‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 137 sur 143 · FRANTZ LE PAUVRE IDIOT · texte numérisé non relu

FRANTZ LE PAUVRE IDIOT

Dans le pays de la Suisse, au bord d'un torrent qui gronde , s'élèvent plusieurs chalets qui forment un village. Rien n'est pittoresque comme cette nature à demi-cultivée, cet horizon bleu , ces vallées et ces monts. Le calme semble habiter dans ces lieux rustiques où n'a pas encore pénétré le souffle corrompu des villes , ni cet usage qu'on appelle la civilisation dans la langue des romans. Tout y est paisible: les hommes, la nature et le ciel; le torrent seul roule ses eaux avec un perpétuel murmure , et ce bruit avertit l'âme rêveuse que le calme parfait ne peut exister nulle part.

Là s'est passée , il y a deux ou trois ans , la courte et touchante histoire que je vous raconte. Je la tiens d'un voyageur qui en fut le témoin oculaire ; et jamais il n'y songe sans une larme de souvenir et d'attendrissement !

Depuis longtemps les habitants du village vivaient heureux , satisfaits de leurs travaux et de leurs plaisirs ; le matin , ils s'en allaient gaîment à la charrue pour s'en retourner, vers le soir , auprès de leur mère ou de leur sœur. C'était partout l'insouciance et le sourire. Mais , hélas ! il est un tyran qui n'épargne rien , que rien ne peut fléchir; un tyran qui domine les rois sur le trône et les pauvres dans leur chaumière ; en un mot ce fut l'amour qui vint jeter sur le hameau un nuage de soucis et de tristesse.

Nina , la fille de la vieille Berthe , la brune Nina qui, en grandissant , était devenue la plus gracieuse et la plus jolie de tout le canton , avait enflammé pour elle les jeunes

à-l'heure ! . . . Puis ses yeux se remplirent de larmes. . . Quel était cet être mystérieux? un homme jeune encore, malheureux et pauvre , qui depuis son enfance ne comptait pas même un beau jour. . . Il n'avait pour abriter sa tête qu'une chétive cabane mal défendue de la rigueur des saisons , pour vêtements il avait des haillons informes ; pour nourriture , l'aumône que lui jetait la brusque charité des villageois. Son visage était pâle et maigre; et jamais un baiser de mère ou d'amante n'avait consolé la tristesse de Frantz!... Sa raison était restée sans culture ; et lorsqu'on le rencontrait sur la place du village , ou bien errant dans la campagne, chacun s'éloignait en criant: «Frantz le sorcier ! Frantz l'idiot ! » — Cet homme avait un cœur pourtant, car il priait Dieu tous les matins et tous les soirs ; il aimait les violettes, et lorsqu'il apercevait une belle jeune fille , il pleurait!

Nous venons de le voir auprès de Rettly et de Nina qui se parlaient d'amour. Les deux amants l'avaient injurié. En cela , ils avaient fait comme tout le monde. Le bonheur nous rend durs parfois. Frantz se retira, brisé par ces injures, et cependant il était habitué à l'insulte. Mais si les outrages de tous le trouvaient insensible , ou le rendaient furieux, ceux de Nina semblaient complètement l'anéantir. Devant elle il tremblait , il soupirait , et cette femme réveillait sans doute une raison engourdie par l'infortune et la solitude.

— Elle me maudit, murmura Frantz en marchant; maudit par elle comme par tous. Que leur ai-je donc fait ? Qu'ai-je fait à Dieu, pour qu'on me déteste? Elle est si jolie. . . je lui pardonne. . . Et ce Rettly ! . . . je voudrais l'écraser. . . pourquoi. . . Oh 1 le dimanche , je voudrais bien danser avec elle... Oh! Nina! danser avec elle... je n'oserais pas. . . Et puis , quand je la regarde , elle est en colère , elle me chasse. . . Ah ! elle se marie demain ; cela me fait mal. . . Pourquoi?. . . Paresseux ! elle m'a dit : Paresseux ; ils m'appellent tous: Paresseux! Est-ce que je sais travailler? Est-

ce qu'on m'a appris quelque chose? Est-ce qu'un seul voudrait me prêter sa charrue et son champ?... Mais j'aimerais le travail , je ne crains pas la fatigue , je m'ennuie et je souffre. . . Donnez-moi de l'ouvrage pour qu'elle ne m'appelle plus paresseux. Ah! elle se marie demain.

Et Frantz l'idiot, en conversant ainsi avec lui-même, suivit instinctivement le chemin de la ville, sans trop savoir quel chemin il suivait.

Vint le soir; — un beau soir silencieux et parfumé, frais comme l'Eden , voluptueux comme l'amour. Le soleil venait à peine de disparaître, et le voile du crépuscule couvrait déjà les montagnes. Il y avait à l'horizon des couleurs d'or , des vapeurs douces qui prédisaient un joyeux lendemain. Les feuilles et les oiseaux murmuraient ensemble , et les fleurs s'endormaient sous la fraîcheur de la rosée ! . . . — C'était un beau soir.

Nina revenait de la ville , d'où elle apportait sa parure de noces, sa blanche parure de mariée. Légère comme l'oiseau , vive comme la gazelle, la brune enfant marchait le long du torrent, en sautant parfois pour aller plus vite. Son cœur palpitait, car Rettly l'attendait sans doute impatiemment ; souvent elle jetait les yeux sur la robe qu'elle tenait entre ses mains avec un soin de parfaite coquetterie. Et déjà elle croyait se voir toute parée, déjà le temple nuptial s'ornait de flambeaux ! . . . Il n'est rien de plus charmant que cette rêverie qui précède le bonheur ; espérance sans nuage qui vous fait entrevoir la félicité des cieux !

Déjà la jeune fille avait franchi la plus grande partie de sa route , elle apercevait près d'elle le clocher du village ; et de loin elle entrevoyait son chalet où sa mère l'attendait sur le seuil avec Rettly qui était revenu des champs. Alors elle voulut presser sa course , elle oublia tout , elle tendit les mains vers sa mère et son fiancé. . . Mais soudain le sol manqua sous ses pieds rapides; et Nina, en glissant, tomba dans le torrent , ce gouffre écumenx, quelle n'avait pas vu s'entrouvrir sous ses pas ! . . . L'infortunée poussa \t\\ cri

de détresse qui retentit dans les échos de la vallée, et le gouffre se referma, roulant sans pitié son onde impétueuse et murmurante.

Au même moment , un homme parut sur les bords de l'eau , un homme robuste et pauvrement vêtu , qui avait timidement suivi Nina depuis la ville, sans oser se faire voir. Cet homme... c'était Frantz l'idiot !

Rettly accourut aussi vers ce lieu fatal, ainsi que Berthe et tous les habitants du village; et tous se mirent à contempler le torrent avec des cris de douleur et des signes de désespoir.

On vit alors une chose extraordinaire et solennelle... Frantz , l'objet du dégoût universel , Frantz qui marchait toujours la tête basse et l'œil hagard, releva fièrement le front. . . et ses yeux s'animèrent. Il saisit par le poignet le désolé Rettly , et lui montra le torrent avec un majestueux silence.

Le fiancé de Nina contempla l'onde avec épouvante , et recula de trois pas en arrière; alors Frantz jeta sur lui un regard de dédain , et lui lança ce seul mot :

— Lâche 1 !

Puis^ il se précipita dans le torrent pour la sauver... Cruel moment ! incertitude affreuse ! . . . Tous les villageois réunis sur la rive examinaient l'abîme, sans qu'un cri sortît de cette foule inquiète. . . . Les cœurs battaient avec une muette stupéfaction. Hélas! l'espérance était faible, la mort presque certaine ! . . . La vieille Berthe, anéantie, était agenouillée sur la terre sans avoir la force de prier. Rettly, pâb, se reprochait son peu de courage, et n'osait regarder l'onde menaçante. C'est que jamais ce torrent n'avait lâché une seule de ses victimes; il avait englouti déjà bien des cadavres de jeunes filles et de montagnards. . . . Adieu donc, ô Nina , ton avenir tant rêvé ; adieu , belle enfant ! . . . Le temple de l'hymen ne s'éclairera point pour toi... ta mère ne sentira plus ton baiser... et ton fiancé ne doit plus te revoir ! . . .

Attendons... ne la pleurons pas encore.... Voyez : l'eau s'entr'ouvre... un homme apparaît sur la surface; il tient une jeune fille évanouie. . . . C'est Frantz ! c'est Nina ! . . . Noble Frantz, comme il nage avec vigueur! comme il semble porter légèrement son gracieux fardeau ! On dirait qu'il est plus fort que la fatalité , plus fort que le trépas.... Il est fier et beau maintenant , le pauvre fou ! Voyez : ses cheveux et ses vêtements ruissellent, mais sa force herculéenne n'est point lassée ; elle est décuplée par une invisible puissance. Voilà qu'il gravit les rochers comme un chamois , qu'il ramène au bord la charmante fille de Berthe , et qu'il la dépose sur le gazon. Mais elle est encore évanouie, elle paraît dormir. . . sa mère la réchauffe de ses baisers, chacun s'empresse autour d'elle, et son sauveur, que maintenant la raison éclaire, l'admire en souriant.

Enfin , la jeune fiancée fait un mouvement, son visage se colore, ses yeux s'entr'ouvrent et se raniment d'un rayon dévie. Nina est sauvée , sauvée! un bon génie vient de l'arracher à cette mort funeste. Sauvée , ô bonheur ! Elle se réveille , se redresse , et cherche du regard quelqu'un dans la foule.... Frantz palpite! Soudain elle aperçoit Rettly , son beau fiancé ; à cette vue, elle pousse un cri de joie et se jette à son cou.

L'ingrate! — Frantz sent une froide larme retomber sur son cœur , et regarde le ciel avec mélancolie :

— Mon Dieu , fit- il , il ne l'aime pas autant que moi pourtant !

Et sans que nul ne songe à l'arrêter, sans que nul n'ait encore songé à récompenser son dévouaient, le malheureux Frantz, si ton, si courageux, s'éloigne brusquement de la fouie , et se rejette dans le torrent qui mugit en recevant sa proie. A ce bruit , chacun s'étonne; on cherche Frantz , le modeste sauveur de cette Nina qui l'a tant de fois repoussée avec injure; on l'appelle... l'écho seul de l'onde répond avec un gémissement lugubre. C'en est fait du pauvre idiot! L'ombre devient plus épaisse... et d'ail-

leurs, quel autre serait assez hardi pour sonder la profondeur de ce gouffre fatal ? Le malheureux a préféré la mort à tant d'ingratitude et de souffrance. Les ténèbres de sa raison s'étaient dissipées ; il avait compris son amour et son malheur, il avait compris les hommes et la vie.... Le sacrifice était accompli dans son entier. N'était-ce pas une leçon et un remords pour ceux qui avaient insulté à son infortune , un remords qui devait glacer Nina et Rettly au milieu de leur fête et de leur amour?...

Le lendemain , on retrouva le cadavre de Frantz. Ses traits étaient calmes et ses mains jointes. Il fut enterré en terre sainte.

Nina aimait tant Rettly , qu'elle devint sa femme après une semaine écoulée , mais sans oublier pour cela la belle action de son libérateur. La jeune épouse va souvent , le soir, s'agenouiller sur la tombe du pauvre idiot; elle y verse des larmes et des prières.

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