L ORGIE
Par Dieu \ vive l'orgie et le vin pétillant! Que le plaisir voltige en ce salon brillant
Où les coupes sont déjà pleines; Puisque les jours pour nous sont chargés de douleurs , La nuit vient nous offrir de plus tendres couleurs
Et de plus charmantes haleines.
Viens , ma fière Célie, et toi, volage Irma, Dont l'œil éblouissant tant de fois ranima
Ma joyeuse humeur engourdie ; Venez , sans gorgerette, avec vos jupons courts , Et laissez échapper le feu de vos discours
Dans cette atmosphère attiédie.
Non , je n'ai jamais vu tes salons aussi beaux , Mon Irma ; ni jamais tant de galants flambeaux
Qui scintillent avec richesse ; Jamais tant de parfums n'ont poli tes cheveux ; Mon cœur te trouve belle à ravir ; et je veux
T'en féliciter , ma duchesse.
Verse-nous ton nectar , verse à flots, j'ai de l'or, Et dis à tes valets d'aller chercher encor
Un nouveau flacon qui fermente.
Je vais voir s'enflammer ton visage vermeil, Comme la fleur de pourpre aux ardeurs du soleil ;
Tu n'en seras que plus aimante.
C'est bon , le vin qui fume ; oh ! c'est brûlant, la nuit Au milieu des flambeaux , des belles et du bruit ,
Où nos âmes sont occupées ; Par Dieu ! qu'en dites- vous , messieurs les cavaliers ? Ne préférez-vous pas ces chants aux chants guerriers,
Et ce choc au choc des épées ?
Quelle douce chaleur se glisse dans mes sens , Et ranime déjà mes pensers languissants
Par sa volupté sans égales ; Vive Dieu ! des chansons ! des baisers ! du bonheur ! . . . Ces flambeaux parsemés lancent une lueur
Pareille aux torches infernales.
Je veux oublier tout : mon antique blason , Mon rang de chevalier , mes maux et ma raison ,
Près de toi , mon Irma , ma belle ! . . . Tes yeux demi-fermés brûlent comme le vin , Et je vais oublier dans ce regard divin
Jusqu'à ma maîtresse fidèle.
Amante infortunée , elle dort maintenant ,
Elle dort bien tranquille , et ne sait pas , vraiment ,
Que je presse une autre ceinture ; Allons , Irma , du vin ! Ne saurais-tu pas mieux Eblouir mon esprit par l'éclair de tes yeux ,
Et l'onde de ta chevelure !
Folle , tu t'assoupis ; eh bien ! viens t'endormir Ici , sur mon épaule... Oh ! j'aime ce soupir, Qui voltige sur mon visage ;
Souriante et dormeuse , ainsi j'aime à te voir» Comme un soleil couché dans la brume du soir , A travers un pâle nuage.
— Eh quoi ! déjà le jour ! Je suis las et brisé , Je crois sentir mon front parla fièvre embrasé,
Le zéphir vient par la fenêtre M'apporter doucement un souffle matinal ; Merci, brise d'aurore, ô souffle virginal
Par lequel je me sens renaître.
Qu'ai -je donc fait ici? je vois des gens épars, Des valets endormis , des femmes sans regards ,
Toutes sur les divans de soie.
Je vois chaque bougie expirer tristement , Et je suis triste aussi ; j'étais venu pourtant
Dans ces lieux chercher de la joie.
Qu'ai-je fait? quel penser me poursuit et me mord ! Ce n'est qu'un souvenir , et c'est presque un remord.
Oui , je me souviens... Héloïse !...
J"ai trahi mes serments. Moi ! j'ai pu te trahir ! Comment vais-je aujourd'hui te revoir sans pâlir?
Oh ! toute mon âme se brise.
Je n'aime que toî seule , Héloïse , pardon ! Elle va tout savoir. Cette nuit d'abandon
A stygmatisé mes traits pâles ; Et j'ai pu m'étourdir parmi ces voluptés , J'ai pu serrer les mains de ces folles beautés,
Indignes d'être ses rivales.
Maudits ces cavaliers qui m'entraînent toujours , Avec leurs gais propos , leurs chansons , leurs amours
Et leurs coupes à blanche écume l Au milieu de l'orgie , ils savent s'endormir ; Mais vient un lendemain qui vous fait tant souffrir l
Oh ! maudit soit le vin qui fume !.. ,