APRÈS LE BAL
A Madame S'***.
Oui , vous avez , ce soir , été la plus jolie , Et vous avez cueilli la palme des plaisirs ; Les hommages légers , l'élégante folie Ont comblé vos désirs.
Comme on vous admira dans la joyeuse arène ! Chacun l'a proclamé.... vos yeux sont les plus beaux ; Vous avez rayonné comme une jeune reine Au milieu des flambeaux.
Sur ce peuple brillant vous régnez sans égales ; Pour vous que de regards amoureux ou jaloux ! Madame , vous avez ébloui vos rivales Par un flot de bijoux.
Plus d'un s'est élancé des volages phalanges , Et , comme fasciné par vos charmes vainqueurs , Plus d'un s'est écrié ; « C'est la reine des anges , » C'est la reine des cœurs ! »
Souvent le cavalier , dont l'appel est si tendre ,
Réclamait votre main pour ces vague» moments Où la voix du danseur murmure et fait comprendre Les mots les plus charmants.
Vous avez prodigué votre coquetterie , Sourires enivrants et soupirs langoureux , Et vous avez semé l'ardente rêverie Dans les cœurs amoureux !
N'est-ce pas que le bal vient rajeunir les âmes ? L'orgueil chérit l'encens qu'on brûle' en ce séjour ; Et la beauté s'enivre au milieu de ces flammes Ou voltige l'amour.
N'est-ce pas que cet air empli d'un chaud zéphire Par un sylphe rapide aux salons apporté , Est l'air le plus aimé que la femme respire, Belle de volupté?...
Mais l'heure, dont la marche est toujours mesurée , Chassant d'un vol égal la joie et les douleurs , Sur son aile de gaze enlève la soirée Et fait pâlir vos fleurs !
La danse , l'harmonie , et les vives lumières , Et les galants propos, et l'encens de la nuit , Tout passe.... et vos lauriers sont de folles poussières Que disperse l'ennui....
Madame , ah ! dites-moi: le triomphe des fêtes , La rivale vaincue, et le regard vainqueur, Ou les amours d'un soir , ou les vaines conquêtes Qui vous gonflent le cœur ;
Ce flot de cavaliers que votre souffle entraîne , Ces mille adorateurs , vos bienheureux élus , Esclaves d'un moment qui, demain , pauvre reine ,
À vous ne songent plus
Ces guirlande%de fleurs et ces robes de soie, Ces bijoux moins brillants que l'éclat de vos yeux , Cette longue harmonie , et l'essor de la joie Qui vous élève aux cieux ;
Tout ce bal qu'environne une molle chimère , Tous ces bruyants plaisirs de l'orgueil triomphant , Valent-ils le baiser que dépose une mère Au front de son enfant?...
Le bal expire.... voici l'heure Bien moins fugitive et meilleure Ou vous attend l'ange endormi ; L'enfant bénit votre demeure , Et Dieu l'envoya pour ami.
Voyez la fraîche créature :
Vous demeurerez toujours pure , Tant que vous aurez ces amours ; En ce monde au charme perfide , L'enfance est votre sûre égide , Le beau reflet de vos beaux jours.
Ce soir , sa couche aux aîles d'ange Chasse déjà le rêve étrange Que vous laissait le bal mourant ; Cette vue humble et reposée Rafraîchit comme la rosée Et ravive le cœur souffrant.
Jeune mère !... si votre lèvre Effleure son visage aimé , Votre sommeil sera sans fièvre , Par d'heureux songes embaumé ; Mais si , pâle d'indifférence , Vous fuyez les bras de l'enfance Pour caresser la vanité ,
Vous n'aurez ni calme ni trêve , La fièvre animera le rêve De votre sommeil agité.
Vous verrez tournoyer la ronde Qui danse , la nuit , sans flambeau :
—Spectres et wiîlis — foule immonde Grimaçant le souris du monde Avec le rire du tombeau !
Et votre bon ange , en détresse ,
Se dira , pâle et détourné :
« 0 mère à l'indigne tendresse !
» Elle a fui l'aimable caVesse
» D'un enfant par le ciel donné!... »
— Oui , que maudites soient les mères Vivant d'un misérable orgueil !
Pour elles les larmes amères , ■^es mornes soucis et le deuil !
En oubliant l'enfance pure , Sa plus magnifique parure , Le plus rayonnant des bijoux , La femme est digne d'anathème , Elle offense le Dieu qui l'aime Et la majesté de l'époux.
Ce n'est pas contre vous que ma voix animée Lance à l'indigne mère un reproche éternel ; Quoique nourri d'encens à la vaine fumée , Votre cœur est gardé par l'amour maternel.
Madame , après le bal , je vous vois oublieuse Des soins d'un fol orgueil, frivole enivrement , Trouver près d'un berceau l'âme la plus joyeuse > Le calme le plus saint , le front le plus aimant !
Qu'importe si l'écho d'une parole amie Semble , au milieu des nuits, résonner jusqu'à vous? Le souffle murmurant de l'enfance endormie Aura pour vos désirs un langage plus doux.
Qu'importe si là-bas un autre vous adore , Si le poison du monde avait su vous charmer?... Que veut l'amant léger dont l'appel vous implore?. . . Vous adorez l'enfant : qui sauriez-vous aimer ?
Laissez , laissez voler les débris de la joie , Ces roses , ces rubans qui gênaient vos cheveux ; Et que le même oubli dans le passé renvoie Les danses, les parfums*, les soupirs et les vœux.
Jeune mère ! dormez sous i'aîle virginale De ce berceau tranquille, agréable au Seigneur ; Loin d'enflammer vos sens par une ardeur fatale , Venez les rafraîchir aux sources du bonheur.
Ne cherchez plus au bal d'amoureuses victimes ; Craignez pour votre ciel les ombres du remord , Et n'allez plus jouer sur le bord des abîmes : Un moment de délire amènerait la mort.
Demain , quand près de vous s'éveillera l'enfance ? Que son premier regard soit votre doux réveil ; Voyez dans ses yeux bleus l'azur de l'espérance , Ornez de vos amours ce front pur et vermeil.