‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 135 sur 143 · SCENE QUATRIEME · texte numérisé non relu

SCENE QUATRIEME

EDGAR. LA RE1>~E . masquée.

LA. REINE, avec un geste fier.

Arrête, jeune homme, je te défends de sortir.

EDGAR , le chapeau sur la tête.

Je te trouve bien hardie de me parler ainsi , toi qui fais arrêter les jeunes gens au passage dans un carrefour de la ville !

LA REINE

Je t'aime !

EDGAR

Et moi , je ne veux plus aimer les courtisanes. Adieu 1

LA REINE

Arrête , te dis-je ; sais-tu qui je suis?... EDGAR.

Que m'importe?

LA REINE

Eh bienl regarde.... (Elle ôte son masque.)

EDGAR

Quoi ! vous... la reine.... (Il reste immobile, le chapeau à la main.) La reine ! . . .

LA REINE

Oui, moi, jeune homme, c'est moi la reine qui te défends de sortir. ... Eh bien ! te voilà sans mouvement , comme frappé par un coup subit. Parce que tu ne m'as vue jusqu'ici qu'entourée de courtisans, de soldats et d'hommages,, parce que tu m'as vue traverser la foule avec un air superbe et la couronne au front , tu crois que la souveraine n'est pas une femme. Sois-en bien sûr, jeune homme, le cœur bat sous l'hermine d'une princesse comme sous la gorgerette d'une danseuse. Seulement , il nous faut faire notre visage calme et froid. Dieu nous avait donné, comme à toutes les jeunes filles, l'œil doux, la voix tendre, le sourire et l'amour. ... Il faut envelopper tout cela dans son manteau royal. Il faut avoir de l'orgueil pour régner, ouïe peuple vous méprise; et l'intrigue, ce serpent qui se glisse sans cesse dans les cours , l'intrigue vous mord au cœur. Sur ce trône que l'on envie , la reine que l'on adore souffre comme une damnée ; elle ne peut rii aimer, ni haïr. . . . On

observe son geste , sa parole. Elle, que l'on croit la. maîtresse, est la première esclave. — Mais quand, débarrassée de cette foule importune , je puis goûter une ombre de repos, quand j'entre dans la solitude de la nuit, je redeviens femme, je suis heureuse, je pleure, je pleure, j'aime et je hais.... J'aime! Toi que le peuple vénère à l'égal des grands , artiste qui t'es fait ta noblesse avec le génie ; toi dont on proclame le nom , toi qui restes fièrement couvert quand un seigneur te regarde, beau jeune homme... je t'aime! Comprends-tu mon amour? Je t'ai aimé dans ma solitude , quand j'admirais le ciel , la mer et le soir, ce bel univers que tu as animé sur la toile comme un autre créateur. Je t'aime quand j'entends prononcer ton nom par les* gens du peuple, et je t'aime surtout quand je te#regarde, ô mon Edgar !

EDGAR

Comme vous êtes belle, madame ! . . .

LA REINE

Madame ! quel ton froid ! Madame ! toi dont les traits annoncent une âme si brûlante! — Tu me trouves belle... il est vrai que je cherche à te paraître la plus souriante possible, et que cette robe est de la soie la plus fine, et ces parfums les plus purs d'Arabie. — Pourquoi donc ne m'aimerais-tu pas?...

EDGAR

C'est que je, n'ose pas vous aimer. Je vous ai toujours vue les sourcils froncés et la tête haute , tout étincelante de parures et de grandeur. Je suis habitué à vous respecter, non pas à vous aimer. Croirait-on que sous la surface unie de ce fier visage gronde la tempête de l'amour? Non, jamais je n'aurais osé avoir cette pensée. Le peuple dit de vous : — Elle est froide comme la statue de Minerve, ce beau marbre de Paros qui s'élève à la porte du palais ; elle est orgueilleuse comme Jupiter. — Vous sou venez- vous , madame, d'avoir souffleté de votre éventail un des plus grands de la cour, parce qu'il vous avait glissé à l'oreille un corn ■

pliment sur votre gracieuse tournure ? Vous avez traité ce grand seigneur d'insolent, et moi, vous m'aimiez ! Il y a là pour moi de quoi être bien heureux !... Aussi je me disais, en vous voyant sur votre cheval blanc : — Que cette bouche serait belle si elle savait sourire ! Comme cette peau doit être satinée! Qu'il y a là de délices et de voluptés endormies ! J'aurais voulu vous peindre , madame , non point avec vos habits de reine, mais comme je vous revois... oh ! comme vous êtes en ce moment : la bouche entrouverte avec le sourire du'bonheur... une toilette galante et sans apprêts. Vous êtes bien plus charmante ainsi que lorsque vous- êtes en costume de reine !

LA REINE

Non, non; plus de reine, plus de grandeur ! Ne vois ici que ton ardente maîtresse , ne crains pas de me dérouler les cheveux , de me serrer la main , de me donner mille baisers , mille caresses folles. Je t'aime ! Comme cela est doux , un baiser d'amour ! Tu es mon artiste chéri , mon jeune bien-aimé! [Elle s'assied auprès d'Edgar.)

EDGAR

Vous avez une taille magnifique , madona ! . . .

LA REINE

Edgar , j'aime à te mordre les cheveux. Je suis folle , n'est-ce pas? bien folle. C'est bien lui que j'ai là, c'est lui à qui j'ai pensé si longtemps. Tiens, buvons donc le vin de mon vieux ministre. [Elle verse du vin; ils boivent dans la même coupe.) Sais-tu que tu as une main charmante? C'est cette main qui tient le pinceau , c'est là ce qui.... (Elle s'arrête tout-à-coup.) Àh! quel est donc cet anneau, messire?...

EDGAR

Mon anneau! mon anneau... C'est [avec effort), c'est de ma sœur.

LA REINE

Vous mentez, messire , vous mentez! Cet anneau n'est

point de votre sœur : c'est d'une maîtresse ; sans cela, vous n'auriez point pâli , ni soupiré. C'est affreux d'avoir des maîtresses quand je vous aime. Tous n'aimerez jamais personne, vous ; vous êtes un fou, un débauché... et je ne voudrais pas être votre femme , quand même vous seriez couvert d'or et prince du monde entier. Tous allez me donner cet anneau , n'est-ce pas , Edgar ?

EDGAR

Je te dis que tu ne l'auras pas , que je ne puis te le donner, parce que ma sœur pleurerait.

LA REINE , avec une larme.

Tu neveux pas me le donner, cet anneau?... eh bien ! garde-le ; je tâcherai de croire qu'il vient de ta sœur. . . et puis , je détournerai les yeux pour ne pas le voir. (Ils s'embrassent et vident une nouvelle coupe.) Àimes-tu le vin de mon vieux ministre?...

EDGAR , ivre , se lève.

Ton vieux ministre est un fameux drôle d'avoir d'aussi bon vin ; et toi... tu es une belle amoureuse , sur ma parole ! Je suis fièrement heureux. Je suis aimé. de la reine, je suis l'amant de la reine. ... Ah ! ah !

LA REINE , effrayée.

Tais-toi donc , ne crie pas ainsi ! . . .

EDGAR , de plus en plus animé.

Je veux crier ; je suis l'amant de la reine, je suis le premier du royaume. Eh ! par Dieu ! pourquoi me taire? Je suis l'égal de la reine ; je suis grand , je suis fier et beau l Cette belle souveraine doit se croire bien heureuse : je vais la rendre illustre jusque dans la postérité ; je vais la peindre dans ses voluptueux atours , et le peuple unira nos deux noms comme ceux de Raphaël et de la Fornarina.

LA REINE , avec dédain.

Vous êtes fou, messire. La reine ne s'est jamais abaissée au point de vous aimer. A vous entendre, le peuple me re-

garderait comme une courtisane, et je serais perdue. Misérable ! . . . (Edgar se jette sur le divan en riant aux éclats.) Ris, infâme, je reconnais ma honte. Adieu! tu ne me reverras plus i À moi , Rodolphe ! (Rodolphe parait.) Rodolphe , "tu m'as compris?. . .

RODOLPHE

Oui , souveraine ; mais à mon âge , le remords

LA REINE

Tiens, voici pour tes remords. (Elle lui donne une bourse, et sort.)

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