COUP-D'ŒIL
SUR. L'fflSTOIRE DES CHANTS APPELÉS NOELS.
De tous les airs qui, depuis plusieurs siècles, ont obtenu la vogue et la popularité, les chants des Noëls, peuvent sans contredit, être placés en première ligne. Et ici, ce n'est plus cette faveur momentanée accordée à tel ou tel chant par quelques personnes seulement, dans quelques localités particulières : la popularité de certains Noëls a été de tout temps immense et presque universelle.
Ces airs, considérés dans leur substance constitutive, semblent dériver de deui émanations distinctes: de ridée religieuse et de l'idée populaire. On les voit depuis le Moyen-Age occupant, presque simultanément, une place dans le sanctuaire et au foyer de la famille : aussi, placés sous l'influence de cette double application, ils ont été répétés par toutes les voix, dans toutes les classes, dans toutes les conditions, par les habitants des villes comme par ceux
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des campagnes. Or, puisque, depuis rétablissement de notre nouvelle ère démocratique, les esprits semblent se préoccuper de préférence de tout ce qui touche aux détails les plus intimes, les plus circonstanciés de l'histoire des classes les plus nombreuses, puisque l'on tient à s'instruire sur tout ce qui a trait aux us et coutumes des générations passées, en un mot à l'archéologie populaire, ces chants nous ont paru, par cela même, mériter quelques recherches. Néanmoins, nous devons le dire, un autre sentiment est venu se joindre à celui-ci, le dominer même dans cette petite élaboration, c'est le besoin d'être fidèle k notre mission d'artiste. Ainsi, soutenu par le désir d'être utile, semblable à ces mineurs intrépides qui s'enfoncent courageusement dans les carrières souterraines pour en extraire quelque parcelle de métal, nous nous sommes engagé dans le fatras rocailleux des matériaux de l'histoire pour en retirer, non-seulement quelques lambeaux des mélodies antiques, mais encore pour y suivre, au travers des excavations et des sinuosités des âges, les traces de l'art pur, de l'art vraiment religieux qui doit être sans cesse l'objet du culte de l'artiste consciencieux.
Nous offrons aux lecteurs du Courrier le fruit de nos explorations , en les engageant à nous suivre quelquefois sur ce terrain et à ne pas redouter de jeter de temps en temps, comme nous le faisons, quelques filons harmoniques dans le creuset de leur intelligence. Trop heureux si nous pouvions contribuer, par nos efforts réitérés, à mettre la société à
même d'appliquer, dans la question dont il s'agit, ce vers de Molière :
c Je sais
a Du faux avec le vrai faire la diflférence. i
Tel est le but de nos travaux en général, et celui de cette étude en particulier.
Nous nous empressons d'entrer dans notre sujet.
La fête de Noël, comme chacun le sait, est la fête commémorative et anniversaire du jour de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cette fête, si importante, si solennelle dans le culte des chrétiens, a revêtu un caractère tout particulier à cause des circonstances qui accompagnèrent la venue du Dieu fait homme. Au commencement du monde, Dieu, créateur du ciel et de la terre, arbitre souverain de tout ce qui est, a promis à l'homme coupable qu'il lui enverrait un rédempteur pour le relever de sa chute. Ce rédempteur, médiateur tutélaire, destiné à réconcilier la terre avec le ciel, ce sera son fils. Dieu comme lui, éternel, tout-puissant comme lui, esprit comme lui, qui, tout en conservant sa divinité, revêtira une forme visible, matérielle, en prenant un corps comme le nôtre, et réunira en lui, par ce moyen, deux natures distinctes , la nature divine et la nature humaine.
Les temps marqués par les prophètes sont arrivés; le Messie naît à Bethléem dans un élable. A peine enveloppé dans ses langes, la crèche lui sert de berceau. Sa naissance est annoncée aux bergers qui
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veillent à la garde de leurs troapeaux, par une musique céleste. Ils accourent à Bethléem et sont les premiers à rendre hommage au divin Enfant. Des signes certains de la venue du Messie promis apparaissent à quelques souverains de l'Orient. Trois d'entre eux quittent leurs états, et, guidés par une étoile, ils viennent rendre un éclatant témoignage de la grandeur de cet enfanl grelottant sous les haillons de la plus affligeante misère, et courbé dans la plus profonde humilité. Telles sont les données qui nous sont fournies par TEcriture-Sainte sur ce touchant événement.
Tout ce qui vient d'être exposé est empreint d'une sublime simplicité, qui a dû concourir à caractériser la solennité de Noël, et faire de cette fête l'une des plus populaires du rite catholique. Le peuple, dans son merveilleux instinct, s'est aperçu qu'il avait été particulièrement l'objet des prédilections du rénovateur du genre humain, car tous les épisodes de sa venue au monde sont significatifs à cet égard : l'Enfant rédempteur naît dans la pauvreté ; ses parents sont d'une condition obscure, puisque son père adoptif était, selon l'expression de Chateaubriand, un faiseur de jougs et de charrues ; les bergers sont les premiers appelés auprès de lui : ainsi, le peuple a parfaitement compris ce symbole, et s'est réjoui au jour de ce glorieux anniversaire dans un sentiment de gratitude et d'espérance.
A peine la liturgie de l'Eglise catholique avait-elle réglé les cérémonies propres à chaque fête de l'année.
Goosle
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que les fidèles célébrèrent avec pompe celle du jour de la nativité de l'enfant Jésus. Cependant, dans certaines contrées où le christianisme devint en honneur, une circonstance caractéristique marque rétablissement de cette fête : nous voulons parler de sa coïncidence avec la fête du renouvellement de Tannée qui était le même jour, c'est-à-dire le 25 décembre.
Peu de personnes ignorent sans doute que dans beaucoup de pays Tannée n'a pas toujours commencé au 1" janvier, comme elle le fait de nos jours, et que ce fut un édit de Charles IX, rendu en 1565, qui amena ce changement. On sait aussi que le renouvellement de Tannée a été de tout temps et dans tous les pays une occasion de joie et de fête ; or, cette circonstance venant se joindre à la célébration de la fête de Noël, dut donner à celle^i, du moins pendant quelque temps, un double caractère, par Teffet d'une jubilation toute religieuse dans l'intérieur des temples chrétiens, et, celle un peu moins grave, un peu moins sévère, dans Tintérieur des familles.
Cette coutume de fêter le renouvellement de Tannée était surtout remarquable chez les Gaulois et les Francs, qui professaient le culte du Druidisme; L'histoire nous dit que le sixième jour de la lune qui commençait Tannée gauloise, au solstice d'hiver, était le jour où Ton faisait solennellement le sacrifice du GtU. Réunie dans les immenses forêts qui, à cette époque, s'étendaient entre Chartres et Dreux, l'élite de la nation offrait un hommage éclatant à ses dieux.
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Le jour de cette imposante cérémonie était fixé par le souverain pontife, qui le faisait annoncer publiquement. Ses prêtres subalternes, nommés vachies^ chargés de ce soin, parcouraient les provinces de la Gaule en chantant ou criant: au Gmf au Guil V(m neufl
Les anciens usages, profondément infiltrés parmi le peuple , se déracinent plus difficilement qu'on ne pense, surtout lorsqu'ils sont fondés sur des préjugés émanant des idées ou des pratiques religieuses. Que de siècles ne faut-il point pour parvenir seulement à les modifier, alors même qu'ils sont repoussés, soit par un nouveau culte, soit par un nouvel ordre de choses adopté par la société? Dans certaines classes, on imite, on continue ce que les ancêtres ont fait, sans 'se rendre compte le moins du monde, ni du but, ni du sens de l'usage qu'ils ont légué ; on obéit aveuglément à la tradition, et cela suffit. Ainsi, Ton assure que dans certaines parties du département de la Gironde et dans quelques départements circon voisins , les habitants ont conservé quelque chose de l'ancienne fête du Gui. Vers le renouvellement de l'année, on voit un grand nombre de jeunes gens se réunir, prendre des costumes singuliers, et aller cérémonieusement dans les forêts couper des branches de chêne, l'arbre vénéré des Druides, et revenir en chantant des chansons appelées guilanos. Il en est de même dans quelques contrées de l'ancien Poitou ; et, à cet égard, Adrien de Lafage, cet observateur érudit, rapporte que, notam-
ment, dans la ville de Saint-Maixent, à cette époque, les enfants parcourent les rues et font appel à la générosité des habitants aisés au nom du Gui l'an neuf. Voici le refrain qu'il assure être en usage dans cette circonstance :
c Gui l'an néù, Gui Tan nette, c Un petit morceau de galette :
« Gui Tan néù, Gui Tan neau, c Un petit morceau de gâteau. >
Tout c^ que Thistoire nous apprend relativement à la fête du Gui chez les Druides, prouve que pendant longtemps cette fête eut également deux caractères parfaitement distincts, Tun religieux, Tautre populaire ; ce n'est donc que le côté populaire, c'està-dire tout ce qui avait trait seulement au renouvellement de l'année, qui s'est perpétué comme il a été dit. On sait que le christianisme, à peine établi, eut la gloire de faire cesser tous ces sacrifices sanglants qui affligeaient et déshonoraient l'humanité.
En passant dans la société régénérée par le christianisme, le côté populaire de cette ancienne fête du renouvellement de l'année y changea également d'aspect. Après avoir été publique, bruyante chez les Gaulois, elle se retira dans l'intérieur des familles, où, se plaçant à côté de la fête religieuse, se confondant même avec elle jusqu'à ce que l'édit précité vint l'en détacher entièrement, demeurant toujours joyeuse, elle y devint néanmoins plus calme, plus décente, et y marqua le prçgrès de la civilisation.
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Quelques auteurs ont vu un signe certain de la fusion de ces divers usages dans la transformation du mot Noël qu'ils représentent comme la continuation du mot neuf. Il parait évident que passant par les nombreux dialectes parlés dans les diverses parties du territoire occupé par les anciens Francs, nos ancêtres, ce mot a dû varier à Tinfini. Voici quelques exemples de ces modifications, exemples qui nous sont fournis par des couplets composés sur le même sujet et dans des temps fort éloignés de nous : d'abord Neuf; puis Néri, Néau, NaUy Noéi; plus tard : Noé^ Nouéi , Nouël, Noël. Or, ces diverses variantes n'ont aux yeux de ces auteurs qu'une seule et même source» et constatent l'identité du mot primitif Nuef, avec celui de Noël, seul usité de nos jours.
Il est encore un fait rapporté par l'histoire, qui nous démontre quel a été pendant longtemps le vrai caractère du mot Noël, c'est l'emploi qui en a été fait comme expression de joie, d'allégresse. Aussi nous voyons que dans maintes circonstances» pour marquer son enthousiasme, le peuple cria : Noëll Noël ! comme il crie aujourd'hui, vive tell vive idle chosel Toutefois, on comprendra l'objet de l'insistance apparente que nous avons mise à nous appesantir sur les détails de cette fête populaire chez les peuples de la Gaule : c'est qu'en effet il nous a paru très-important» pour l'intelligence de ce qui va suivre, et pour rendre le fil de la tradition plus apparent, de bien déterminer le point de départ.
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L'ancienne fête du renouvellement de Tannée disparaissant pour faire place à la fête qu'adoptait le culte catholique en mémoire der la venue du Messie, celle-ci conserva avec elle, comme nous l'avons dit, quelque analogie extérieure à cause du sentiment de joie et d'allégresse qui en faisait le fond. Cette nouvelle fête, maintenant toute religieuse, continua néanmoins à s'adresser particulièrement au peuple par les motifs qui ont été exposés au début de cet article. L'Eglise la célébra dans une joie digne , solennelle , selon les exigences du culte ; mais les fidèles, l'admettant .au sein de leurs familles, y laissèrent glisser insensiblement un peu de cet entrain qui a toujours été si naturel au caractère français. Ecoutons l'historien Adrien de Lafage, qui nous décrit parfaitement la nouvelle phase de la fête qui nous occupe.
c Les habitudes reçues dans les églises catholiques, dit-il, avaient dû contribuer pour une bonne part à faire du Nouël, un cri d'allégresse, car le jour de la nativité il était d'usage en beaucoup d'églises de chanter des cantiques en mémoire de la naissance de Jésus; c'était principalement au moment de V Offertoire que les airs de cette nature retentissaient dans le temple. Mais indépendamment d'eux , le mot Nouèl se montrait souvent intercalé dans les motets où quelquefois il était chanté par une partie, tandis que les autres prononçaient des paroles différentes. Il y a eu des églises qui ont conservé quelque chose de cet usage : ainsi,
dans le diocèse de Rouen, à la fin des compiles, les enfants de chœur, aux approches de la fête, chantent, et, comme Ton dit dans le pays , appellent Noël à plusieurs reprises, c'est-à-dire en répétant trois fois ce mot, ainsi qu'il se pratique dans un des vieux morceaux de ce genre.
f Noël I Noël ! disons trois fois Noël ! • Chantons de cœur Noël?
c Pour complaire à Noël !
c Des églises cet usage passa dans les familles, où depuis l'ouverture de VAvent c'était un usage de se réunir chaque fois pour chanter ces sortes de chansons spirituelles. Je dis spirituelles, mais, à la vérité, souvent elles ne méritaient ce titre en aucun sens, car l'auteur n'y faisait certes jamais de grands frais d'esprit ; et si elles étaient religieuses, elles avaient une façon toute particulière de l'être. Aussi se chantaient-elles et se chantent-elles encore dans plusieurs départements en mangeant des marrons, du boudin, du jambon, en faisant griller des carbonnadesj et en arrosant le tout d'une quantité innombrable de brocs de vin rouge ou blanc. >
Cet appel à la fête de Noël, ou plutôt à la venue du Messie, l'Eglise crut devoir l'admettre dans ses cérémonies, car, à partir du 1 5 décembre, elle l'invoque dans les Antiennes appelées les grandes 0. L'analogie entre ce qui a lieu dans l'Eglise à cet égard, et ce qui vient d'être rapporté par Adrien de
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Lafâge, de Tusage encore existant dans le diocèse de Rouen, est ici frappante, puisque chacune de ces antiennes est répétée trois fois : avant le Magnificat^ avant le Gloria Patri et après le Sicut erat de ce même psaume. L'Eglise a voulu sans doute en cela peindre sensiblement Téclat de ténèbres et de langueur où se trouvait le genre humain avant la venue du Messie, et les vœux ardents que faisaient les cœurs restés fidèles à la foi pour que Taurore nouvelle, promise depuis le commencement de siècles, vint luire au plutôt sur ce monde coupable.
L*usage populaire dont il vient d'être parlé s'est perpétué particulièrement parmi les populations des campagnes: constatons qu'en ceci les habitants de nos contrées ont également suivi l'exemple donné par d'autres provinces. Ce n'est pas seulement pendant les veillées du hameau, au bruit du pétillement du foyer, que les plus habiles chanteurs s'escriment a faire valoir leur recueil de Noëls, devant leur auditoire attentif; ils portent le plus souvent leur ambition plus haut : c'est dans l'église du village qu'ils aspirent et qu'ils parviennent à briller. Ainsi, pendant que le plain-chant retentit seul dans nos grandes basiliques, les églises rurales ont encore leurs Noëls, dont les paroles, dans le dialecte pur de la localité, sont chantées surtout sur des airs dont personne ne pourrait indiquer l'origine, et le plus souvent même la tonalité.
Certainement, tout le monde a pu remarquer avec quel empressement les habitants des campagnes accou-
rent pour assister aux offices de la nuit de Noël ; ils semblent en cela continuer le saint zèle qui anima les premiers bergers, qui a la voix de Tange vinrent adorer le divin enfant a l'étable de Bethléem. Mais, d'un autre côté, si leur prédilection pour cette fête se montre avec tant d'évidence, il est aussi d'usage, dans quelques paroisses, de leur faire un appel tout particulier. Nous pouvons citer un fait dont nous avons été nous-même témoin pendant nos jeunes années.
Les impressions de l'enfance ne s'effacent jamais ; aussi garderons-nous toujours le souvenir de l'effel que produisait sur nous le bedeau de notre paroisse natale, lorsque, partant le soir qui précédait la fête de Noël, revêtu de sou costume lugubre, une petite cloche dans une main, un bâton dans l'autre, à la manière patriarchale, précédé d'une lanterne, il allait ainsi parcourir la campagne dans un certain rayon et donner l'avertissement ou le signal de la fête. Chemin faisant, il chantait des Noëls à sa façon. Sa voix aigre et nazillarde, dialoguant avec le son intermittent de sa cloche, avait quelque chose de saisissant. Ce chantre nocturne, se mouvant dans l'ombre à la suite de cette petite lumière vacillante, ressemblait assez à l'un des personnages ténébreux du chef-d'œuvre du Dante. A la vérité, ni la poésie, ni le chant de ses Noëls, voire même son exécution, n'avaient rien de bien séduisant; mais on comprendra sans peine combien cet appareil, vu à une certaine heure de la nuit, avait en lui-même de quoi frapper une jeune
imagination. Ces chants, dans l'idiôme de la localité, était un résumé des causes qui avaient amené cette fête. Nous croyon;^ avoir retenu un couplet qui donnera un échantillon du fond et de la forme de sa poésie :
c Sans nostre paire Adam c Jamaï nou mourian ; tt A manjado la poumo.
c Es toumbat al peccat; c Acos cause que Jésus • Es estât embouïat. »
Il est entendu que ce barde d'une espèce assez singulière avait certaines stations marquées dans les bergeries environnantes, où, pour ranimer ses forces affaiblies par la marche et par le chant, il usait, dit-on, d'un spécifique qu'on ne manquait pas de lui servir à pleines rasades, de telle sorte que le remède réparateur devenait plus dangereux pour lui que le mal lui-même ; cependant, après un peu de lourdeur à la tête, après quelques notes un peu plus cahottées qu'à l'ordinaire, l'air vif de décembre ramenait le sang dans les régions inférieures, l'équilibre reparaissait peu à jpeu dans le système économique, et notre bedeau, rentré de sa course scabreuse, faisait dignement son service à l'office de la nuit.
Les chants qui furent appliqués aux poésies destinées à fêter la venue du Messie, eurent comme cellesci, une forme simple, rustique, pittoresque; enfin tous les éléments des chants populaires dans toute l'acception du mot. Mais on aurait tort de penser
que ces chants en général aient été composés spécialement pour les paroles auxquelles nous les avons vus adaptés; il n'en est point ainsi. La plupart d'entre eux furent d'abord des airs populaires dont l'origine, il faut le dire, n'avait pas été toujours entièrement religieuse ; néanmoins, comme l'a indiqué Adrien de Lafage, l'usage de chanter des Noëls s'étant introduit dans l'Eglise, ces chants trouvèrent une place à côté des graves mélopées que la liturgie avait consacrées pour cette solennité.
Ainsi que^nous avons eu l'occasion de le constater dans l'une des Études sur l'histoire de la musique dont nous nous occupons, au temps de la primitive Eglise, les chants des divers peuples qui se convertirent à la foi, passèrent immédiatement dans le culte des chrétiens. Parmi ceux que Lesueur a employés dans son oratorio de Noël, il en est qui ont été empruntés à la musique des Hébreux ; d'autres, qui avaient appartenu aux diverses contrées où s'élève l'église d'Orient.
Il est donc avéré que chaque contrée a eu ses Noëls. Toutefois, dans le nombre des provinces françaises, deux d'entre elles, la Bourgogne et la Provence se sont distinguées- à cet égard sur toutes les autres, et peuvent être considérées, a juste titre, comme ayant été la terre classique de ces sortes de pièces. La Bourgogne eut le poète Lamonnaye, qui écrivit dans l'idiome de la localité un recueil de Noëls qui fit sensation. Ce recueil, adapté par son auteur à des airs déjà connus a cette époque, eut
rhonaeur d'être traduit en français et chanté dans plusieurs autres provinces. On s'accorde à reconnaitre qu'il renferme plusieurs petites poésies assez piquantes.
Dans la Provence, on chante encore beaucoup de Noëls, que la tradition conserve religieusement chez les habitants de cette partie du Midi ; quelques-ans sont attribués k René d'Anjou, mais le plus grand nombre semble avoir été composé par Nicolas Saboly, poète et musicien, qui fut maître de chapelle du chapitre de Saint-Pierre d'Avignon. Ces petites compositions sont généralement estimées dans le pays, et méritent de l'être , car certaines ont une grâce naïve, une pureté de style que l'on peut regarder comme le cachet du genre.
Nos localités, quoique moins bien partagées sous ce rapport que les deux provinces que nous venons de nommer, possèdent cependant un assez bon nombre de ces chants naïfs. On entend toujours avec plaisir l'air de Noël dont les paroles françaises sont : AUons, pasteurs ^ etc., et cet autre non moins piquant, adapté à des vers patois commençant par ces mots : Dejouîs une teoalado, etc...
Mais la plupart des auteurs qui ont écrit ces petits poèmes, ont calqué leurs vers, comme il a été dit, sur des airs déjà connus. Or, il paraît certain qu'un grand nombre des anciens airs qui se sont le plus répandus dans les diverses localités, sont dus à la plume du célèbre Eustache Ducaurroy, qui fut surintendant de la musique des rois de France pendant
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quarante ans , c'est-à-dire sous les règnes de François II, de Charles IX, de Henri III et de Henri IV. D'autres sont attribués à Claude Goudinel, qui était venu en France après avoir été le maître du célèbre Palestrina. Enfin, plusieurs ont été puisés également dans les œuvres de Lulli et de ses successeurs.
Ces chants, introduits dans l'Église, où ils étaient chantés quelquefois seuls, et le plus souvent intercalés dans d'autres compositions sacrées, où l'une des parties les faisait entendre distinctement avec les paroles reçues au-dehors, tandis que les autres voix disaient le texte latin, ces chants, disons-nous, n'étaient pour la plupart que des airs d'anciennes chansons ou des airs de danse. Ils ne tardèrent pas à attirer l'attention des ecclésiastiques instruits, et à les amener a un débat sur la question de leur convenance dans le lieu saint. Que se passait-il en effet ? C'est que pendant leur exécution dans le sanctuaire, les fidèles étaient portés naturellement à se rappeler les paroles primitives qu'ils connaissaient, et disposés par ce moyen à entretenir leur esprit d'images autres que celles de V Enfant Jésus, de sa Crèche, de l'Adoration des Bergers... Ce cas parut assez grave pour devoir préoccuper les doctes prélats réunis au Concile de Trente, et leur décision amena une réforme qui eut pour but l'exclusion du lieu saint de tous ces chants légers, dont l'origine profane était démontrée. Cet arrêt purgea l'Église pendant quelque temps de ces mélodies qui, parties des réunions familières et populaires , y avaient fait
irruption. L'ensemble dû chant de l'office, et celui du jour de Noël, plus particulièrement, fut ramené à une gravité beaucoup plus convenable. Mais, pour maintenir strictement l'exécution de l'édit sacré dans toute sa rigueur, relativement à cette partie de la liturgie, il eût fallu une inspection constante dans chaque paroisse, qui constatât l'origine des chants qui s'y produisaient. Il n'en fut point ainsi ; or, ayant cessé d'avoir accès au chœur, ces chants se glissèrent peu à peu à l'orgue, où leur emploi finit par être subordonné seulement à l'intelligence et au scrupule de l'organiste.
Ce fut particulièrement en France que les premiers abus reparurent. Le plus grand nombre des organistes, considérant le magnifique instrument, qui n'aurait dû être que l'écho fidèle de leur âme, considérant l'orgue comme moyen de faire briller leur exécution, leur science , aux dépens même du sentiment religieux, crurent pouvoir mêler la grâce et la vivacité du style libre aux formes scolastiques du style sévère; ils firent choix, entre autres choses» de quelques-uns de ces chants légers de Noëls, les adoptèrent comme thèmr;s, et y brodèrent des variations. Grâce a leur habileté d'exécution et à leur goût parfait, ce nouveau genre de musique plut infiniment, et fut bientôt généralement sanctionné par leur auditoire. L'esprit se refuse volontiers à se défier de ce qui lui plaît. Aussi l'organiste, cette nouvelle statue de Memnon, commença-t-il à ressentir des vibrations autres que celles inspirées par les rayons
de feu sacré. Ce fut donc là un commencement de déviation du principe sévère de la loi religieuse.
Une nouvelle route se trouva tracée; elle fut suivie immédiatement. Ce fut cette fusion du style libre avec le style sévère qui concourut à caractériser l'école française d'orgue qui se distingua de l'école allemande par l'élégance, la vigueur de l'exécution et par une variété prodigieuse d'effets tirés de l'instrument au moyen de la combinaison ou mélange des jeux. On sait que le siècle dernier y vti briller au premier rang les Couperin, les Miroir, les Balbastre, les Lascens et les Séjan. Tous ces grands organistes ont laissé des Noëls variés par eux, qu'ils exécutaient, dit-on, d'une manière remarquable. L'usage de traiter ainsi les Noëls a été adopté généralement dans toutes les localités, le clergé s'y est habitué à tel point, que si l'oi^aniste se permettait dans certaines églises de ne pas jouer quelquesuns de ces petits airs en temps utile, il serait peutêtre réprimandé.
A la vérité, l'inconvénient grave qui fixa l'attention des consciencieux ministres de la religion au XVP siècle, allait en s'affaiblissant sensiblement de jour et jour; on perdit de vue les paroles primitives, et il est certain que presque personne ne connaît maintenant les traits licencieux qui attirèrent alors leur anatbème.
Quelques airs de Noëls ont été travestis à leur tour et sont devenus des chants populaires, on peut dire même patriotiques. Le célèbre Ranz-des-Vaches des
Suisses, doDt les étonnants effets sur les soldats de ce pays sont si connus, est un air antique deTÉglise d'Orient, qui fut recueilli et importé par les Provençaux lors de leur domination en Sicile, et qui passa plus tard dans les cantons catholiques helvétiques, où il se transforma en pastorale.
Il est même un autre genre de travestissement qui mérite d'être mentionné comme éclaircissement historique. Le Français, né malin (comme on Ta tant répété), a besoin de mettre de la facétie en toutes choses ; aussi est-il advenu que quelques-uns de ces chants ont servi de cadre a de petites parodies devenues populaires dans certaines localités, pendant qu'elles étaient ignorées ailleurs. Ainsi, l'air du carnaval, si connu dans notre département, si trivial aux yeux de tous à cause de l'application qui en a été faite, n'est autre chose qu'un air de Noël de la primitive Eglise, et qui, en cette qualité, se trouve employé dans un des ouvrages les plus importants de notre époque, ouvrage dont il va être parlé tout-àl'heure.
L'art, image fidèle de la société, n'est jamais stationnaire ; il marche sans cesse vers le perfectionnement, vers la réalisation du beau, qui n'est autre chose que le vrai. Néanmoins , comme celle-ci, il s'engage s^ussi quelquefois dans des sentiers tortueux qui l'éloignent de son but, mais toujours est-il que son mouvement est continuel. Nous venons de remarquer quel fut l'emploi des Noëls dans les chants qui s'élevaient du sanctuaire sacré au jour de la Nativité,
pendant quelques-uns des siècles qui précédèrent la réunion du Concile de Trente ; nous avons vu également par quels moyens les organistes parvinrent à faire admettre encore ces mêmes airs dans l'Eglise pendant les deux derniers siècles ; suivons-les maintenant dans la nouvelle modification que le progrès de rinstrumentation leur réservait pour Tépoque actuelle.
Les chants des Noëls, avec leurs paroles particulières et caractéristiques, avaient disparu depuis longtemps de Toffice du saint jour de la Nativité : toutes les mélodies appliquées à cette solennité avaient donc été ramenées à la noble simplicité tracée par les premiers Pères de l'Eglise. Cependant, depuis la fin du siècle dernier les progrès surprenants de la musique dramatique étant venus peser de tout leur poids dans la lutte que la découverte de la tonalité moderne au XVP siècle avait fait naître entre la musique émanée de celle-ci et les chants de l'ancienne tradition, il en est résulté un dommage grave pour le plain-chant, c'est-k-dire pour le vrai chant religieux. Nous regrettons que la circonscription de ce petit travail ne nous permette point de consigner ici les phases de cette lutte, car nous pensons qu'elle mérite de fixer l'attention, non-seulement des amis de l'art musical, mais p/incipalement celle de tous les membres du clergé et des personnes qui s'intéressent vivement à l'avenir de la religion.
La musique moderne^ une fois parvenue à régner
en souveraine sur la société, n'a pas tardé à imposer jusque dans le lieu-saint les exigences de la conquête. Seule en honneur, identifiée aux nouvelles mœurs, admise comme partie essentielle dans l'éducation des jeunes générations, elle a acquis une importance telle, qu'il a semblé nécessaire de l'appeler à concourir à l'éclat des solennités de TEglise, et particulièrement de celle dont il s'agit. Pénétré de l'idée de son utilité, le clergé en général, pour varier le chant ordinaire et captiver plus fortement l'attention des fidèles, a cru devoir admettre les messes, psaumes ^ motets et oratorio/en musique. Dans la plupart des métropoles on a donc adopté l'usage d'un oratorio pour célébrer la naissance du Dieu fait homme. C'est au salut du soir qu'on a placé l'exécution de ce morceau d'apparat. Cette fois, ce n'a pas été un chant simple et populaire, déjà connu ^ qui a figuré dans ces nouvelles compositions, mais bien une musique spéciale, originale. Ces œuvres, d'une assez grande dimension pour la plupart, se sont parées de toutes les richesses de l'art moderne. Elles ont eu d'abord comme signe distinctif des autres oratorios, tantôt une petite pastorale introduite dans l'ensemble, ou bien l'emploi en solo de quelque instrument au caractère champêtre; mais on en a vu aussi sans aucune appropriation particulière. Et remarquons qu'à cet égard certains compositeurs se sont assez peu préoccupés de l'esprit de la solennité du jour, et ont écrit une musique qui eût pu se transformer à l'infini et servir avec un égal à propos à toutes les autres
fêtes de Tannée. Le style dramatique, en s'emparanl ainsi du sanctuaire, est venu faire presque à lui seul les frais de ces nouvelles productions, et Ton y a entendu force récitatifs , am , duos , trios et grands chœurs de triomphe.
Pour venir à Tappui de notre assertion relativement à cette nouvelle modification de la musique religieuse, il eût été agréable pour nous de pouvoir puiser quelque exemple démonstratif dans notre localité ; mais on reconnaîtra aisément que s'il nous fut donné, il y a quelques années, d'espérer ici en Tavenir de l'art, cet espoir s'affaiblit de jour en jour. Quittons donc pour un instant notre bonne ville, franchissons ses riantes avenues, et allons chercher ailleurs l'exemple qu'elle est impuissante à nous fournir.
On sait que Toulouse, notre métropole du Midi, monopolise toutes choses en sa faveur. Ses ressources artistiques lui permettent surtout de donner le ton pour tout ce qui concerne les arts ; elle est donc parfaitement à même de nous satisfaire dans cette circonstance, et de mettre en relief toutes les particularités que nous venons d'énoncer dans la proposition qui précède. Les offices se font dans toutes les paroisses de Toulouse avec beaucoup (^e solennité, et Ton peut assurer que rien n'est négligé pour en augmenter la pompe et l'éclat. Ainsi, cette ville a régulièrement tous les ans au moins deux oratorios de Noël a grands chœurs et à grand orchestre, l'un à Saint-Etienne le soir même de la fête, et l'autre
à la Daurade le jour de la fête des Rois. L'exécution de ces ouvrages attire une foule immense, qui témoigne par son empressement à venir les entendre, du goût des habitants de cette importante cité pour la musique. Les compositions qu'on y entend habituellement, productions indigènes, sont presque toujours dans les conditions que nous venons de décrire, c'est-à-dire dans le style dramatique. Mais nous prévoyons d'ores et déjà le désir qu'auraient peutêtre quelques lecteurs de nous demander si cette musique renferme en effet les éléments voulus pour être religieuse? Nous devons dire que cette question a paru préoccuper encore assez peu le public de la cité de Clémence Isaure : or, nous ne pouvons pour le moment qu'imiter en cela ces discrets auditeurs, et passer outre. Néanmoins, toujours est-il que ces oratorios portent le nom de Noël.
Mais si notre réserve nous commande le silence sur le mérite des ouvrages dont il vient d'être parlé, qu'il nous soit permis maintenant d'arrêter nos regards sur l'œuvre type de notre époque, œuvre si éminemment caractérisée par la nouveauté de sa forme, par le piquant de sa facture, par l'élévation de son style si noble et si simple à la fois : on a déjà nommé l'oratorio ou messe de Noël de l'illustre Lesueur ! Disons quelques mots de l'œuvre et de son auteur.
Lesueur, une des plus belles illustrations artistiques de la France, après avoir brillé au théâtre par des compositions immortelles, après des services im-
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portants rendas à Tenseigûement au conservatoire, dont il avait été l'un des fondateurs, fut appelé, en 1815, k diriger la chapelle royale. Sa charge de surintendant, qu'il partagea d'abord avec Martini, et plus tard avec Chérubini, l'obligeait à s'occuper de la composition d'une partie des ouvrages qui devaient y être exécutés. Quoique doué d'un génie souple, source abondante et limpide, également apte à tous les genres de composition, que son immense talent dans l'art d'écrire ne manquait jamais de seconder, on peut dire que ce nouvel emploi le plaça dans son meilleur élément. En effet, le fond même de son caractère , son éducation première, la direction qu'avaient reçue ses études musicales, ses goûts naturels et si prononcés pour la contemplation, tout le portait vers la musique religieuse. Aussi, depuis ce moment, il jaillit de sa plume féconde une quantité de chefs-d'œuvre , qui demeureront comme des modèles pour les générations futures. C'est dans ces circonstances que fut composé l'oratorio qui nous occupe, ouvrage conçu sur un plan entièrement neuf.
Et d'abord, nous devons dire que la messe qu'entendaient Leurs Majestés -de France,, n'était pas toujours une grand'messe, c'est-à-dire une messe chantée dans toutes ses parties comme l'indique le rit catholique et comme l'usage en est établi dans les paroisses en général : c'était le plus souvent une messe basse, pendant laquelle on exécutait de la musique sacrée. Lesueur ne prit donc pour sa messe de Noël que les
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textes du Kyrie et du Gloria^ auxquels il ajouta les paroles de rbymne de la férié. Ces trois textes lui fournirent le cadre de sept numéros ou sept morceaux différents, entièrement distincts quant à l'expression et au caractère particulier de chacun d'eux, et néanmoins se coordonnant de telle sorte, qu'ils offraient dans l'ensemble une unité parfaite. Mais l'idée heureuse, et qui lui appartient en propre, est celle d'avoir introduit dans l'instrumentation de chacun de ces numéros le chant d'un ancien Noël. Ces chants ne se présentèrent dans le fond de la composition que comme des motifs épisodiques, destinés seulement à l'accompagnement, et ces motifs antiques, bien choisis, bien appropriés surtout aux dessins rhythmiques des parties chorales dont ils ne formèrent que l'accessoire , donnèrent à l'ouvrage une expression toute particulière.
En effet, pendant la marche régulière du contrepoint ou de l'harmonie dans les voix, que l'auteur a renfermées rigoureusement dans le texte sacré, vient se glisser parmi les instruments une de ces vieilles mélodies qui y répand un reflet d'antiquité d'un effet délicieux. Nous avons eu le bonheur d'entendre cet ouvrage à la* chapelle royale en 1827, et nous devons dire qu'il produisit, non-seulement sur nous, mais sur tout l'auditoire, une sensation impossible à décrire. Et ici, remarquons que cet ouvrage n'a pas seulement possédé le privilège de marquer une transformation sensible dans ce genre de composition, mais qu'il a eu également le mérite
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de faire ressortir d'une manière éclatante les ressources infinies que donnent au compositeur les bonnes études musicales. Ces motifs passagers ne sont point, dans Tœuvre de Lesueur, comme dans la fugue ordinaire, des épisodes formant des contresujets et destinés à devenir à leur tour, par Teffet du renversement , parties principales : ils ne sont , comme nous l'avons dit, qu'un simple accompagnement, un ornement placé à la surface et amené là comme expression, comme physionomie, comme couleur. Eh quoi! le mot couleur vient de nous échapper! nous ne nous sommes point aperçu qu'il y avait quelque danger à le prononcer en présence de certains chercheurs de système. Il est évident que ceux qui veulent que les sept sons diatoniques de la gamme soient le synonyme des sept couleurs principales, pourront croire peut-être que nous nous ran- .geons à leur théorie, que nous nous déclarons leur adepte, leur disciple ; mais, pour leur épargner toute illusion décevante, hâtons-nous de dire que le mot est pris ici au sens figuré.
L'Oratorio de Noël , de Lesueur , est donc , selon nous, le chef-d'œuvre du genre. Les moyens qui y sont employés, et qui rendent cette musique vraiment imitative, sont toujours logiques et ne manquent jamais leur effet.
Il est vrai de dire que quelques compositeurs de nos jours n'entendent pas la musique imitative comme ce bon Lesueur. Ces procédés si simples, si naturels, doivent leur inspirer un certain sou-
rire, car la musique imitative , selon ces géants de l'instrumentation , ne mérite guère ce nom, que tout autant qu'elle peint le déchirement, la décomposition des éléments ; qu'elle montre d'une manière éclatante le lever ou le coucher du soleil ; qu'elle rend sensibles l'apparition et le scintillement des étoiles; qu'elle fait distinguer les couleurs de l'horizon, qu'elle amène à discerner entre eux les vents partis des quatre points cardinaux ; qu'elle s'identifie entièrement avec toutes les péripéties de la tempête; qu'elle marque exactement toutes les nuances de la douce quiétude, du calme, etc. Nous avouons qu'on est frappé, ébloui de leurs prodigieuses théories , qu'on demeure en extase , en admiration devant tous leurs magiques tableaux; mais la raison « cette petite machine régulatrice, ne s'avise-t-elle pas d'être quelquefois rétive, rebelle, incrédule, et d'aller jusqu'à oser leur demander s'il est bien vrai que les sons puissent peindre tout cela? Elle recherche même la différence qu'il peut y avoir dans l'effet musical entre le lever ou le coucher du soleil, ce qui peut faire distinguer les nuances de l'horizon, le sifQement de tel ou tel vent ; et , peu satisfaite de ses recherches , redoutant surtout les fruits impurs des sophismes, elle s'enveloppe dans le manteau de la défiance et du doute- Et encore, si les observations judicieuses qu'on leur adresse pouvaient tempérer l'ardeur de ces prétendus Colombs de la sonorité ! Mais il n'en est point ainsi : aussi est-il certain qu'au
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milieu de toutes les théories extrêmes qui nous poursuivent, des tentatives qui nous assiègent, des combinaisons qui nous menacent, nous ne serions pas étonnés de voir quelques-uns de ces novateurs essayer de changer les archets des violons, des altos, des basses en pinceaux; les corps des clarinettes, des flûtes, des hautbois en instruments d'optique; et, enfin, les tubes des ophicléides, des trombonnes, des cornets à piston, et toutes les familles des Sax-Horns, en appareils de Marsh \ ! !...
Cependant, quoi qu'il advienne des excentricités qui planent sur nos têtes, nous ne devons point perdre de vue que ta musique est un art tout de sentiment; que l'imitation des objets physiques, que les images présentées à notre esprit par la combinaison des sons, doivent avoir pour but de réagir sur le cœur et d'y faire éclore le germe des vertus civilisatrices; nous ne devons pas oublier surtout quelle fut l'origine des Noëls, les différentes phases qu'ils ont parcourues dans les siècles qui nous ont précédés, et enfin ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être de nos jours.
27 décembre 1848. Courrier de Tam^et-^aronnt.