AU JEUNE HOMME QUI VEUT MOURIR
Jeune homme désolé , las de vivre ici-bas , Qui veux déjà sonder l'abîme du trépas
Et connaître son noir mystère , Sur ton large horizon ne vois-tu donc plus rien?... Au suprême moment , n'as-tu pas un lien
Qui te rattache à cette terre?...
Quoi ! plus rien !.... Tadouleurpour lit veut un cercueil ! Ton navire est allé se heurter à l'écueil ,.
Au terrible écueil de la tombe ; Et souvent, quand ma voix parle de jours meilleurs ,. Tu restes sans réponse , et le poids de tes pleurs
Fait pencher ton front qui retombe.
Ami! si je savais l'énigme du chagrin
Qui comprime ton cœur dans son poignet d'airain ,
J'aurais quelque douce parole ; Peut-être verrais-tu que la pure amitié , - Riche de confiance et de sainte pitié ,
Mieux que la sombre mort console !
Est-ce pour une femme à l'œil noir et moqueur Que celte soif de mort a desséché ton cœur
Naguère palpitant d'ivresse?
Celle qui répondait à ton regard d'amant Yient-elle de trahir son folâtre serment
Et sa fugitive tendresse?
Laisse mourir ce feu que tu crus immortel ! Devais-tu prodiguer sur un fragile autel
Tout l'encens qu'exhalait ton âme ?. . . Pourquoi livrer ta barque à l'onde des amours, Et confier ainsi le bonheur de tes jours
Au vain caprice d'une femme?...
Parmi d'autres beautés écloses près de toi , Quelque vierge au front pur couronnera ta foi
Si près d'elle ton cœur s'éveille....
Pius d'une main charmante ira toucher ta main ! — Or, tu sais qu'en amour un joyeux lendemain
Efface un malheur de la veille !
Est-ce que le dégoût de ce monde pervers T'engage à secouer tes jours comme des fers
Qui pèsent sur l'âme asservie?
Veux-tu , comme Caton , sonder l'éternité „ Pour demander en face à la Divinité
Le mot suprême de la vie?
Mais lorsque , rejetant le terrestre fardeau , Tu t'en iras , glacé par le froid du tombeau ,
Yers les éternelles demeures , Ce Dieu dont tu froissas la grande volonté Demandera sans doute au jeune révolté
Le compte de toutes ses heures !
Oh!... l'ardente jeunesse est un si beau trésor! Sur ton front soucieux le temps n'a pas encor
Gravé le sillon d'une ride ; Et , déjà vieux d'ennuis , tu voudrais , imprudent , Pour quelques mauvais jours jeter tes fleurs au vent
Et ta jeunesse au suicide ! !
Avant de fuir la vie , interroge un vieillard Qui , vide d'avenir , repose un froid regard Sur des illusions fanées...»
Il saura te guérir de tes jeunes douleurs , Il te fera comprendre avec ses derniers pleurs Tout ce que valent les années !
Malheureux aujourd'hui , demain calme et joyeux , Tu t'épanouiras sous un ciel radieux -,
Pour vivre , ii faut si peu de chose. L'homme est heureux parfois avec l'air du matin , Avec un chant d'amour qui meurt dans le lointain ,
Avec le parfum d'une rose.
Parce que le soleil dont l'éclat réjouit Disparaît quelquefois dans l'ombre de la nuit ,
Croit-on la lumière éclipsée?
Parce que l'astre ami trompe un moment ses yeux , Le pilote prudent va-t-il douter des cieux
Pendant toute la traversée?...
Si les fougueux plaisirs d'un âge insouciant Ne savent endormir dans un oubli riant
Une tristesse trop profonde , Tu peux, comme jadis le chantre de Tibur, Sous les ombrages verts chercher un abri sûr
Contre les vagues bruits du monde.
Là , pour chasser le poids de tes ennuis secrets , Tu mêleras tes chants à la voix des forêts ,
Aux soupirs de l'eau qui murmure ; Seul, avec ton doux rêve, en ce paisible lieu , Tu voudras élever ton esprit jusqu'à Dieu
Dans le temple de la nature.
Au milieu des trésors qui s'étalent pour nous , Le terrestre exilé respire à deux genoux
L'air de l'immortelle patrie ; Mais bientôt dans l'espace il croit prendre son vol , Il va , noble penseur , s'élancer loin du sol
Sur l'aile de la rêverie !
Loin du vulgaire impie et de sa vaine loi, Admire les splendeurs d'un monde fait pour toi,
D'un monde où tu te renouvelles :
Sans rêver le tombeau , sans embrasser la mort , Tu peux , comme un nocher qui déjà voit le port ,
Penser aux choses éternelles.
La souffrance ici-bas t'épure pour le Ciel ; Si le sort te présente une coupe de fiel ,
Bois sans pâlir la coupe amère !
Par le divin espoir laisse-toi secourir : Tu dis ne rien aimer sur terre !... et pour mourir,
Jeune homme ! il faut quitter ta mère !
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