‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 25 sur 143 · EN PLEINE MER · texte numérisé non relu

EN PLEINE MER

La nuit aux yeux d'argent pleure sur l'eau tranquille ; La vague a des soupirs comme une jeune fille

Que berce un mot flatteur ; Dans le firmament bleu les étoiles fidèles Brillent patiemment comme des sentinelles

Auprès du Créateur.

0 nuit !... pour le penseur que de sources fécondes ! Heureux qui peut ainsi contempler tous les mondes

Du sein de l'Océan ; Au-dessus de nos fronts se courbe un ciel immense , Sous nos pieds agités murmure et se balance

L'écume d'un géant !

Marche , mon fier vaisseau , sans craindre les tempêtes ! Après la douce nuit qui brille sur nos têtes,

Espère un doux soleil ; Le vent mélodieux qui gonfle la voilure, C'est le souffle léger de la belle nature

Qu'engourdit le sommeil.

Nochers, endormez-vous; rameurs, laissez vos rames; Ne craignez plus i'auster ni la fureur des lames,

Sources de votre émoi ; Bercés dans vos hamacs , dormez jusqu'à l'aurore ; Pour vivre de bonheur je dois veiller encore :

Mon ange... viens à moi!

Yiens , ma Stéfannia , mon ardente sultane ; Effleure de tes pieds le pont de ma tartane , Sans craindre un œ'ù jaloux;

Ici je suis Je maître... et toi la souveraine! Et mon amour est grand comme l'humide plaine Qui joue autour de nous.

Viens , fille de la Grèce , enfant des nobles rives Où le soleil colore avec ses flammes vives

La femme et l'oranger ; Fille du sang d'Argos , dont les généreux frères • Ont toujours secoué dans leurs mâles colères

Le joug de l'étranger !

Parais. Stéfannia ! . . . que j'admire en extase Ta tunique aux plis d'or, et l'écharpe de gaze ,

Folâtre pavillon ; Et le turban soyeux penché sur ton oreille , Et ton poignard qui joue, ô ma piquante abeille ,

Le rôle d'aiguillon.

Qu'à l'appel des amours ta parole réponde : N'entends-tu pas frémir les déesses de l'onde

Dans les asiles frais ?...

Avec moi qui te prie , avec moi qui t'adore , La naïade ta sœur va répéter encore :

« Stéfannia, parais ! »

Quand je t'admire ainsi dans la nuit vaporeuse , Blanche comme Gysèle et comme elle amoureuse,

Est-ce un charme trompeur?...

Es-tu cette danseuse au sourire perfide ?... Dis , ô ma frêle amante , es-tu nymphe ou sylphide ;

Es-tu femme ou vapeur ?...

Vois parmi les rochers cette masse pareille

Au géant de la mer qui sur les eaux sommeille ,

Spectacle solennel !

La fière liberté couvre son flanc qui saigne : C'est la Grèce qui dort !... la Grèce qui se baigne

Les pieds dans l'Archipel.

Quoi ! la fatalité qu'en ce moment tu braves Voulait faire languir au milieu des esclaves

L'ardeur de tes printemps; Ta jeunesse au bonheur venait d'être enlevée , Stamboul t'avait reçue , ô vierge réservée

Au harem des sultans !

Déjà fumait pour toi l'encens des cassolettes , A toi le cachemire , et les fines toilettes ,

Et les riants loisirs ; Respirant l'air qui brûle aux frontières d'Asie , Ju semblais t'enivrer avec cette ambroisie

Que versent les plaisirs.

L'onde des bains ambrés jouait sur ta peau fine ; A te voir, l'on eût dit cette houri divine

Que le Coran promet ; Subissant du harem l'influence maudite , La chrétienne voulait être la favorite

Du fils de Mahomet!...

Mais l'éclat des palais cachait mal l'esclavage, Et le plaisir n'était qu'un voile pour l'outrage

Dont s'émut ta fierté ; De ta molle prison les hontes sont finies ; Tu suis , en me suivant , les deux meilleurs génies

Amour et liberté 1

Et nous fuyons Stamboul , la tiède capitale Où l'Europe a déjà l'allure orientale ,

Ce luxe tant rêvé; Où le maître royal qui loin de nous respire Entre mille beautés veut partager l'empire

De son cœur énervé.

Nous voguerons aussi plus loin que ta patrie ! Jette aux vents un baiser pour la Grèce chérie , Jette un adieu là-bas ;

Chez toi la liberté n'est pas encore à Taise! De l'Ottoman vaincu la menace lui pèse : A nous d'autres climats.

Où sont-elles , hélas! les cités colossales Dont les murs ont servi de pierres sépulcrales

Au Perse terrassé , Athènes l'amoureuse , et Sparte la guerrière ? A peine on lit ces mots écrits dans la poussière ,

Au soleil du passé.

Et Corinthe aux deux mers , et Thèbe , et Salamine ? Grands noms! vous n'êtes plus qu'une grande ruine

Aux superbes échos ; Et la Grèce aujourd'hui , cette ombre d'elle-même , Avec ses jeunes fils , que couvre un deuil suprême ,

Pleure ses vieux héros !

Ma patrie est à toi... je te l'ai destinée; Quand nous aurons franchi la Méditerranée,

Ce périlleux torrent , Au bout des nappes d'eau qui couvent tant d'orages , Tu verras mon soleil , mon toit , mes chers rivages ;

La France nous attend !

Ce n'est pas un pays d'éternelles verdures ;

Là point de pommiers d'or aux neigeuses parures

Pour toujours embaumer ; Les printemps y sont courts comme l'amour des femmes; Mais l'on n'y connaît pas d'esclavages infâmes ,

Et l'on y peut s'aimer.

Ensemble on peut aller dans les bois solitaires , De la feuilleée en pleurs écouter les mystères ,

Les vagues bruits du soir , Sans voir poindre au milieu des ombres diaphanes L'espionnage vil et les regards profanes

De l'eunuque au front noir.

Mais un autre péril nous guette au sol de France; Là régnent sur nos cœurs les lois de l'inconstance

Dont le sceptre est puissant ; Trop de fois le démon qui joue avec nos larmes, Au concert des baisers mêlant le bruit des armes ,

A pleuré dans le sang !

Parler de trahison près de toi... quel blasphème. Le mot qui me console et m'enivre: « Je t'aime ! »

Chasse le doute amer ; Laissons , Stéfannia , ma jalouse folie : Et viens unir les sons de ton luth d'Eolie

Aux chansons de la mer.

Suivons à deux , suivons l'essor de nos pensées ; Que nos âmes au ciel s'envolent fiancées;

Le ciel est leur séjour ; Notre temple est l'espace aux arches triomphales. Les mondes ont pour nous des lampes nuptiales ,

Les eaux des chants d'amour.

Que le velours des airs , enveloppant ta lyre , Tienne amollir encor l'accent qu'elle soupire

Sur les flots endormis ; L'avenir est d'azur comme la nuit sereine ; Sois ainsi tour à tour ou l'esclave , ou la reine

De ton amant soumis.

Diamants de la nuit , étoiles , perles fines , Versez un blanc reflet des parures divines

Au front de ma beauté ; Forme aux souples contours, silhouette d'amante , N'es-tu pas , n'es-tu pas une image charmante

De la divinité?...

Ainsi , trompant l'ennui des longues traversées , Par mille voluptés nos âmes sont bercées Dans cette douce nuit ;

Marche , mon fier vaisseau , sans craindre les tempêtes ; Un bon génie est là qui veille sur nos têtes. . . Et l'amour te conduit !

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