LA JEUNE MALADE
« Vois , mère , autour de nous le printemps radieux Montrant son diadème , et charmant tous les yeux
Avec sa parure fleurie ; Sous un rayon d'espoir mon cœur vient de s'ouvrir : Quand tout rit près de moi , je ne dois pas mourir ,
N'est-ce pas , ma mère chérie ?. . .
» Que m'importe l'arrêt de ces graves docteurs Avec leur front sévère et leurs airs scrutateurs ?. . .
Non , non ; je ne veux plus les croire I Ils semblent avec eux emmener le trépas %; Et tu pleures toujours lorsqu'ils t'ont parié bas...
Fi des hommes à robe noire !
» Mourir!... le vilain mot... Mourir!... le triste sort : Mère , je ne veux pas des baisers de la mort ;
Pour vivre, je m'éveille à peine : J'aime mieux , dénouant mes blonds cheveux au vent , Comme mes jeunes sœurs être belle , et souvent
Danser et jouer dans la plaine.
» Mes compagnes jamais n'ont cet air soucieux ; Elles vont par milliers folâtrer sous les cieux
Gomme une troupe d'hirondelles ; Et moi , dont la jeunesse est vide de plaisirs , Moi , la plaintive enfant , la vierge aux purs désirs ,
Ne puis-je être heureuse comme elles ?. . .
» Dans le pieux espoir qui sourit au malheur, Je me dis que la mort est un monde meilleur» De félicite sans mélange :
Mais vainement je puise aux sources de la foi ; Mon bonheur est le tien ! mon ciel est près de toi I Ne dois-je pas être ton ange?. . .
» Ai-je offensé le Dieu qui compte tous nos jours... Je ne crois pas avoir de profanes amours :
Pourquoi ne suis-je plus bénie ?. . .
Dès qu'au réveil des cieux la jeune aube a relui , Quand les fleurs ont prié , ma prière vers lui
Elève un soupir d'harmonie.
» J'aime, j'aime la vie... et pourquoi ? Pour t'aimer Et pour respirer Fair qui vient nous embaumer ,
Pour voir folâtrer les nuages ; Pour entendre la brise au murmurant concert , Pour parcourir les bords du fleuve où l'arbre vert
Fait trembler ses folles images.
» J'aime , j'aime la vie !... Entends-tu les oiseaux Cachés dans la nuée ou dans les arbrisseaux ,
Modulant leurs chansons perlées ?
On dirait un écho des accents d'Ariel ; On dirait, n'est-ce pas, que les lyres du ciel
Sur la terre se sont frôlées ?
» Je renais au bien-être... et ces jeunes chaleurs Ont de mon front plissé coloré les pâleurs.
Loin de nous larmes et souffrance !
Voici le jour : fuyez , ô vapeurs du sommeil ! Gomme le lys qui brille aux reflets du soleil ,
Je brille aux feux de l'espérance.
» Ecoute , bonne mère , et ne me gronde pas Si pour d'aimables soins je veux fuir le. trépas ;
Souvent je m'exalte et je rêve ; Et je me sens frémir d'un pur enivrement Quand pour mon jeune cœur je cherche un cœur aimant;
Je veux que le songe s'achève.
» Vivre ! . . . comme c'est doux ! Parfois dans mon miroir, Quand je ne souffre pas , je désire me voir ,
De ma frêle image charmée ; Pardonne si je vois en rayonnant d'orgueil Les flambeaux de l'hymen avant ceux du cercueil :
Je suis belle pour être aimée*
» Je ne foulerai pas les chemins du tombeau Avant que ma jeunesse éteigne son flambeau
Et que ma force soit glacée ; Ce n'est qu'après avoir durant les jours entiers Folâtré dans la vie , exploré les sentiers ,
Qu'on se couche froide et lassée.
» Et l'hiver , quand le ciel sombre et décoloré jN'aura plus ses ardeurs ni son temple doré ,
J'aurai les brillantes conquêtes ; Et versant les parfums au flot de mes cheveux , De mille cavaliers je cueillerai les vœux
Au milieu du printemps des fêtes.
» L'hiver ! . . . tu me verras dans mes vives couleurs Avec mes blancs habits , ma couronne de fleurs
Sur le front chastement posée ; Et tressaillant soudain d'un émoi virginal, Je m'épanouirai dans les serres du bal :
Tes larmes seront ma rosée !
» Mais avant les beaux soirs j'aime bien mieux encor Les beaux jours , F horizon tendu de pourpre et d'or ,
Les verts tapis de la prairie :
Quand tout s'éveille ainsi sous le regard de Dieu , Au bonheur de t'aimer je ne puis dire adieu ,
N'est-ce pas , ma mère chérie ?. . . »
— Ainsi parlait l'enfant; et sa mère écoutait La malade aux yeux bleus qu'un beau jour dilatait ; Comme elle , oubliant les alarmes j
Elle voulait répondre à son naïf espoir ; Sur ses traits maternels on pouvait entrevoir Un sourire mouillé de larmes.
Elle croyait à peine à cette guérison Qu'inspirent les parfums des fleurs et du gazon ,
La beauté du jour qui s'envole ; Craintive , elle songeait qu'à ses derniers instants Une flamme a toujours ses feux les plus ardents ,
Le cygne , sa voix la plus molle.
Pauvre mère ! . .. les fleurs ne la rassuraient pas ; Les fleurs naissent aussi dans le champ du trépas
Sans réveiller les jeunes âmes ; Et le mâle soleil , aux regards fiers et beaux , Illumine aussi bien la plaine des tombeaux
Que la plaine où dansent les femmes.
Mère tout inquiète , elle songeait ainsi ; Quand le soir , triomphant du soleil obscurci ,
Souffla sa lumière dorée ; Adieu la joie 1 adieu le grand panorama Qui de l'enfant malade une heure ralluma
La prunelle décolorée.
Soudain , triste victime en proie à l'oiseleur , La malade a senti l'inflexible douleur
Froissant son aîle de colombe ; Tremblante , elle a cessé son faible chant d'oiseau ; Sa couche hier encore était presque un berceau ;
Son lit d'aujourd'hui, c'est la tombe...
A l'heure du sommeil où les roses d'un jour Ont leur dernier soupir et leur dernier amour ,
Où l'oiseau dort sur la charmille »
Quand le ciel eut voilé ses regards éclatants , Avec tout ce qui meurt un beau soir de printemps,
Mourut la frèle jeune fille !