SCÈNE TROISIÈME
EDGAR , seul.
Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce un rêve, une réalité? Veut-on se jouer de moi, ou suis-je en effet le bien-aiméde quelque dame ? Seraient-ce mes étourdis de compagnons qui auraient monté ce coup pour me railler?... Non , ce ne peut être cela. Ils n'ont pas à leur disposition d'aussi somptueux appartements, ni surtout d'aussi excellent vin. (Il s'assied et boit.) J'aime le bon vin ; il me fait monter le sang au cerveau , il me donne d'heureuses idées , et par lui j'éteins la douleur et le remords.... Du remords! pourquoi? Comment! j'avais pu l'oublier, elle, ma Fiametta, mon ange ! Fiametta , si confiante et si douce , qui n'a que moi pour soutien , pour ami , pour frère.... Je l'avais oubliée, ingrat! Je ne suis pas digne de cet amour naïf, moi qui ai tant dispersé de tendres paroles et jeté tant de baisers au vent. 0 Fiametta , j'ai le cœur serré... je songe
maintenant à nos pures causeries du soir, à îes larmes virginales, à ton front chaste où pourrait briller l'auréole de la Vierge. . . . Et si je n'étais pas un homme , je pleurerais. Suis je donc un être incorrigible ? Est-ce que je vais toute ma vie rêver des romans et palpiter au frissonnement d'une robe qui se glisse dans l'ombre? N'est-ce pas assez d'un amour, d'un véritable amour? Elle , du moins , voit naître à peine l'aurore de sa pensée: elle n'a point les traits flétris, le front palissant ; elle estbelle, rose, souriante ! Fiametta, c'est toi qui inspires mes pinceaux, et je sais que tu es heureuse lorsqu'on dit que j'ai fait une belle œuvre. Tu vis de ma vie , tu m'aimes parce que je suis artiste, tu m'aimes pour toujours, sans partage. Mais toutes ces courtisanes qui m'ont aimé en passant, pourquoi m'aimaientelles? Parce que mon pourpoint était bien taillé, ou que j'avais bien fait boucler mes cheveux . ou que j'avais de l'argent pour les conduire au bal.... C'est toi seule, enfant chérie, qui aimes mon âme.... Je me suis dit cela cent fois... et cependant j'ai suivi sans y songer les pas de ce vieux misérable , je suis ici dans une chambre inconnue, attendant une inconnue, et m'enivrant avtc son vin.... Je t'avais oubliée , Fiametta , parce que j'ai une tète folle et que mes rêves- sont insensés. Mais il n'en sera plus ainsi , par le ciel ! Je ne veux plus chercher du plaisir chez une femme qui se cache. Au diable les romans , les enlèvements , les séductions , les folies ! Je veux être heureux. (17 regarde son anneau eî le baise.. Voici mon talisman. Adieu, chambre maudite ! . . . Il prend son manteau, son chapeau, son épée, er va sortir.