créateur ne tardèrent pas à se montrer dans une foule d'inventions et de perfectionnements d'outils et de machines destinés à faciliter la maind'œuvre. L'une d'elles eut une importance réelle; c'était une scie circulaire qui fut soumise k l'appré-
76 HISTOIRE DE l'ORGUE.
ciation des savants et récompensée d'une médaille d'argent par la Société d'encouragement de l'industrie nationale.
Peu de temps après, il offrit au monde artiste deux petits instruments à anches libres, qu'il appela poïkilorgue (I) et piano-poîkilorgue, qui furent fort goûtés. Destinée à la modification des sons, c'est à dire à l'expression dont on se préoccupait alors beaucoup, cette invention fut l'objet d'un rapport spécial et trës-élogieux dans la section musicale de l'Institut (1834). C'étaient là les premiers jalons posés sur cette large voie artistique et scientifique qu'il allait parcourir à pas de géant.
Ainsi que nous l'avons démontré dans nos études sur l'histoire de la musique, les bienfaits de la paix, après les événements mémorables de 1815, se manifestèrent par un retour vers la culture des lettres, des sciences, des arts et surtout des études historiques. De là une tendance marquée des esprits vers l'exploration du passé, vers l'examen attentif et sérieux des monuments anciens en tout genre, ce qui devait nous amener naturellement à de précieuses découvertes et aux connaissances archéologiques si singulièrement en honneur aujourd'hui.
M. Thiers venait de faire un voyage artistique en Italie. Sous son ministère du 1" mars 1840, on
(l) Nous avons entendu cet instrument dans la scène de Téglise du cinquième acte de Robert-le-Diablet lors des premières représentations de cet opéra sur le théâtre de Toulouse (1833); Peffet en était très-agréable.
HISTOIRE DB L'OBGDI. T7
s'occupa de la restauration architecturale de la belle basilique de Saiut^Denis, et on forma le projet de doter cet ancien et respectable monument national d'un orgue qui fût digne de l'édifice. A ce sujet, un concours fut ouvert, s'adressant k tous les facteurs d'orgues français et étrangers. Cet appel fut entendu : tous les facteurs marquants de Tépoque vinrent y prendre part.
M. Aristide Cavaillé-Goll se trouvait en ce moment à Paris. Il prit connaissance du projet, et quelques heures lui suffirent pour dresser un plan ou devis qu'il se hâta de présenter à la Commission. Ce plan fut trouvé si bien conçu , si logique, si artistique, qu'on n'hésita point à l'admettre et à donner la préférence a son auteur , malgré son jeune âge, son obscurité, malgré la notoriété incontestable du mérite de quelques-uns de ses compétiteurs. La construction de l'orgue de la basilique de Saint-Denis lui fut donc adjugée. Ainsi que le dit très-judicieusement le savant M. l'abbé Lamazou, dans son excellent livre sur l'orgue de Saint-Sulpice, t la facture de l'orgue venait de s'enrichir d'un génie qui devait du premier coup la porter à un étonnant degré de perfection. »
L'orgue de Saint-Denis fut inauguré solennellement le 21 septembre 1841. Ce fut un magnifique succès pour M. Aristide Cavaillé-Coll.
A la vérité, comme on devait s'y attendre, les menées occultes des intérêts rivaux n'y manquèrent point ; les critiques de commande et de bon ton (car il faut toujours critiquer quand môme) essayèrent
7K HISTOIRE DE l'oRGUE.
bien quelques timides remarques, mais, peine perdue, la vérité se fit jour et justice fut rendue au mérite de l'œuvre. C'est ce que proclama alors M. Aulagnier. dans un compte-rendu de cette séance d'inauguration ; ce critique judicieux disait : c Malgré tout ce que le mauvais vouloir, l'intrigue, la jalousie, la délation ont pu inventer pour nuire à l'effet de ce bel instrument, son mérite a brillé du plus vif éclat; tout le monde a pu admirer la pureté et la limpidité de ses sons, l'ampleur et la gravité religieuse des jeux de fonds, la grâce et la coquetterie ravissante des jeux de détail, et la vigueur sans pareille du grand-chœur. Je ne puis m'étendre ici sur tout ce qu'il y a de merveilleux dans le mécanisme intérieur, sur l'invention ingénieuse qui rend le clavier aussi facile que celui d'unptawo, malgré le foulementde trois claviers, sur la beauté de la soufflerie, etc.. Telles sont les qualités de cet orgue jusqu'à présent sans égal et qui laisse bien loin derrière lui le prétendu chef-d'œuvre de Fribourg, dont la réputation exagérée a fait le tour du monde. > — Gazelle musiccUe, année 1841. L'orgue de Saint-Denis se compose de soixante-dix jeux (1), quatre claviers manuels, claviers de pédales de deux octaves, neuf pédales de combinaison. Il a deux 32 pieds, six 1 6 pieds, huit 8 pieds et quatre mille cinq centsix tuyaux. L'ensemble et les détails en sont parfaitement ordonnés. On le conçoit , ce résultat fut un véritable événement musical. La répu-
(1) Voir la planche II.
HISTOIRB DE L'ORGUI. 79
tatioD de M. Aristide CavailIé-CoU fat solidement établie en Europe.
Ses travaux se multiplièrent avec une rapidité prodigieuse. En 1846, il faisait apprécier son bel orgue de la Madeleine, œuvre d'une perfection achevée, composée de quarante-huit jeux, quatre claviers manuels complets, clavier de pédales et quatorze pédales de combinaison. Le nombre de ses tuyaux est de deux mille huit cents (1). Quoique moins considérable, quant au nombre de jeux et k sa capacité d'ensemble, que celui de Saint-Denis, son effet fut ravissant. On y remarqua la distinction de tous ses jeux, la puissance de sa sonorité, la perfection de son mécanisme, toutes choses que le savant M. Hamel ne manqua point de faire ressortir dans son judicieux rapport. L'opinion publique sanctionna le jugement de la docte commission, en déclarant l'orgue de la Madeleine le plus parfait de la facture moderne. Mais ce n'était pas encore le dernier mot de ce génie puissant et novateur.
Peu de temps après, M. Aristide Cavaillé-Coll reconstruisait kneuf l'orgue de l'église de Saint- Vincentnie-Paul, que nous connaissions déjà, mais qui, sous sa main habile et les inspirations heureuses qui ne lui faisaient jamais défaut, devint un instrument entièrement transformé. Ainsi restauré, cet orgue eut quarante-six jeux, douze pédales de combinaison et deux mille cinq cent soixante-seize tuyaux. Exposé
(1) Voir la planche III.
SO HISTOIRI DB l'orgue.
au premier concours universel de Paris, cet oi|[U6 obtint la médaille d'honneur.
Vinrent ensuite Torgiie entièrement neuf de Sainte- Clotilde, quarante-six jeux ; celui de la cathédrale de Perpignan, cinquante-huit jeux ; celui de la cathédrale de Nancy, magniâque instrument, soixantecinq jeux ; qui furent un acheminement à son œuvre capitale, en d'autres termes au dief-d'œuvrc de la facture moderne , Torgue de Saint-Sulpice , à Paris (1). Cet instrument mérite donc que nous nous y arrêtions très-sérieusement, et que nous en donnions une description détaillée ; il résume à lui seul toute la facture actuelle.
Ainsi que nous Tavons vu, Torgue de Saint-Sulpice fut construit en 1781 par le facteur François Clicquot, qui se surpassa lui-même dans la production de ce gigantesque instrument. Cet orgue se présentait alors dans des proportions encore inconnues. Ce qui est significatif, car en tout temps les faits ont parlé beaucoup mieux que les paroles, c'est que l'effet en fut tel lors de son inauguration, que dans un mouvement spontané d'enthousiasme, pour exprimer la satisfaction générale, l'administration de la paroisse de Saint^ulpice , après avoir rempli à l'égard du facteur Clicquot tous ses engagements pécuniaires, lui offrit encore une très-riche gratification. La répu-
(l) Postérieurement ce même facteur a restauré , agrandi , modernisé le bel orgue de la métropole Notre-Dame de Paris; mais Torgue de Saint-Sulpice demeure en possession d'une suprématie incontestable.
HtôTOTRC I>B l'orgue. S4
tatkm de cet orgae , admirablement teucbé par \e grand Séjan, fat bientôt européenne.
L'orgue de Saint-Sulpice avait alors soixantequatre jeux, distribués sur cinq claviers manuels et un pédalier. Il y a quelques années, on y essaya une réparation majeure, une quasi-restauration, mais elle ne parut point suffisante, en présence surtout des remarquables instruments qui surgissaient de toutes parts. Or, ce fut dans ce moment de progrès que, jaloux de conserver à son orgue sa suprématie d'autrefois, le conseil de fabrique de cette importante paroisse voulut lui faire subir une reconstruction générale, avec toutes les additions et améliorations possibles, et cela par M . Aristide €availlé-Coll lui-même .
Par cette décision paroissiale, Téminent facteur se trouva en présence de Torgue le plus considérable et le plus renommé deTancienne facture française qu'il, s'agissait de modifier, de compléter et de doter de tous les perfectionnements modernes. Or, en homme habile, intelligent, expérimenté, il mesura d'un coup d'oeil l'ensemble et les détails de cette vaste entreprise ; il vit que pour créer , innover — mais en y faisant entrer le plus possible les éléments qui existaient déjà — il devait tout refaire dans des proportions et des dispositions nouvelles. Ce ne fut point là un obstacle, car, de son côté, pleine de confiance dans le génie et dans la loyauté du facteur que l'opinion publique lui avait désigné, l'administration paroissiale lui laissa entièrement le champ libre. Ainsi, de l'ancien orgue M. Cavaillé-Goll ne garda rigoureuse-
82 HISTOIRB DB L'ORGOS.
ment que le buffet, quoique cette vaste et massive carcasse laissât beaucoup à désirer sous le rapport da style architectural et fût bien loin d'être favorable k la sonorité de Tinstrument. Inutile de dire avec quelle ardeur et avec quel soin fut conduite cette vaste et délicate entreprise.
Le nouvel orgue de Saint-Sulpice eut alors ceat jeux réels, cinq claviers manuels complets, un imr mense pédalier, vingt pédales de combinaison et environ sept mille tuyaux.
Nous avons donné, comme spécimen de Tancienne facture, la composition et le nom des jeux de Torgue de Tabbaye de Weingarthen (!) ; par le même motif, et comme point de comparaison, nous devons nommer aussi tous les jeux qui composent l'orgue de Saint- Sulpice, type de la facture moderne (2).
Il est à remarquer que M. Aristide Cavaillé-GoU, artiste et savant très-logique, n'a rien d'exclusif. Oa a vu que le facteur allemand abbé Vogler avait imaginé et préconisé le système qui tendait à supprimer de l'orgue tous les jeux composés et de mutation; l'illustre facteur français a protesté contre ce système en plaçant tous ces anciens jeux dans son œuvre magistrale de Saint-Sulpice. Ainsi, par la réunion des anciens jeux à tous les jeux nouveaux, son orgue type est devenu une sorte d'encyclopédie instrumentale, résumant le passé et le présent.
Il nous reste maintenant k faire connaître comment
(1) Voyez planche I.
(2) Voyez planche IV.
niSTpIRB DE L*OBGUE. 83
cette œuvre colossale a été appréciée généralement en France et à l'étranger par les hommes compétents.
Un intelligent et judicieux critique, artiste trèsdistingué, M. Georges Schmitt, donna une description du nouvel orgue de Saint-Sulpice au moment de son inauguration (1862). Ce consciencieux travail mérite de prendre place ici. Comme nous, cet artiste écrivain remarque le bon esprit et la sage inspiration de M. Cavaillé-Coll relativement k la conservation des anciens jeux. Voici l'article de M. Schmitt (1) :
« Contrairement à l'habitude prise dans ces derniers temps, de supprimer comme inutiles les jeux de larigot^ de nazard, de tiers, de quartes et autres, M. Cavailié-Coll a lenu à ce qu'ils figurassent tous dans son nouvel instrument, et, en effet, il n'est pas un jeu ancien ou moderne qui n'y ait trouvé sa place.
9 La partie artistique de ce grand orgue se compose d'un mécanisme d'une merveilleuse simplicité, quoique certains mouvements présentent un développement de 30 mètres.
a La transmission du mouvement s'opère par six machines pneumatiques.
« Les claviers, en fofrae de console, au nombre de six, dont un pour la pédale, sont situés devant l'orgue.
tt Les registres, placés à droite et à gauche de Torganiste, forment un large demi-cercle étage sur cinq assises. Le coup d'œil en est magnifique, et il fallait bien des combinaisons pour mettre à la portée de l'exécutant la masse énorme de cent registres et de vingt pédales de combinaison.
« La distance des claviers au sommier du récit expressif
(1) RfiWAe de musique sacrée, 15 mai 1862.
84 HISTOIRB DB L'ORGI^.
est tellement considérable que le mouvement des registres devenait une chose très-difficile, sinon impossible; M. Cavaillé-Coll a vaincu toutes les difficultés en créant un nouveau moteur pneumatique qui, au moyen de la pression de Tair, dispose, pour chacun des registres, de la force de S5 kilogrammes.
« Les boutons des registres, plus petits de moitié que ceux des anciennes orgues, n'ont qu'un mouvement de deux centimètres, quel qu'en soit Féloignement du sommier, résultat prodigieux, atteint avec un rare bonheur et une rare perfection.
« Une autre nouvelle et magnifique invention est celle des registres de combinaison.
« Ces registres, au nombre de vingt, placés par groupes de cinq à la droite et é la gauche de Torganiste, permettent les changements les plus soudains et les plus inattendus avec une facilité incroyable.
« Quant aux jeux de l'orgue proprement dit, ou la partie harmonique, on peut citer comme étant particulièrement réussis : la voix humaine, le cromome, le hautbois, le cor anglais, la voix céleste, la trompette à forte pression et la bombarde du récit ;
a La clarinette, Feuphone, Tunda maris, le quintaton et le picolo du positif;
a Le kéraulophon, la gambe^ le salicional, le baryton, le diapason, la trompette harmonique, les bassons de 16 et de 8, la grande fourniture, le principal de 46 au grand orgue ;
« La flûte de 32, la contre-bombarde de 32, le basson de 16 et la contre-basse de 16 à la pédale.
« Mais ce qui fait surtout de l'orgue de Saint-Sulpice le premier instrument du monde, ce sont les qualités extraordinaires qu'il possède et qui caractérisent un chef-d'œuvre parfaitement réussi.
« La différence et la variété des timbres sont disposées d'une manière nouvelle et ingénieuse.
a Le clavier du grand x>rgue présente dans l'ensemble de ses jeux de fond la rondeur et le volume de son que Ton retrouve avec plaisir dans les orgues de bonne facture d'autrefois.
•c Le clavier des bombardes a un caractère complètement opposé à celui du grand orgue ; c'est surtout sur ce clavier que M. Cavaillé-Coll a accumulé les jeux de récente invention, tel que le kéraulopAon, Isiffamde, le violoncelle et les flûtes entaillées.
« Le clavier du positif présente, par contre, la douceur extrême, la délicatesse d'intonation et surtout bon nombre de jeux de 4 pieds, d'un timbre très-agréable et trèssuave. Plusieurs combinaisons permettent d'obtenir des effets très-saisissants, d'un timbre cristallin.
« Le clavier du récit expressif, sans contredit le clavie^r le plus complet qui ait été construit jusqu'à nos. jours, présente une grande variété de timbres qui, du plus imperceptible pianissimo^ peuvent se développer jusqu'à la sonorité la plus éclatante.
« Le grand chœur est d'une puissance qui n'est égalée dans aucuA orgue moderne.
« Le problème que M. Cavaillé-Coll s'était proposé en construisant l'orgue de Saint-^lpice a été complètement résolu^ et le public en saura gré à l'artiste qui, sans se préoccuper de son intérêt, s'est imposé de lourds sacrifices, et qui, poussé par son instinct d'artiste, nous a donné l'instrument magnifique que nous pouvons appeler Yorgue type\ ♦
Quant à l'effet général de l'orgue de Saint-Sulpice, le journal le Monde le disait alors à ses lecteurs en fort bons termes et à un point de vue très-éleve :
ses observations étaient judicieuses et méritent d'être connues. Les voici, nous transcrivons :
« L'illustre facteur avait de grandes difficultés é vaincre, l'église elle-même d'abord, dure comme tout édifice grec. Dans une cathédrale gothique, les sons qui s'échappent de l'orgue ne sont jamais heurtés ; ils s'enroulent autour des colonnes, et^ en se prolongeant sous les nefs silencieuses, ils parviennent jusqu'aux extrémités tels qu'ils sont à la source, pleins, mélodieux et purs ; la seconde , à peu près du même genre, était le buffet de Chalgrin, qu'on n'a pas pu, ou qu'on n'a pas voulu changer, œuvre sévère et grandiose, mais dont les colossales statues, placées à l'embouchure des plus grands tuyaux, ne pouvaient que nuire à la plénitude du son. »
Après l'audition de l'immense chef-d'œuvre de M. Aristide Cavaillé-Coll, la presse française fut unanime pour en faire le plus bel éloge. Mais ce qui ajoute encore à la valeur de cette unanimité élogieuse, ce fut le jugement porté par le plus célèbre organiste allemand sur l'œuvre du facteur français. Le savant organiste M. Hessé , après un voyage fait k Paris uniquement pour entendre, voir et toucher l'instrument dont tous les journaux s'étaient occupés avec tant d'empressement, publiait k son tour , dans un journal de Breslau, son appréciation. Pour la gloire de notre illustre compatriote et pour notre satisfaction nationale, cette appréciation mérite d'être mieux connue :
« J'étais extrêmement curieux, dit M. Hessé, de connaître cet instrument, et je visitai M. Gavaillé, un homme des plus distingués, et dans les ateliers duquel on trouve
Googlg,.^^
toujours quelques orgues de différentes grandeurs. Il se montra très-heureux de me conduire à l'église, ce qui fut fait le lendemain. Je trouvai un instrument imposant. Les claviers, blancs comme la neige, sont échelonnés devant Torganiste. A droite et à gauche se trouvent les cinq rangées de registres, disposés en forme d'amphithéâtre.
« On peut jouer tous ces claviers avec la plus grande facilite et même les réunir sur un seul, au choix de l'exécutant. Au-dessus du pédalier, il y a vingt bascules avec lesquelles on peut faire instantanément les changements les plus inattendus ; ainsi, on peut supprimer, avec une seule bascule, trente jeux à la fois, aller de la grande force au plus doux pianissimo^ et produire un crescendo avec reloue tout entier.
u L'ancienne régistration, qui exige tant de temps, est ici supprimée. On dispose les jeux avant déjouer; pendant Texécution, on se sert des bascules (pédales de combinaison), et tout marche comme par enchantement.
« Les cinq claviers se jouent au moyen de machines pneumatiques, avec aussi peu de résistance qu'un piano à queue de la fabrique anglaise. Le son de Torgue plein est gigantesque. Je jouai quelques morceaux avec c^nt jeux tonnants. L'harmonie est de la plus grande pureté, le vent d'une égalité parfaite. Les vingt-neuf jeux d'anches, qui ont des ressources particulières, sont beaux et brillants ; nulle altération ne s'y fait sentir. Ils sont de toutes les forces, de toutes les délicatesses d'intonation, et parlent aussi promptement qu'on peut exécuter des quadruples croches : la bombarde de 32 pieds se compose d'énormes tuyaux en étain et d'une très-large mesure. Elle parle aussi vivement qu'un bon violoncelle. Je montai les sept étages de l'orgue ; sauf trois jeux en bois, tout est en étain, ce qui offre -un coup d'œil ravissant. Cette grande masse de tuyaux est d'un effet merveilleux.
« Tout en haut, sous la voûte de l'Eglise, se trouvent
88 arsToiRB de l'orgue.
les ouvertures de la flûte de 3S pieds et de la bombarde également de 32. Je fis donner la note la plus grave qui parlait clairement et faisait trembler tout sous nos pieds ; Vut de la bombarde vous faisait reculer par sa force gigantesque, en môme temps sonore, accentuée et d'une rondeur parfaite.
« Cet orgue est en vérité une œuvre prodigieuse. Sur les cinq claviers se trouvent dix-huit jeux de 16 pieds, sur chaque clavier trois, et parmi eux quatre jeux de bombarde brillants. Cet orgue a coûté 463,000 fr.
« Je dais déclarer que, de tous les instruments que fai vus, examinés et toucAéSj celui de Saint-Sulpice est le plus parfait, le plus harwûnietix^ le plus grand et réellement le chef-d'omore de la facture moderne, »
C'est donc à M- Aristide Cavaillé-Coll que Tart et la France sont redevables du plus bel orgue qui existe. La facture lui doit, en outre, une foule d'inventions et créations, entre lesquelles on distingue les ît%m harmoniques et la soufflerie à diverses pressions.
Âpres avoir fait connaître le facteur d'orgues et le savant , citons encore un passage du journal le Monde, qui nous montrera l'homme, l'artiste et le chrétien. Lors de l'inauguration de l'orgue de Saint- Sulpice, cet organe sérieux des intérêts catholiques et de l'art sacré contenait ce qui suit :
c< M. Aristide Cavaillé-Coll est de ces hommes dont le cœur et le génie n'ont qu'une ambition, peut-être trop désintéressée chez lui : le seul progrès et la seule beauté de Tart. Nous avons entendu dire que son bonheur suprême serait de construire un orgue pour la basilique Saint- Pierre à Rome; je le comprends. Au centre delà catholicité
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