TRADITION ALLEMANDE
Douze coups sonores , frappant le timbre de la vieille horloge, retentissaient dans l'air de la nuit,et déjà le bruit de la dernière vibration mourait lentement et s'en allait perdu dans l'écho. Le silence étendait de nouveau son aile somnolente sur la vaste nature , la brise elle-même semblait endormie , le feuillage des arbres laissait exhaler à peine ce soupir léger qui s'envole du sommeil. A ce moment solennel , il semble que la vie se soit retirée de la
terre % et que la mort , secouant son linceul glacé , se dresse lentement du fond de ses cavernes pour contempler l'univers immobile sous son pâle regard. Et celui qui veille à cette heure écoute avec effroi la voix du souvenir qui lui rappelle les traditions antiques et l'histoire des fantômes échappés aux tombeaux. Celui qui veille alors ne hasarde dans la campagne qu'un œil timide , de crainte d'être épouvanté par la vue subite d'une âme en peine, ou par l'aspect fantastique d'une ronde de sorciers et de démons. Il est minuit I Le ciel a des reflets mystérieux , les étoiles qui peuplent l'horizon et qui laissent couler sur l'herbe le flot de leur blanche lumière ressemblent à des myriades de lutins , et ces flots de lumière indécise sur le gazon ont des dessins capricieux et magiques ; le fleuve qui pousse contre la rive son onde frémissante a d'incompréhensibles murmures. Tout est mystère , illusion , terreur et magie... Il est minuit.
Malheur donc au voyageur égaré sur la route qui cherche en vain dans l'espace un toit hospitalier , et qui ne rencontre à ses pieds que des broussailles , et du vide devant les yeux ; malheur à lui ! Satan le guette ; mais surtout malheur à la jeune fille qui ne trouve pas dans sa couche de vierge le calme d'un repos oublieux ; — la folle qui chasse , à minuit , le repos de sa paupière, et qui ouvre sa fenêtre pour se rafraîchir le front avide de rêveries , celle-là respire vite un soufle infernal , et risque fort de sentir palpiter d'effroi son âme qui ne songe guère à Dieu. Car elles ne songent pas à Dieu les jeunes filles qui veillent à minuit ! Quand on n'a dans le cœur ni de l'amour ni du remords , l'on dort toujours à cette heure-là , parce qu'on se souvient des légendes que l'on a dans son enfance entendu raconter,
Or, il était minuit ; et Columba veillait !
C'était au couvent des dames Sainte-Thérèse, à la vieille horloge dont le clocher gothique surmonté d'une croix s'élève dans la vaste cour , c'était dans ce pieux et paisible
asile que nous avons entendu résonner le tintement de l'heure... La maison du Seigneur , où les rayons du plus beau soleil ne font même pas éclore le cri d'une vie bruyante , était surtout en ce moment plongée dans un silence profond. Sous ce toit qui abrite de son aile tutélaire la piété la plus pure et la plus touchante , parmi cet essaim de vierges dévouées à Marie et qui couleront leurs années sans que le monde fane jamais leur âme d'une pensée impure , toute voix profane est un sacrilège , toute idée impie est un poison qui tue. La religion du cloître est un aride chemin que l'on doit traverser avec une sévère énergie , sans se retourner pour saisir un lambeau des harmonies mondaines , sans s'arrêter pour aspirer le parfum des roses, sans se baisser pour cueillir les fleurs épanouies. Jeunes filles vouées au Ciel , ces harmonies , ces parfums et ces fleurs sont des pièges que prépare à votre faiblesse l'ennemi des âmes. Marchez ! marchez sans crainte et sans regret vers le Dieu qui vous tend les bras. 0 vous, enfermées dans les murs du cloître , priez tout le jour ; ne recevez point les billets de perdition que vous font parvenir à travers les grilles de jeunes et beaux gentilshommes; et si vous aviez un fiancé naguère , n'y songez plus, ne l'aimez qu'en mêlant à Dieu son souvenir. Le monde n'est pas un temple digne de votre amour. Priez, espérez ; pour qui croit en Dieu, la vie terrestre n'est pas longue.
Mais Columba , la jeune et belle nonne du couvent des dames Sainte-Thérèse , à Cologne , n'a point compris la sainteté sublime de sa terrestre épreuve ; quand la porte du cloître s'est refermée sur elle , quand pour accomplir un vœu fait au chevet de son père mourant, Columba laissa tomber ses beaux cheveux sous les ciseaux du prêtre , et dit au monde un adieu pénible , elle ne sut achever le sacrifice qu'avec déchirement. Sa vie était vouée au Ciel , mais son cœur était au monde... et l'attachement frivole des choses de la terre étouffait en elle la semence de l'amour divin. Il lui semblait que la porte du cloître était
une épaisse barrière qui la séparait d'une vie de délices ; aussi , loin de trouver parmi ses compagnes naïves cette piété suave qui compense les joies misérables d'ici-bas , en faisant goûter par avance le bonheur d'en haut , Columba souffrait et pleurait tout le jour, Columba veillait toutes les nuits. Et c'était à peine si elle osait élever à Dieu sa timide prière ; car le vœu de sa prière était presque toujours une impiété !
Hélas ! quand elle appartenait encore au monde , elle avait aimé , aimé de toutes les forces de son cœur. Et cet amour, jadis pur et légitime , avait laissé en elle une trace si profonde , que l'air du cloître ne pouvait en glacer la flamme. Lorsqu'on l'entretenait des mystérieuses douceurs de la vie chrétienne , et du charme de la paix que Marie donne à ses élus , la pauvre captive laissait tomber sa tête sur sa poitrine , une larme coulait de sa paupière , et tout bas , bien bas elle se disait :
— Oh ! mon fiancé... mon Edward...
Quiconque l'eût aperçue mélancolique et pâle , eût compris sans doute les tortures de la malheureuse enfant, ces tortures que n'avaient point devinées les nonnes à la pensée calme et pure. Toutes ces jeunes filles dont le cœur ne bat plus , dont l'esprit seul est absorbé dans une divine extase , ne savent point qu'il y a dans la vie des orages et des souffrances , et que l'horizon n'est pas toujours pâle et bleu comme le firmament d'un beau soir. Ainsi donc elles ne comprenaient pas ce qui creusait les joues de Columba , elles ne devinaient pas ce qui faisait couler ses pleurs. A peine si elles remarquaient les ravages que les regrets imprimaient sur son front languissant. Pauvre Columba ! qu'étaient devenues ces couleurs riantes et vives qui donnaient jadis à son teint l'éclat d'une rose empourprée ? Maintenant, c'est la pâleur de l'agonie, c'est le froid du tombeau. Naguère , en ses jours de jeunesse et d'amour , on l'admirait souple et folâtre comme ce blanc oiseau dont elle portait le nom poétique ; elle penchait
gracieusement le cou , puis elle relevait au ciel son regard azuré , brûlant. Aujourd'hui , la malheureuse n'est plus que le spectre d'autrefois. Ce sont bien encore des yeux de flamme , mais cette flamme a quelque chose d'étrange et de désespéré ; la bure de religieuse n'a pas encore étouffé la vie dans sa poitrine; mais ses palpitations , ses soupirs qui soulèvent ses vêtements et qui décèlent l'ardeur du sang dans les veines , tout cela n'est que de la douleur. C'est l'effort du délire , la convulsion de la fièvre, la lutte impuissante de la faible créature déchirée sous les serres du destin.... Que plus heureuses sont celles qui n'ont point touché la coupe du monde de leur lèvre virginale ! Si leur bonheur n'est que du sommeil , au moins elles sont à l'abri des aiguillons du sort , et le réveil de la félicité céleste les attend au port de la vie. . . .
Or , cette nuit-là , comme toutes les nuits précédentes , n'avait point apporté la fraîcheur de l'innocence à Columba l'amoureuse. Les artères de son front battaient et l'étourdissaient d'un fébrile murmure, l'air n'arrivait jusqu'à elle que froid et pesant comme les émanations de l'enfer. Elle étouffait et tremblait , comme si l'heure suivante devait apporter à son inquiétude l'arrêt suprême de la destinée; et chaque bruissement de cet air de glace , chaque battement de ce cœur ulcéré, chaque murmure de cette mémoire sacrilège, tout lui jetait ce mot impie : — Edward ! Edward !
Toutes les nonnes du couvent étaient plongées dans le repos depuis quelques heures , et chaque lumière s'était éteinte depuis longtemps dans les cellules des sœurs ; les ténèbres couvraient la maison sacrée. Seule , retirée dans son étroite chambre , Columba laissait brûler encore sa petite lampe vacillante , pâle et frémissante comme elle. La jeune fille rêvait , et l'on eût dit , en voyant ce visage coloré par les reflets du morne flambeau , l'on eût dit une étoile solitaire perdue dans un ciel gris. Elle rêvait , et , pour chercher une brise un peu plus douce que l'atmosphère emprisonnée de sa retraite , elle avait ouvert la fe-
nêtre de sa cellule , et la ville de Cologne , avee ses vieux toits et ses vieux clochers , se déroulait comme une masse informe devant les yeux fixes et distraits de la rêveuse enfant ; Cologne, la ville de sa jeunesse , de ses beaux jours , de ses doux souvenirs ! Les sommets gothiques des édifices, les murs dentelés dont la lune blanchissait les flancs , le Rhin dont elle entrevoyait au loin les replis sinueux perdus dans la brume : il y avait dans cet aspect fantastique un ensemble d'images qui réveillait la mémoire de l'imagination. Accoudée sur le châssis de la fenêtre , Columba regardait et frissonnait. Tantôt elle croyait voir de grands squelettes dans ces rayons capricieux de lune , mélangés d'ombre ; tantôt elle croyait ouïr , dans les murmures du Rhin et le gémissement du vent , la voix mystérieuse des trépassés. — Bientôt son regard vagabond, plongeant dans la nuit , se posa sur une maison gothique située vers l'angle d'une rue voisine, et le voile des ténèbres sembla s'écarter de cet édifice sous le souffle de sa pensée ; elle absorba sur ce point toute sa rêverie.
Cette maison , c'était le livre de sa vie. En l'apercevant, elle lisait le passé. Columba se mit à répéter en elle-même et machinalement cette histoire envolée.
« C'était dans cette demeure que s'étaient écoulés tant de beaux jours. — Ils sont perdus ! — Il n'y a pas longtemps, elle vivait dans ce palais et respirait l'air de la liberté , de l'espérance. — Aujourd'hui , ce palais... elle ne l'aperçoit plus qu'à travers les grilles d'une prison , comme son ave=nir à travers les nuages de la souffrance. C'en est donc fait ! — Là , sur ce balcon , elle se montrait souvent vers la fin du jour, et sa voix modulait une chanson nonchalante , pareille à celle du rossignol qui sait attirer à lui' la présence des oiseaux qui voltigent dans la forêt. . . . Ainsi faisait Columba jadis, lorsqu'elle habitait cette maison dont elle a quitté pour jamais le seuil. . . . Elle aime à se rappeler ces heures de bien-être où l'avenir se colorait d'une manière si brillante ; elle repasse même en idie les mots de la douce
chanson qu'elle répétait le soir; — tout, jusqu'au plus humble détail , est un baume pour une captive , lorsque ce détail se rattache à ses souvenirs de liberté! — Cette chanson de jeune fille était comme celle du rossignol ; elle avait un charme attractif répandu dans les airs ; au bruit de ces doux accents , un chevalier venait alors , et sa voix se mêlait à celle çle la chanteuse. Ce chevalier, c'était le jeune Edward, Edward deHolstein. C'était avec lui qu'elle échangeait des paroles d'amour , avec lui s'était accompli le serment des fiançailles. Et le père de Columba lui-même avait béni cette union naissante ; il souriait d'une joie infinie en pressant dans sa main vénérable la main de sa fille et celle du jeune sire qu'il appelait déjà son fils. . . .
» Les jours se succédaient ainsi dans une gracieuse conformité qu'embellissait l'espérance ; chaque aurore nouvelle était un flot qui portait les deux amants aux rives du bonheur. Le soleil de la joie préparait le soleil de l'hyménée , et la voûte de l'espace étincelait d'azur et de lumière. Mais bien fou , bien malheureux est celui qui se fie au sourire de la terre et du printemps passager ! Il se prépare des déceptions cruelles, de l'angoisse et du désespoir. Le vieux père de Columba, d'abord plié sous un mal mystérieux, se vit bientôt gisant et près de l'agonie... sa dernière heure allait bientôt sonner! Et le destin de Columba devait conserver une teinte sombre de ces noires funérailles et de ce triste deuil. Comme le vieillard était mourant, avant de donner à sa fille la bénédiction suprême , il lui dit : ■ — Ma Columba, l'ombre de ta mère m'est apparue en songe ; elle m'ordonne de te vouer au Seigneur. Je crois entendre encore la parole du fantôme , je crois voir son visage , jadis tant aimé , maintenant effroyable et terrible. 0 ma pauvre enfant! fallait-il suivre l'ordre de ta mère, fallait-il f arracher au monde et flétrir cette couronne dont se parait déjà ton front brillant d'espoir? Pouvais-je renoncer à notre Edward , le chasser de notre maison , et briser l'avenir que j'avais rêvé pour vous deux ?... J'ai lutté de
longs jours contre cette idée; c'est cette lutte qui me tue ! Le spectre de ta mère revenait chaque nuit , de plus en plus pâle , de plus en plus hideux, me crier : « Il faut » qu'elle consacre sa vie au cloître , ou tu seras à l'en- » fèr ! . . . » Ta mère a quitté sa tombe pour me crier cela. Oh ! si tu veux que je te bénisse, que je me présente avec calme devant l'Eternel , jure-moi , jure-moi que tu sacrifieras le bonheur de la terre et que ta vie sera vouée à Dieu...
» Palpitante , égarée en face de l'agonie paternelle , Columba , la pauvre enfant , avait prononcé le serment fatal. Puis, elle n'avait plus entendu que la bénédiction du mourant , à laquelle se mêlait un sanglot d'Edward. Elle n'avait entendu que cela, car le sentiment s'était retiré d'elle ; un lourd engourdissement avait glacé son esprit , espèce de mort passagère , moins douce , mais plus bienfaisante que le sommeil , puisqu'elle est plus profonde. Quand elle s'était réveillée, Columba s'était vue séparée de tous ceux qu'elle aimait : son père était au sépulcre, son Edward était à la vie du monde , elle était entourée de grilles et de murailles .... Elle était nonne ! »
C'est pour cela que la fiancée du sire de Holstein rêvait à l'heure où dorment les jeunes filles ; c'est pour cela qu'elle ne connaissait point l'existence paisible de ses compagnes , qu'une vocation divine avait conduites dans cet asile sacré. Voyez : l'horloge a vibré pour la seconde fois , l'infortunée est encore à la fenêtre de sa cellule.
En repassant en elle-même ses ardents souvenirs , à l'aspect de cette maison qui lui avait rappelé son passé d'une manière si profonde, et puis agitée aussi par l'atmosphère surnaturelle des nuits, Columba sentit le tourbillonnement d'un vertige étrange ; elle éprouva les sensations d'autrefois , elle respira de toute son âme cette époque écoulée, et cet amour qui la rongeait faisait frissonner son cœur sous les plus vifs aiguillons. Columba se leva de son escabelle , puis penchant la tête au dehors comme pour
embrasser la ville d'un unique regard , elle se prit à répéter cette amoureuse chanson qui servait naguère d'appel et de signal à son fiancé qu'elle ne revoyait plus.
0 surprise ! ô terreur ! ô joie ! . . .
La grand'porte de la maison sur laquelle la jeune fille tenait les regards fixés , s'ouvrit tout-à-coup et donna passage à un chevalier bardé de fer qui monta sur un noir coursier et s'avança vers le couvent des dames Sainte- Thérèse. Le cavalier , qui avait la tête entièrement couverte par son casque, semblait devoir rester inconnu pour tous. Mais une amante a le cœur d'une mère ; un pressentiment qui l'agite , une idée fugitive qui l'effleure de son aîle, un rien suffit pour lui faire découvrir le voisinage de l'objet chéri. Telle se trouve alors la tendre Columba. ... Ce chevalier qui accourt à l'appel de sa chanson n'est pas un inconnu pour elle. La forme de sa tournure qui se dessine indécise dans les ténèbres, l'allure de son cheval, le bruissement de son armure , et , plus encore , les battements répétés de son cœur , à elle , tout annonce à l'heureuse amante la venue du fiancé qu'elle implore.... Columba reste le cou tendu , les bras pendants , et veut prononcer ces mots que l'émotion ne lui permet pas d'articuler : — - Edward! Edward!
Dès-lors, une force surnaturelle domine la sacrilège enfant. Edward est venu se placer sous la fenêtre de la cellule, #et son coursier reste immobile à cet endroit. Un rayon blanchâtre éclaire la cuirasse du cavalier. Columba'peut le voir , mais il est couvert de son armure ; elle ne peut distinguer ses traits cachés par le fer. Mais elle l'a reconnu.... Oh ! c'est lui , c'est bien lui , c'est son Edward tant adoré , tant pleuré pendant les jours infinis d'une captivité cruelle! Il est là ; du moins ils pourront se parler, échanger leurs chants d'amour , leurs soupirs de joie jusqu'au matin. — Edward! Edward!... Qu'est-ce donc? Il fait un geste , un signe : « C'est un appel ; il m'attend... en bas. Je vole vers lui. Je viens à toi, je viens, ô mon Edward ! »
Ainsi Columba laisse exhaler le cri de son délire, et sur îe signe que le cavalier lui a fait pour qu'elle descende auprès de lui ; la nonne quitte sa cellule et descend à pas précipités le vaste escalier du cloître silencieux.
Malheureuse ! n'as-tu plus un éclair de raison qui te montre les sentiers de la droite voie? Edward! ce mot est donc pour toi une magie infernale? Ne te souviens-tu plus qu'an indissoluble serment te lie à cet asile que tu veux fuir ? Ne sais-tu pas que briser ces liens , c'est briser la chaîne qui te retient à Dieu ? Puis , ne songes-tu pas , ô jeune insensée , que le murmure de ta fuite peut éveiller les compagnes, et que, si l'on connaît cette profane tentative, le voile de l'honneur tombera de ton front flétri?..-. L'on te jettera les noms d'infâme, de sacrilège, et le blanc troupeau des saintes ouailles s'éloignera de toi comme d'une brebis frappée d'un mal horrible et contagieux!...
Mais la nonne , aux pensées de flamme , n'entend plus ni la voix de la raison ni celle de l'honneur. Peut-elle se souvenir de son serment, de son Dieu, de son âme? Edward est en bas qui l'appelle , Edward l'attend; et son coursier rapide les emportera tous deux loin des sarcasmes du monde, loin des murs d'une impitoyable prison. Cette idée entraîne la fugitive comme une force invincible. Elle descend l'escalier à pas précipités, et c'est à peine si l'instinct lui fait prendre quelques vagues précautions pour qu'aucun bruit n'éveille les religieuses endormies. . . . Elle arrive enfin au bas de l'escalier, et traverse le couloir qui mène* au dehors. — O ciel ! la porte de fer, la porte épaisse et lourde du cloître se dresse devant elle , comme un obstacle sur lequel vient se briser l'impuissant effort de son âme. . . . — Suis-je folle? se dit Columba toute glacée ; j'étais venue ici sans songer à cette inflexible barrière ! O mon Edward ! va-t'en ; les nonnes ne sortent pas plus du cloître que les morts de leur tombeau.
Et vaincue , résignée , Columba s'arrête et demeure affaissée sur elle-même ; elle appuie sa tête sur une main,
tandis qu'elle pose l'autre sur son cœur. Penchée de la sorte , elle ressemble à l'ange déchu qui s'enveloppe de ses ailes alourdies , et qui pleure parce qu'il se voit privé de l'aspect du ciel.
Alors , et par un inexplicable mystère , la lourde porte s'ébranle comme d'elle-même , se disjoint lentement et s'ouvre enfin en criant sur ses gonds : l'air des nuits s'engouffre à pleines bouffées dans l'étroit couloir, et Columba respire avec enivrement cet air de liberté. Edward , toujours debout sur son immobile coursier , n'est plus qu'à deux pas d'elle. L'amante stupéfaite , fascinée , se redresse et s'élance d'un bond hors du couvent , sans réfléchir si le miracle de cette liberté inattendue lui vient du ciel ou de l'enfer. C'est ainsi que l'oiseau s'élance- d'une seule volée vers l'azur, si l'ouverture de sa prison mignonne cède subitement à ses efforts découragés. g
Columba , sans jeter un regard en arrière , se trouve tout-à-coup auprès du sire de Holstein :
— Fuyons ! mon Edward , s'écrie-t-elle palpitante ; je suis à toi, mais fuyons. . . . Merci de ton amour, oh ! merci ; j'ai bien souffert , je t'ai bien attendu ! . . .
Le cavalier cependant ne répondit pas ; il tendit à la jeune fille sa main couverte d'acier ; elle la saisit avidement et se sentit transportée sur le coursier noir , derrière son fiancé, à la taille de qui elle se soutint. Le contact de cette main et de cette armure était si glacial que Columba frissonna malgré elle et sentit chanceler son courage. Mais elle se rassura bien vite en songeant qu'elle était auprès d'Edward !
Aussitôt le cheval s'ébranle et prend sa course à travers la ville , emportant sur son dos vacillant les deux fiancés. Les maisons , les édifices , les rues passent avec vitesse devant les regards des fugitifs ; bientôt ils sont sortis de Cologne : le chevalier est toujours ferme et fort comme un rocher , la jeune fille se retient toujours à la taille du sire ,
et laisse balancer son corps gracieux avec le galop du sinistre destrier.
On se trouve bientôt dans la campagne qu'une vaste obscurité voile encore.
La nonne, fatiguée de cette course pénible, effrayée parles ténèbres , épouvantée du morne silence de son ami , laisse exhaler , pour mieux s'étourdir , des paroles de tendresse : — Que nous allons être heureux , dit-elle , ô mon époux ! Demain, l'aurore éclairera notre hymen. Une voix secrète me disait toujours de ne pas désespérer, d'avoir foi en toi , mon bien-aimé. Cette espérance laissait encore un peu de charme à ma solitude , à mes tourments. Tu viens donc pour tenir tes promesses d'autrefois... et moi, j'ticcomplis avec bonheur les miennes. Tu m'aimes donc toujours comme je t'aime , comme dans nos jours passés d'ivresse et de félicité?.. ;
Mais le cheval marchait toujours de plus en plus rapide, et le cavalier gardait encore un froid silence.
— Quelle pensée douloureuse enchaîne ta langue? reprit Columba pleine d'inquiétude et de souffrance. Tu peux me parler sans crainte , me dire : Je t'adore ! Ne sommesnous pas hors de l'atteinte de nos persécuteurs? Où donc allons-nous si loin? Ne dois-tu pas me conduire à ton burg(1)? Ton cheval ne va-t-il pas bientôt s'arrêter? Il vole comme le vent , son allure me brise.... Parle-moi, parle-moi donc , Edward ! J'ai froid , j'ai peur.
Hélas ! Edward ne répondait pas. . . .
En ce moment, le coursier fit un faux pas , et l 'étincelle jaillit de la pierre qu'il venait de heurter ; ensuite la lune se dégagea des nuées et laissa tomber sa lumière sulfureuse sur la terre tristement colorée de cette pâle lueur.
Columba jeta ses regards autour d'elle , et soudain elle laissa tomber un long cri de détresse et d'horreur. Elle se trouvait au milieu de l'asile des morts, au milieu des cj-
[[) Burg veut dire château.
près , des saules , des tombes et des croix funéraires. ... La pierre que le cheval avait heurtée, d'où l'étincelle venait de jaillir, c'était la pierre d'un sépulcre. Dieu puissant! Columba reconnaît le tombeau de son père sur lequel se trouve couchée une statue. C'est cette tombe qu'elle vient de fouler sous ses pas, c'est son père qu'elle heurte dans sa course impie ! .-. . Ne va-t-il pas se dresser pour lui rappeler le serment fait à son lit de mort, le serment qui rivait la jeune fille au cloître?...
En proie à la plus affreuse terreur , la nonne sacrilège porte une main fébrile au casque du cavalier ; elle relève sa visière et regarde au flambeau de la lune :
— Ah ! ce n'est pas le visage d'Edward ! !
C'est un spectre, un démon qui a pris l'armure du jeune sire pour tromper cette amante et perdre son âme. Au lieu des traits si doux et si chers de son fiancé , Columba contemple avec un horrible frissonnement la face cadavéreuse, décharnée, grimaçante du réprouvé. Vainement elle se débat, vainement elle veut fuir ces lieux où la mort et l'enfer ont établi leur siège , le poignet du démon étreint sa main frêle et la brûle. Alors Columba sent la force s'envoler de ses veines , et , jetant un regard mourant sur le pâle cimetière qui l'enveloppe de sa forêt de croix :
— Pardonne , ô mon père , dit-elle faiblement ; ô mon Dieu , pardonne ! . . .
Et son âme, pleine d'horreur, s'exhala de son corps.
Aussitôt le spectre secoua l'armure dont il s'était couvert , et voulut imprimer ses ongles victorieux sur l'âme gémissante de la vierge. Déjà même il s'apprêtait, avec un rire affreux, à l'entraîner dans ses noirs abîmes, lorsqu'un ange descendit des cieux, et levant sur le démon son glaive de flamme :
— Arrête, maudit ! s'écria-t-il ; cette âme n'est pas encore jugée. Elle ne sera ta proie qu'au moment où l'Etre-Suprême l'aura chassée de son lumineux séjour. Arrière ! . . .
Posant alors sous ses ailes l'âme tremblante et désolée „ le bon ange l'emporta vers le trib.unal céleste , tandis que le réprouvé , suivant de loin leur trace dans les airs , vint se placera l'entrée du ciel, afin d'ouïr l'éternel arrêt qu'allait prononcer le Seigneur.
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près , des saules , des tombes et des croix funéraires. ... La pierre que le cheval avait heurtée, d'où l'étincelle venait de jaillir, c'était la pierre d'un sépulcre. Dieu puissant! Columba reconnaît le tombeau de son père sur lequel se trouve couchée une statue. C'est cette tombe qu'elle vient de fouler sous ses pas, c'est son père qu'elle heurte dans sa course impie ! .-. . Ne va-t-il pas se dresser pour lui rappeler le serment fait à son lit de mort, le serment qui rivait la jeune fille au cloître?...
En proie à la plus affreuse terreur , la nonne sacrilège porte une main fébrile au casque du cavalier ; elle relève sa visière et regarde au flambeau de la lune :
— Ah ! ce n'est pas le visage d'Edward ! î
C'est un spectre, un démon qui a pris l'armure du jeune sire pour tromper cette amante et perdre son âme. Au lieu des traits si doux et si chers de son fiancé , Columba contemple avec un horrible frissonnement la face cadavéreuse, décharnée, grimaçante du réprouvé. Vainement elle se débat, vainement elle veut fuir ces lieux où la mort et l'enfer ont établi leur siège , le poignet du démon étreint sa main frêle et la brûle. Alors Columba sent la force s'envoler de ses veines, et, jetant un regard mourant sur le pâle cimetière qui l'enveloppe de sa forêt de croix :
— Pardonne , ô mon père , dit-elle faiblement ; ô mon Dieu , pardonne ! . . .
Et son âme, pleine d'horreur, s'exhala de son corps.
Aussitôt le spectre secoua l'armure dont il s'était couvert , et voulut imprimer ses ongles victorieux sur l'âme gémissante de la vierge. Déjà même il s'apprêtait, avec un rire affreux, à l'entraîner dans ses noirs abîmes, lorsqu'un ange descendit des cieux, et levant sur le démon son glaive de flamme :
— Arrête, maudit ! s'écria-t-il ; cette âme n'est pas encore jugée. Elle ne sera ta proie qu'au moment où l'Etre-Suprême l'aura chassée de son lumineux séjour. Arrière ! . . .
Posant alors sous ses ailes l'âme tremblante et désolée , le bon ange l'emporta vers le tribunal céleste , tandis que le réprouvé , suivant de loin leur trace dans les airs , vint se placer à l'entrée du ciel, afin d'ouïr l'éternel arrêt qu'allait prononcer le Seigneur.
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