uvres
La dernière e'dition d'un ouvrage est ordinairement la meilleure ; elle se distingue des pre'cédentes par d'heureuses corrections ou des additions importantes. Le nouvel éditeur, éclaire' par les avis des gens de goût et par les fautes de ses devanciers, s'applique à atteindre le plus haut degré' de perfection. Nous n'avons rien e'pargne' pour que notre travail ne fût pas tout-à-fait indigne du chantre de Narcisse. Malfilatre , souvent imprime, ne l'avait pas encore etë d'une manière aussi satisfaisante ; c'est une justice que nous nous rendons nous-mêmes. Cette entreprise à laquelle ne s'allie aucune spe'culation de libraire ,
vj PREFACE
étant formée dans l'intérêt seul des lettres , nous nous sommes fait un devoir de sacrifier tout le temps ne'cessaire à de lonj^ues recherches , dont nous attendions plus de succès : nous n'eussions pas apporte plus de soins à la publication des chefs-d'œuvre d'un de nos premiers e'crivains. Malfilatre, par le rang distingue qu'il occupe dans notre littérature , me'ritaitle monument, encore bien imparfait, que nous avons voulu lui élever.
L'édition que nous publions est faite sur celle que M. Gautier a dédiée à la ville de Caen , en 1 8^3. Cette dernière se recommande surtout par quelques pièces inédites, et une notice qui contient des détails curieux sur la vie ignorée de notre poète ; mais en revanche , elle fourmille de fautes que Ton nommera , si Ton veut, des négligences. Le texte de notre édition a été revu sur l'édition originale du poème de Narcisse , les éditions de 1799 et de i8o5. Les recueils du temps 011 parurent pour la première fois plusieurs fragmens de Malfilatrk , nous ont fourni un petit nombre de variantes qui n'avaient jamais été
DE L'EDITEUR. vij
recueillies. On nous avait assure qu'il existait des vers inédits de notre auteur, caches dans le Mercure de France , TAnnëe Littéraire et d'autres journaux où Ton insérait, à cette e'poque, des morceaux de poésie ; nous avons perdu un mois entier à feuilleter des centaines de volumes poudreux ; nous n'avons pas e'te' récompenses de nos recherches fastidieuses , par la découverte d'un examen critique de la tragédie de Clytemnestre , par Fréron.
Le commentaire qui accompagne cette édition, ouvrage d'un jeune homme qui a consulté moins ses forces que son estime pour le beau talent de Malfi- LATRE, a besoin de l'indulgence du lecteur: ilfautapprendre à juger les autres, avant de prétendre à être jugé. L'étude qu'il a faite de l'antiquité et de nos grands modèles , l'a initié aux saines doctrines littéraires.
Nous avons fait nos efforts dans la notice et les avertissemens, pour répondre aux encouragemens que notre édition de Marot nous a valus. Loin d'abandonner cette édition à des mains merce-
viij PREFACE DE L'EDITEUR,
naires, nous avons veillé nous-mêmes avec la plus scrupuleuse attention , à la correction du texte, que Ton sacrifie aujourd'hui au luxe typographique. Nous espérons que ce volume des OEuvres de Malfilatre ira se placer dans toutes les bibliothèques auprès des nouvelles éditions de Bernard, Gresset et Saint-Lambert,
Paris, le i5 novembre 1824.
NOTICE
MALFILATRE.
La faim mil au lombeau Malfilâire ignore.
GiLBEkT.
La nature , par une bizarre compensation , mesure toujours plus de maux aux mortels qui ont reçu en naissant la flamme du ge'nie. On dirait qu'elle fait expier ses faveurs. Consultez les annales de toutes les nations ; partout vous verrez la gloire unie à la misère et des lauriers ne parant que des tombeaux. Le chantre d'Achille est pauvre et aveugle ; Ovide exile , touche sa lyre parmi un peuple barbare ; Le Tasse , après vme vie infortune'e , est enlevé à son triomphe ; Le Camoens meurt dans un hôpital ; l'Homère de l'Angleterre descend ignoré dans la tombe ; ah ! gardons-nous de les plaindre ! qui ne voudrait acheter à pareil prix les palmes de l'immortalité î L'admiration de tous les siècles , assurée à leurs écrits, les venge de l'ingratitude de leur siècle.
X NOTICE
Leur passage sur la terre a laisse' des traces éclatantes. Combien est plus affreux le sort de ces génies moissonne's à la fleur de l'âge 1 Le ciel ne nous les montre qu'un instant , comme pour nous faire sentir plus cruellement leur perte ; ils ont déjà révélé leur talent ; ils s'élancent à peine vers les couronnes immortelles qui leur sont promises, que la mort les ravit à nos espérances, et il ne nous reste d'eux que le regret de les avoir sitôt perdus ! Heureux encore quand ils lèguent à la postérité quelques brillans essais qui attestent ce qu'ils eussent pu faire , s'ils n'avaient pas été frappés au milieu de leurs travaux ! Quel est-il le dernier vœu d'un poète ?
De mes chants imparfaits recueillez Théritage , Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
MiLLEvoYE , le Poète mourant.
Malfilatre et Gilbert, que le dix-huitième siècle vit s'éteindre à leur aurore, ont souvent été comparés , quoique le genre de leur talent , leur caractère , leur vie et leur fin malheureuse ne présentent aucune espèce d'analogie. Gilbert, à qui ses vers avaient acquis de bonne heure une dangereuse célelirité , victime de son naturel irascible et caustique , usé par les chagrins et le désespoir qui avaient troublé sa raison , expira dans un hôpital où l'avait conduit la haine de ses ennemis. Malfilatre qui joignait aux qualités les plus aimables , des connaissances étendues et une imagination riante et poétique, traîna une jeunesse obscure sous les haillons de l'infortune, et, abandonné par ses faux amis , périt,
SLR MALFILATRE. xj
à l'âge de 33 ans , sous le toit où la charité' l'avait recueilli. Le premier , par ses satires hardies , s'appliqua à s'entourer d'ennemis ; l'autre , au contraire, fit ime triste épreuve de l'amitié' pour laquelle il était ne'. Une main e'trangère ferma ses yeux. O vous, que séduisent les trompeuses illusions de la gloire , lisez ces pages et méditez !
Jacques-Charles-Louis Malfilatre » , naquit à Gaen le 8 décembre 1733 ». Son père occupait un emploi honorable ^ qui lui permettait de soutenir sa famille dans l'aisance ; mais la faiblesse de sa vue le força bientôt de s'en démettre ; et ses deux filles, par le travail de leurs mains , le mirent à l'abri du besoin. La situation pénible où il se trouvait , ne lui fit pas négliger l'éducation de son fils. Il avait été élevé lui-même avec assez de soin , pour
> Il parait que son nom s'écrivait indifféremment Malfillastre ou Maljildîre. Nous avons vu quelque part qu'il se nommait Clinchant ou CUmpchainp de Malfillastre.
» M. Auger , dans sa notice , fait naître Malfilatre au mois d'octobre 1733. C'est probablement par erreur que la naissance de notre poète est marquée , dans le Dictionnaire de Feller, le 8 octobre 173». Nous avons toujoius suivi , dans cette notice , le nouvel éditeur de Caen i823 , qui le premier nous a fait connaître les détails de la vie de Malfilatre.
3 M. Auger a doac eu tort de dire que Malfilatre fut destiné par sa naissance à n'être qu'un artisan.
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commencer à s'acquitter de ce devoir sacre'. Ses pre'ceptes ou plutôt son exemple , imprimèrent dans le cœur du jeune Malfi- LATRE, une morale pure que ne put effacer l'adversité'. Notre poète, dès l'âge le plus tendre , apprit aussi à admirer les modèles du siècle d'Auguste et de celui de Louis XIV. Il be'gaya la langue de Virgile et d'Ovide en même temps que la sienne. Son père devenu aveugle , aimait encore à re'citer des vers des Ge'orgiques et de l'Ene'ide , dont il avait retenu dans sa mémoire les plus beaux morceaux. C'est de là sans doute que Malfilatre conçut pour Virgile une passion qui l'a porte' à essayer de le traduire. Malfilatre e'tait ne poète ; mais les premières leçons de son enfance servirent à hâter le de'veloppement des heureuses dispositions qu'il tenait de la nature. La fin de son e'ducation eût fait mourir le germe de ses talens , si la destine'e n'en eût pas ordonne' autrement.
Il fut envoyé' au collège de Mont pour achever ses études. Les je'suites , qui exploitaient seuls en France l'instruction publique , n'e'pargnaient rien pour que les connaissances fussent renferme'es dans le sein de leur ordre. Ils assuraient ainsi leur puissance. Aussitôt qu'un enfant livré à leur férule, décelait un esprit supérieur , au milieu de la multitude ignorante que les collèges rejetaient dans la société , on prodiguait les promesses et les séductions pour l'associer à la secte de Loyola. L'espoir d'un brillant avenir l'attirait presque toujours dans le piège ; plus tard , lorsque l'âge et la raison lui ouvraient les yeux , pauvre et obs-
SUR MALFILATRE. xiij
cur, il devait ronger la chaîne qu'il s'e'tait forge'e, ou, sacrifiant à l'ambition l'honneur et la vertu, rechercher, à force d'intrigues, ime honteuse opulence. Malfilatbe cependant , sous des maîtres distingne's , ne tarda pas à déceler son me'rite naissant. Le génie ne sait pas se cacher long-temps ; c'est une rose qui sentr'ouvre au premier soleil du printemps. Heureux quand une main habile se charge de diriger son de'veloppement , et de le pre'server des doctrines contagieuses , propres à le fle'trir ou à l'e'touffer. Le jeune Malfilatre poursuivait ses e'tudes avec un succès e'clatant ; il avait explore' la savante antiquité ; il avait cherché des inspirations et des modèles dans les poètes qui ont illustré la littérature ancienne. Ovide et Virgile, surtout, partageaient son admiration. Les couronnes annuelles , dont son front était orné , l'avaient signalé à l'attention de ses instituteurs ; les jésuites qui ne comptaient plus dans leur sein autant de talens qu'autrefois , songèrent à gagner un nouveau prosélite , un athlète destiné à descendre dans l'arène théologique. Que n'àvaient-ils pas fait pour attirer Marmontel dans leurs rangs ? Us déterminèrent sans peine Malfilatre à se vouer à l'état ecclésiastique. Son caractère naïf et confiant, que l'on peut comparer à celui de La Fontaine, se laissa subjuguer par les discours artificieux dont on l'étourdissait. On hù fit espérer une chaire de professeur , peut-être une place de recteur dans un collège ; on lui promit de puissans protecteurs , des hpnneurs , des richesses. Malfilatre sourit à l'espérance de s'acquitter des soins de son vieux père et de ses soeurs , et de leur
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procurer une existence honorable. D'ailleurs la carrière qu'il allait parcourir, flattait son ambition , quelque modeste qu'elle fût ; son repos , sa fortune, e'taient assure's ; les jésuites ne se pressaient-ils pas sur les marches du trône ; le hasard choisissait dans leur congrégation un heureux inconnu pour l'initier aux secrets des rois : toutes ces considérations se pre'sentèrent peut-être, sous un aspect différent, à l'esprit paisible et vertueux de notre auteur. Néanmoins , il fut tonsuré par l'évêque de Bayeux et emprisonné dans un séminaire.
Il ne séjourna pas long-temps dans cette sainte retraite ; il renonça bientôt à son imprudente vocation. Combien de regrets et de chagrins il s'épargna , en ne se con3acrant pas à l'église ! privé de cet enthousiasme religieux qui touche souvent au fanatisme , de cette activité infatigable qui anime tous les membres du clergé , eût-il pu avancer dans ime carrière où les intrigues et les momeries étaient les seuls moyens de réussir? Fénelon, ce prélat vénérable , dont l'âme était ornée de toutes les vertus et de tous les talens, fut persécuté pendant sa vie entière. Malfilatre, d'ailleurs, comme nous l'attestent les peintures voluptueuses du poème de Narcisse , était loin d'être indifférent pour un sexe à qui doivent s'adresser nos plus tendres affections. Ensuite , l'humilité et les pratiques pieuses , que demande le culte des autels , s'accordent peu avec la frivolité de la poésie ; les abstractions in-folio de saint Thomas et de saint Augustin auraient pris la place de Virgile et d'Ovide ; et le génie de Malfilatre eût été étouffé sous le
SUR MALFILATRE. xv
fatras des études the'ologiques. Si l'on en croit l'éditeur de Caen , une passion violente , qu'il conçut pour une personne dont il espérait devenir l'époux , contribua à lui faire déserter la bannière sous laquelle il s'était engagé , avant de s'être bien consulté. On dit qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours , un attachement inviolable à celle qui la première lui avait fait connaître l'amour.
Son goût et son talent pour la poésie s'étaient sans doute déjà développés, lorsqu'il sortit du séminaire pour se préparer à entrer dans le barreau. La jurisprudence, il est vrai, est aussi incompatible que la théologie avec le commerce des muses ; et les articles du code ne charment pas un esprit accoutumé à l'harmonie des vers et à la richesses des images poétiques. Mais le travail du droit n'absorbait pas tous les momens de Malfilatre , qui s'appliquait à étudier les grands poètes anciens et modernes. Il ne se bornait pas à la théorie ; il s'occupait , à cette époque , selon le témoignage d'un de ses amis , à traduire les plus beaux passages de Virgile. C'est lui excellent moyen de former son style , que de lutter avec mi écrivain étranger, et de tâcher de faire passer fidèlement d'une langue dans une autre , les beautés de l'original. Nous présumons que les fragmens de traduction , résultant de cet exercice, furent fondus plus tard dans le Génie de f^irgile. Malfilatre avait déjà acquis quelque réputation ; pendant cinq années consécutives , il fut couronné aux Palinods de Caen ' et
' M. Auger a dit , et l'on a répété sur sa parole , que d'après le té-
xvj ' NOTICE
de Rouen. C'e'tait un jeune aigle qui essayait son vol. Ces succès re'pe'te's de'terminèrent la vocation du poète; en effet, la solennité avec laquelle se tenaient les séances palinodiques , ces lauriers distribués en présence d'une foide immense , ces acclamations impartiales d'un peuple entier , tout concourait à éveiller dans la jeunesse , ce noble enthousiasme qui veut des couronnes et des applaudissemens. Quel plus doux rêve que celui de la gloire littéraire? Pourquoi est-on sitôt désabusé? Pauvre Malfi- LATRE î en recevant les prix accordés à tes premiers vers , tu ne vis que des triomphes dans l'avenir, et tu devais mourir de misère !
L'ode du Soleil fixe au milieu des planètes , qui avait remporté le prix aux deux Palinods, en 1768 , fut insérée dans le Mercure de France, du mois de juillet ijSg. Ce magnifique morceau de poésie, une des meilleures odes que possède la littérature française,
moignage de personnes qui doivent être bien informées , il n'existe dans les Recueils palinodiques de Caen , aucune pièce de Malfilâlre ; c'est une erreur. Nous avons les Recueils dont il s'agit , et toutes les Odes de Malfilàtre y sont inse'rées depuis 1754, jusqu'en 1758 inclusivement. Elles se trouvent aussi à la ve'rité dans le Recueil des ouvrages couronnés au Palinod de Rouen , car Malfilàtre n'y eut pas moins de succès que dans sa ville natale ; et voilà la source de la méprise. M. Auger peut être certain que les personnes auxquelles il s'est adressé , n'ont point pris la peine de compulser les Recueils de Caen. (Note de l'édition de Caen , igaS. )
SUR MALFILATRE. xvij
fut généralement appre'cie' ; on s'e'tonna de trouver de beaux vers dans un journal abandonne' aux impromptus et aux bouquets à Iris. Marmontel , alors re'dacteur du Mercure, fut tellement frappe' du talent remarquable , re'pandu dans cette pièce , qu'il ne craignit pas , dans une note dont il l'a fit suivre , de prédire à son auteur les plus hautes destinées littéraires ' . La mort prématurée de Malfilatre ne permit pas que sa prédiction s'accomplît. Dans un temps où des célébrités étaient appuyées sur un quatrain, cette ode suffit pour faire connaître avantageusement le nom du jeune poète. Malfilatre , enivré par les encoiu-agemens de Marmontel, étourdi par les applaudissemens de la capitale, qui arrivaient jusqu'à ses oreilles, résolut de quitter le toit où il était né, pour courir après les illusions mensongères de la gloire et de la fortmie '. La voix d'un ami de son enfance l'affermit encore
> Marmontel dit dans ses Mémoires : « Une volée de jeunes poètes commençait à essayer leurs ailes. J'encourageai ce premier essor en publiant les brillans essais de Malfilatre j je fis concevoir de lui des espérances qu'il ' aurait remplies , si une mort prématurée ne nous l'avait pas enlevé. »
* Ce ne fut point , comme l'ont prétendu jusqu'ici les historiens de Malfilatre , sur les instances de M. Lacombe , qu'il alla à Paris. Il n'avait jamais vu ce libraire , ni reçu de lui aucune lettre. On veiTa bientôt la preuve que M. Lacombe ne le connaissait pas , puisqu'il lui demanda un échantillon de son style , lorsque Malfilatre se présen,ta chez lui pour travailler à des compilations.
( Noté de V édition de Caen , 1823.)
xviij NOTICE
dans sa funeste résolution; il s'arracha des bras de son père aveugle et de ses sœurs en larmes ; il s'éloigna de Caen qui lui semblait une sphère trop e'troite pour son ge'nie ; il e'tait riche
d'espe'rance Ah! malheureux! ta confiante inexpe'rience ne
voyait point l'abîme d'infortune ouvert sous tes pas.
Paris était alors rempli d'une multitude de bureaux d'esprits , de clubs littéraires et philosophiques où il était facile de briller , en adoptant les idées et les mœurs du jour. Combien d'immenses réputations étaient renfermées dans les bornes de ces assemblées ! Des madrigaux bien fades , des poèmes à l'eau de rose , des tragédies de boudoir et du marivaudage appelle comique ; des ouvrages d'agriculture , composés par des hommes qui avaient étudié cette science dans lexu*s cabinets ; des diatribes contre d'illustres écrivains et de grands personnages , des traités d'économie politique et de finance , écrits dans les salions ; de nouveaux systèmes toujours absurdes, voilà les estimables productions qu'on livrait à l'admiration des coquettes , des abbés et des fats qui composaient ces insipides réunions.
Malfilatre , à son arrivée à Paris , fut reçu dans ces académies particulières où son ode l'avait devancé ; il était d'un physique assez agréable , ce qui ne contribua pas peu sans doute à l'engouement avec lequel il fut accueilli pendant quelque temps ; sa traduction de Virgile , dont il lisait des morceaux , passait pour
un chef-d'œuvre , On ne parlait que du poète de Caen ; on ne ta-
rissait pas d'éloges sur son compte. Cette espèce de triomphe
SUR MALFILATRE. xix
ne fut pas de longue dure'e. Malfilatre avait déjà rencontre bien des amis , prodigues de protestations et d'embrassades , tout le monde lui offrait ses services , personne ne se pressait de le servir. Il e'tait entoure' d'admirateurs , et il n'avait pas de pain.
C'est à peu près à cette époque , que les biographes de Malfi- LATRE , placent une anecdote assez invraisemblable , qui , selon M. Auger, « contribue à donner une opinion favorable du cœur et de l'esprit de notre auteur. » Si le fait est véritable , ce dont nous doutons fort, nous nous e'tonnons qu'un pareil stratagème dirigé contre une femme ait pu réussir. Un de s amis de Malfi- LATRE , (le malheureux n'avait pas un ami ! ) aimait une coquette qui prenait plaisir à le mettre au désespoir. Malfilatre , touché des chagrins qu'on lui con6ait , conçut un projet dont l'idée n'annonce pas une grande connaissance du cœur des femmes. Il feignit qu'un ardent amour s'était emparé de son être ; il fit tomber, comme par hasard , entre les mains de la maîtresse de son ami , des lettres de cette amante supposée, où respirait le caractère le plus aimable , ovi s'épanchait l'âme la plus tendre et la plus naïve. Son style prêtait de nouveaux charmes à ces épîtres , qui semblaient dictées par l'amour. Il eut soin de faire voir les réponses pour déguiser encore mieux son innocente supercherie. Cette correspondance ', où était empreint le bonheur de deux cœurs
> M. Auger assure , dans sa notice , que cette correspondance existe
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unis en un seul , par leurs de'sirs et leurs affections , produisit tout l'effet qu'il en attendait. La coquette pique'e de l'espèce de comparaison que l'on e'tablissait à son désavantage, entre elle et une inconnue , voulut , par esprit de contradiction , se montrer différente d'elle-même, et consentit à accorder sa main à son amant. Cependant, « ce succès, dit M. Auger, ne fut pas de longue durée ; le naturel pendant quelque temps réprimé , se releva bientôt avec une nouvelle force. » L'émulation n'était pas un mobile assez puissant pour rompre la chaîne de l'habitude.
Malfilatre qui perdait des momens précieux à écrire des lettres d'amour, apprit dans la pauvreté combien sont trompeurs les rêves de la gloire et de la fortune. Il s'était, il est vrai , introduit dans la société des écrivains les plus distingués ; il s'était lié également avec les philosophes et le parti contraire. Son talent pour la poésie l'avait fait rechercher par Marmontel , Laharpe, Linguet , Colardeau , Dorât, Fréron; et nous pensons , d'après le témoignage de Linguet , qu'il s'était jeté dans les rangs des philosophes. Sans doute il fut séduit par l'éclatant faisceau de gloires dont s'honorait cette secte , à la tête de laquelle s'avançaient le patriarche de Femey et le Salomon du Nord ; les honneurs , les richesses , les applaudissemens , semblaient chercher ceux qui se ralliaient autour de Voltaire et de Frédéric. De
entre les mains d'un ami de Mallilàlre. Nous craignons qu'il n'ait élé mal informe.
SUR MÂLFILATRE. xxj
l'autre côte , on ne voyait que de vils insectes de la littérature , traîne's dans la fange et le me'pris , des Nonotte , des Sabattier , des Larcher , qui jetaient des cris impuissans contre le me'rite , qu'ils de'sespe'raient de pouvoir e'galer. Le ge'nie e'tait aux prises avec l'envie , hydre toujours renaissante qui garde le teinple de l'immortalité. Malfilatre , dont l'esprit juste, voyait avec joie la raison s'élever lumineuse des te'nèbres de l'ignorance, de'sapprouvait pourtant l'audace philosophique , qui allait attaquer les rois sur le trône et Dieu dans le ciel. Tant il est vrai qu'un mal naît toujours d'un bien. Il ne vo\dut pas prêter sa plume et son nom à des e'crits où la morale et le gouvernement n'e'taient pas respecte's. Ses soi-disans amis, après avoir tente' de l'amener à devenir un de'fenseur zélé de leur cause, l'abandonnèrent sans ressources au fond de son grenier. Malfilatre croyait la fortune trop achetée par le déshonneur.
. Il fut forcé , pour vivre , de se mettre aux gages d'im libraire. Lacombe ', qui publiait alors des dictionnaires et des
• Lacombe (Jacques), né à Paris en 1724 , avocat et libraire' dans cette ville. On a pre'tendu qu'il était beau-père de Grétry. H passa toute sa vie à faire des compilations qui sont rédigées avec méthode et avec goût , et écrites assez purement. \2 Histoire de Christine , reine de Suède , est son meilleur ouvrage. Il a laissé encore un Dictionnaire portatif des beaux arts, 1752 ; un abrégé chronologique de l'histoire ancienne, 17575 un abrégé chi onologitjue de Vhistoire du lYord , 1762. Il a travaillé pour V Encyclopédie méthodique^ il est l'auteur des Die-
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histoires , se faisait aider dans ses compilations par des gens de lettres , que le besoin re'duisait à cette extre'mite'. Le jeune poète, presse par la faim, courut chez ce libraire lui ofifrir ses services. Ce dernier les accepta avec joie, après avoir vu un échantillon de son style, et même , touche' de l'état de de'nuement où se trouvait l'infortuné jeune homme , il lui avança une somme assez conside'rable. Lacombe avait assez de connaissances pour appre'cier le talent poe'tique re'pandu dans les vers que lui montra Malfilatre , et qui e'taient peut-être des passages de la traduction de Virgile. Il est probable que ce fut lui qui proposa à l'auteur de traduire Virgile en vers et en prose , et Malfilatre y consentit d'autant plus volontiers , qu'il pouvait tirer parti des vers (ju'il avait faits à Caen , et des mate'riaux qu'il avait déjà recueillis . Cependant il ne renonça pas à son premier dessein et il se promit d'achever la traduction complète , en vers , qu'il avait commencée , aussitôt que les circonstances lui permettraient de se livrer tout entier à ce grand travail ' . Pendant trois années il échappa à la misère , en
tionnaires des arts et métiers , du Jardinage , etc. Il mourut à Paris en i8o5. Son frère , Honoré Lacombe de Prézel , laborieux compilateur, a publié plusieurs Dictionnaires.
• On n'ignorait pas , de son temps , qu'il préparait une traduction de Virgile. Nous lisons , dans la notice de l'édition de Caen , i8a3 , que l'abbé Delille , causant un jour de cette traduction avec M. Desfontaines , dit que cette entreprise était au-dessus des forces de Malfilatre. Ce n'est pas faute de talent , répondit l'ami de notre poète , mais faute de confiance.
SUR MALFILATRE. xxiij
consacrant ses veilles au métier obscur et fastidieux de compilateur.
Malfilatre roulait pourtant dans sa tête le projet de plusieurs grands ouvrages. Pour ne plus interrompre le cours de notre narration , nous allons parler ici des différentes entreprises qui occupaient ses momens de loisirs. Outre la traduction en vers de Virgile , qu'il n'avait pas tout à fait abandonne'e , il se pre'parait à s'emparer du domaine de la trage'die et de l'e'popée. 11 est probable qu'il avait déjà esquissé des plans , inventé des actions dramatiques et écrit quelques uns de ces vers , qui coulaient si facilement de sa verve. Malheureusement ses papiers ont été dispersés après sa mort ; sans doute ils ont été anéantis. Rien ne nous est resté que le souvenir de ce qu'il se proposait de faire. On sait qu'il avait eu beaucoup de part à une détestable tragédie de Clytemnestre , imprimée à Paris en 1761. Quoique le poème de Narcisse n'offre pas des conceptions élevées et originales , nous n'avancerons pas que Malfilatre n'eiît jamais réussi dans des genres qui demandent une imagination féconde. Le plan de Clytemnestre est tellement absurde sous tous les rapports , que nous répugnons à croire que notre poète ait présidé à son ordonnance. Mais le style, quoique extrêmement inégal , est semé de morceaux brillans et énergiques qui étonnent d'autant plus qu'ils sont jetés au milieu du plus indigne galimathias. Nous renvoyons le lecteur à l'avertissement que nous avons placé en tête de l'analyse de cette pièce.
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Il paraît que Malfilatre , qui avait consenti à une association littéraire aussi peu cligne de lui , avait essaye seul de chausser le cothurne. Cet essai avait été plus heureux, si on s'en rapporte aux éloges , peut-être faux , de ses contemporains ; le sujet que sa muse arait traité était Hercule sur le mont OEta. Le choix de ce drame annonce que son esprit , encore rempli des heautés trop admirées des anciens que ses études lui avaient dévoilées , aspirait à transporter les déclamations de Sénèque, sur le théîitre de Paris. On dit qu'il fit la lecture de cette tragédie à Lekain , qui lui indiqua quelques changemens, au moyen desquels ce grand acteur lui promit un succès prodigieux. Ce jugement porté par un homme formé à l'école de Voltaire , n'est pas , il est vrai , une preuve irrécusable du mérite d'un ouvrage , dont on ne connaît pas un seul vers ; mais c'est du moins une forte présomption en sa faveur. Tous les biographes de Malfilatre assurent qu'il eut toujours le dessein de versifier le Télémaque. Une imitation libre du commencement de ce poème, qui fait partie des Considérations sur le poème épique, imprimées dans le Génie de Virgile , en tête de l'Enéide, a sans doute donné lieu à cette assertion que repousse le bon goût de Malfilatre. Quelques personnes, qui ont vécu dans sa société, ont prétendu qu'elles l'avaient ouï parler de cet ouvrage. Une note du Génie de Plrgile ' et quelques vers insérés dans les Considéra-
> « Il y aurait clans Télémaque plus de précision et de force , s'il
« était versifié. »
(Génie de Virgile, tome I, page 73.)
SUR MÂLFILATRE. xxv
lions sur le poème épique , ont pu faire présumer tjue notre poète avait re'ellement con^u le projet de rimer les aventures de Télémaque , l'Odyssée français. Ne'anmoins nous ne partagerons pas l'opinion de ceux qui ont soutenu un fait , dont on n'apporte aucune preuve. Nous ne voyons dans le fragment qui nous reste que l'essai d'un travail que Malfilatre ne songea plus à mettre à exécution , aussitôt qu'il en eut reconnu les difficultés et l'inutilité. Eln effet, la prose poétique de Fénelon , dont le charme est une délicieuse simplicité, une élégance continuelle, perdrait à être resserrée dans les bornes de la versification , et il faudrait sacrifier souvent le mot propre et ajouter de nouveaux détails , pour rencontrer la rime. Comment exprimer en vers une foule de pages , hérissées de dissertations philosophiques , de sentences et de préceptes de morale, qui se refusent à la poésie. On ne doit pas regretter que Malfilatre ait abandonné une entreprise que tout son talent n'eût pu sauver de l'indifférence du lecteur.
On s'accorde à dire que Malfilatre fut toujours animé du désir de venger notre nation du reproche qu'on lui a fait de n'être pas épique. La découverte du nouveau monde , qu'il se proposait de chanter, est peut être le seul sujet d'une épopée moderne. L'auteur récent d'une notice sur Malfilatre , connu par plusieurs bonnes comédies , ne craint pas de dire , contre le jugement de M. de Chateaubriant, que la découverte de l'Amérique n'appartient pas à l'épopée ; « c'est , dit-il , la faiblesse ignorante et naïve
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se débattant contre la force astucieuse et fe'roce. » Il faut ne pas posse'der une étincelle du feu poe'tique pour ne pas voir combien ce sujet est digne de la haute poésie ; quels magnifiques tableaux, quelle richesse et quelle variété de couleurs , il offre au génie habile à s'en emparer ! Le poète se transporte au milieu de ces belles contrées où les muses n'ont jamais pénétré. La nature , les peuples, les mœurs, la religion , tout ici est nouveau ; l'époque , le lieu de la scène , sont assez éloignés de nous , pour que l'imagination n'hésite pas à prendi'e son essor , et à marcher à pas de géant dans le vaste champ de la fiction. Malfilatre ne peut sans enthousiasme envisager cette épopée.
« Il serait à souhaiter, dit-il dans son Génie de Virgile , t. 3, p. 58 et suivantes, que quelque français eût le courage de chanter Christophe Colomb, ou la Découverte du nouveau monde. Qu'importe que le héros ne soit pas français ? Gènes , sa patrie , et l'Espagne qui accepta ses services , liraient l'ouvrage avec plus de satisfaction que nous ; mais notre nation et toutes les autres seraient-elles insensibles au plaisir de le lire? Quoi! parce que Colomb n'est né ni à Paris , ni à Rome , ni à Londres , les Anglais , les Français , les Romains , ne trouveraient-ils aucun attrait dans l'ouvrage qui rappellerait ses grandes actiotis? En vérité, c'est avoir ime trop mauvaise idée du genre humain que de soutenir une pareille opinion ' . Cette matière est bien autre-
> MalfilàUe réfute ici l'opinion du P. Le Bossu, qui, dans son
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ment importante que la querelle d'Achille et d'Agamemnon , que le retour d'Ulysse et son re'tablissement dans son royaume, et même que la fondation de Rome. L'Europe entière et l'Asie sont intéressées à la découverte de l'Amérique. Une moitié du monde sortie , pour ainsi dire , du sein des eaux , de nouveaux hommes, dont on ne soupçonnait pas même l'existence , des mœurs nouvelles pour nous parmi ces hommes , de nouvelles plantes , des animaux jusqu'alors inconnus , d'autres cieux , d'autres étoiles ! que de moyens de perfectionner la géographie, l'astronomie, la morale , la politique , l'histoire natiu-elle , la marine , la navigation , en un mot , tous les arts et toutes les sciences î quel champ vaste, fécond, varié, ouvert à la poésie! quelle matière encore" toute neuve ! L'auteur de ce grand ouvrage pourrait dire plus justement encore que Lucrèce :
Âvia Pieridum peragro loca nuUius aiile Trita solo.
Comment appliquer ici les règles du P. Le Bossu , qui prétend , toujours d'après Aristote, que le héros de l'épopée doit être couronné ? Colomb , si l'on en croit quelques écrivains , était d'une famille obscure, quoique d'autres lui donnent une origine plus brillante. Eh ! qu'importe ? s'il ne tire auctm lustre de ses parens ,
Traité sur le poème épique , veut absolument que le sujet d'une épopée soit national.
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ses descendans tirent de lui un e'clat immortel. Quant à l'action du poème qu'on pourrait entreprendre sur ce sujet , elle ne serait point illustre'e par le he'ros , mais il serait ennobli par elle. Quel homme à peindre que ce Colomb ! que deviennent les Hercule , les Jason, devant lui? que ces personnages si vante's dans la Fable sont peu de chose en comparaison de ce he'ros unique ! quelles vues î quelle science dans un siècle d'ignorance 1 quelle hardiesse pour aÉfronter une mer jusqu'alors inconnue ! quelle patience pour entreprendre et pour conduire à fin son projet, maigre' tous les refus des têtes couronne'es , maigre' le préjugé universel qui faisait regarder son opinion comme une extravagance ! quelle fermeté' dans l'exe'cutionî quelle constance, lorsque son e'quipage se mutine ! quelles ressources dans les pe'rils dont cette mutinerie le menace ! quelle confiance en ses lumières , lorqu'il annonce le jour où la terre doit paraître î quelle grandeur d'âme au milieu des persécutions que lui suscite l'envie 1 Non , il n'est dans la nature aucun sujet préférable , ni même comparable à celui que je propose '. Il a sans doute de grandes difficidtés; mais un
' Il existe dans presque toutes les langues des poèmes épiques en l'honneur de Ch. Colomb ^ deux en latin de Lorenzo Gambara et de Huberto Carrara; un en italien, de Th. Stigliani f un en anglais, de M. Joël Barlow i un en danois, de M. Baggesen ^ deux en français , de madame Duboeage et de M. Lesidre. Tous ces essais n'ont pas été heureux , et ce beau sujet attend toujours un poète. Quel
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grand poète les surmonterait , et ressemblerait en cela à son héros :
Ce pénible ouvrage Jamais d'un écolier ne fut l'apprentissage.
Le peu de succès d'une femme illustre qui a tenté cette vaste carrière ne devrait point nous rebuter ; on sait qu'un poème épique , ni même une tragédie, ne sont point du ressort d'une femme, quelque esprit, quelque talent qu'on lui suppose , surtout si cette femme est européenne. Son sexe et son éducation sont deux obstacles peut-être invincibles : je le croirai du moins jusqu'à ce que je sois détrompé par un exemple. •>
On voit avec quelle ardeur le jeune poète embrassait son sujet; pourquoi une mort prématurée l*a-t-elle arrêté dans ses travaux? Nous n'avons point de poème épique î est-ce donc aux Chapelain, aux Saint- Amand à marcher sur les traces d'Homère et de Virgile? Peut-être Malfilatbe ne possédait-il pas un génie assez puissant pour ne pas fléchir sous le poids immense de l'ouvrage qu'il avait dessein d'entreprendre ; mais son talent poétique l'eût secouru dans une entreprise qui n'était pas au-dessus de ses forces. Il eût au
dommage que Malfilâtre n'ait pas eu le temps d'exécuter lui-même le plan qu'il avait con^u ! Nourri du génie des anciens , il aurait vraisemblablement soutenu avec gloire le poids d'un si grand ouvrage.
{Note lie M. Mic.er.)