‹ uvres littéraires. Poésie et proseChapitre 24 sur 143 · LA FEMME DU POÈTE · texte numérisé non relu

LA FEMME DU POÈTE

A toi ces quelques vers, fleur chaste et printannière , Qui de l'humble poète embaumes la chaumière ,

Ton agreste séjour; Femme que le poète a noblement choisie, Pour unir à son front brillant de poésie

Ta couronne d'amour !

Là sous un dôme vert, près du sentier rustique , Tu voiles aux regards ton foyer domestique ,

Beau de simplicité ; Tu fuis l'air que la ville obscurcit de sa brume , Tu crains ces flots humains dont la tempête écume

Aux bords de la cité.

Là, sous des cieux amis sans ride et sans nuage , L'onde de tes beaux jours coule exempte d'orage

A l'abri de l'écueil; Dans ce riant jardin que ton époux cultive, Près de la violette et de la sensitive ,

Tu brilles sans orgueil.

Le bal , soleil des nuits , astre aux mille bougies , Avec ses reflets d'or, ses rêveuses magies,

Est loin de tes désirs ; Le bal ! sylphe enivrant qui vous brûle la lèvre x Et s'envole bientôt comme un rêve de fièvre ,

Aux douloureux plaisirs !

Cette nuit lumineuse où la femme étincelle S'égalera' jamais l'aurore qui ruisselle Des feux du jour naissant;

Tu préfères des cieux l'éternelle parure, Et l'horizon sans borne , et la grande nature Où parle un Dieu puissant.

Et pendant qu'au milieu des joyeuses soirées, Les belles vont saisir de leurs mains enivrées

Le sceptre du bonheur, La fraîcheur du repos coule sur ta paupière ; Tu dors, enveloppée en ta molle prière,

Dans le nid du Seigneur.

Bien vite elles perdront , ces roses trop hâtées , Leur calice d'émail , leurs feuilles veloutées ;

Vite elles pâliront; Tandis qu'on te verra , loin du vent qui les pousse , Oflririà ton époux , plus sereine et plus douce ,

La blancheur de ton front!

Sois fière ! sous ton aîîe est écîos le poète! Mais il n'a, dans ces jours où la gloire s'achète ,

Pas de laurier vainqueur; Heureux d'avoir cueilli sa fleur la plus aimée , Il n'a pas adoré la folle renommée :

Sa gloire est dans ton cœur.

Il chante!... Et que la foule, impitoyable reine, Juge d'autres lutteurs s'épuisant dans l'arène

Contre les envieux , Lui ne veut point gravir la douloureuse voie , Et le chant qu'il murmure est un hymne de joie :

Sa flamme est dans tes yeux !

A toi ses fiers élans , sa limpide harmonie Lorsqu'il vante l'amour , chaîne sainte et bénie-

Que Dieu seul peut briser ; Poète qui jamais d'encens ne s'environne , Simple triomphateur à la simple couronne,

Sa palme est un baiser.

A loi ces quelques vers ! — J'aime la main charmante, Sur le travail léger guidant l'aiguille errante ,

Travail que Dieu bénit , Et ton œil azuré plein d'un céleste charme , Parfois laisse tomber la perîe d'une larme

Sur ton enfant qui rit...

Comme on voit goutter l'eau des feuilles arrosées , Ton âme en ses replis conserve des rosées

Qui se fondent en pleurs ; Source d'enchantements et d'ineffable ivresse , Pour toi la poésie a la même caresse

Que la brise et les fleurs !

Oh ! s'ils avaient connu leur bon ange , une femme ! Gilbert , Moreau , tous ceux que la détresse infâme

Tua de désespoir , Ils ne seraient pas morts sous les coups de l'envie ; L'amante eût coloré la pâleur de leur vie ,

Plus courte qu'un beau soir.

Près de la tombe ouverte une main chaste et blanche Relève et ressuscite un front brisé qui penche

Sous le destin jaloux ; Oui î la femme qu'on aime est un riche calice Où le cœur du jeune homme épanche avec délice

Son nectar le plus doux.

Quand le poète ému pour son ange fidèle Laisse le nom chéri dont l'amante s'appelle

' Embellir ses concerts , Par ce mot radieux tout le chant se colore, Comme on voit miroiter le feu du météore Illuminant les airs.

Ainsi l'on naît poète aux rives de l'Espagne ; Pans ces climats brûlants le mystère accompagne Les rêves du penseur :

Il s'enivre , écoutant la vague mélodie De ces mille chansons que la brise attiédie Soupire avec douceur !

Est-ce parce que l'âme , en cette noble terre,

Du printemps et des fleurs voit l'éternel parterre ,

L'horizon toujours bleu?

Non ! si l'Espagne a vu tant de génie éclore, C'est que les noms de femme y sont plus doux encore

Que le beau ciel en feu !

L'antique poésie, à l'immense auréole ,

Formait des plus doux noms sa plus douce parole ,

L'arôme de son miel ; Et parfumé d'amour à l'heure d'agonie , Dans les flots de son sang et des flots de génie

Chénier volait au ciel.

Qu'importe d'un tombeau l'opulence funèbre , Et le marbre, et r airain qui font un nom célèbre

Dans la postérité !

Mieux vaut, lorsqu'au sépulcre il nous faudra descendres Des pleurs , de tendres pleurs qui ravivent la cendre :

Chère immortalité 1

0 vous, jeunes beautés , ô foule virginale, Qui souriez encore à l'aube matinale

De l'amoureux destin , Vous qui donnant l'essor aux ailes du bel âge,, Voyez un nom d'époux surgir sur le rivage . Comme un phare lointain ;

Quel sera votre élu pour l'heure fortunée Ou sur vous planera l'astre de l'hyménée T

Sera-ce le plus beau?...

Ou celui qui vous livre un titre de duchesse, Celui qui sur vos pas fait luire la richesse

Comme un royal flambeau ?....

Imitez , imitez la femme du poète ;

Aux roses du plaisir, au signal de la fête ^

Vierges , dites adieu ; Pour donner le baiser de chaste fiancée , Cherchez un large front qu'éclaire la pensée ,

La richesse de Dieu ! **

Vous connaîtrez alors ces extases sublimes

Qu'un mutuel penchant verse aux cœurs magnanimes ;

Vous connaîtrez ces lois Que dicte l'hyménée à la vierge pieuse , Et vous verrez traduire en langue harmonieuse

Vos songes d'autrefois.

Mais si vous n'avez rien de ces nobles pensées , Si vos charmes , hélas ! sont des formes glacées

Et des regards moqueurs , Demain viendra l'hiver dont les souffles moroses Ensemble raviront les débris de vos roses ,

Les débris de vos coeurs !

Imitez ! imitez la femme du poète :

C'est une fleur des champs qui décore sa tète ;

Sur son cou gracieux Jamais le collier d'or , le diamant ne brille ; Elle vit pour l'amour ; pour la douce famille ,

Elle vit pour les cieux !

A deux ! on est heureux d'avoir le même rêve , Comme deux flots amis murmurant sur la grève

Où l'onde aime à couler ; Dans cet hymen des cœurs le poète s'inspire : Il chante sans orgueil ; son âme est une lyre

Que l'amour fait parler.

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