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moins caché la faiblesse de Tinvention sous la beauté' des de'tails et le me'rite de la versification, riche d'harmonie et d'images. Puisse un autre poète fouiller cette mine fe'conde qui demande de l'audace et du ge'nie , et la France aura enfin une ve'ritable e'pope'e.
L'auteur de l'excellente notice inse're'e dans l'e'dition de Caen , 1823, nous apprend que Malfilatre « a^'ait composé un assez o grand nombre de poésies fugitives dont plusieurs e'taient adresse'es « à Madame Elie de Beaumont, auteur des Lettres du marquis de « Roselle. » L'e'pître à Mademoiselle Arnould dont le nouvel éditeur de Caen, M. Gautier, a enrichi son édition de Malfilatre , nous fait regretter qu'il n'ait pu découvrir d'autres pièces inédites ; on croit qu'il en existe quelques unes dans les portefeuilles des contemporains de notre poète. Malfilatre déploie un talent remarquable dans la seide pièce que l'on ait publiée. On retrouve chez lui l'élégance et la délicatesse des modèles, ces grâces de pensées et de style qui font le charme des poésies légères de Voltaire , et que l'on cherche inutilement dans tant de volumes oubliés de pièces fugitives.
Malfilatre s'occupait quelquefois de théâtre ; la nécessité le contraignit sans doute à essayer une carrière moins glorieuse que lucrative , lorsqu'on parvient à y obtenir quelques succès éphémères. On devine qu'il n'abordait pas avec un grand bonheur la muse du vaudeville et de la basse comédie. Nous n'avons fait aucune recherche pour nous procurer ces pâles essais dont les
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noms sont à peine connus. Le conte d'Annette et de Lubin par Marmontel lui avait fourni le sujet d'une pièce en un acte, non irepresentée. Il avait aussi travaillé avec M. Desfontaines, son ami , à une autre bluette, les Fêtes de Saint-Cloud. Revenons maintenant à notre auteur, et glissons rapidement sur les dernières anne'es de sa vie. Il est pe'nible de rappeler les angoisses et les infortunes qui accompagnèrent Malfilatre jusqu'au tombeau.
Maufilatre , comme nous l'avons dit , e'tait entré secrétaire chez le comte de Lauraguais. Cet état de domesticité froissait son âme noble et fière : il rougissait d'être à la solde d'un grand. • Quelques économies et le produit des compilations que lui confiaient différens libraires, lui assuraient une existence libre et laborieuse. Sous prétexte que sa santé , altérée par l'étude , demandait du repos et l'air pur de la campagne , il sortit de la maison du comte de Lauraguais qui lui avait toujoiurs témoigné de la bienveillance , et il se retira à Vincennes où le comte de Beaujeu lui avait ofiFert un appartement. Ses rêves de bonheur parurent alors se réaliser : il venait d'appeler auprès de lui son vieux père et la sœur qui lui restait encore ; entouré de toutes ses affections , plein des grands projets littéraires sur lesquels il appuyait déjà sa réputation , il croyait n'avoir plus rien à désirer. Vaines espérances ! fragile félicite ! Il allait retomber dans l'abîme de maux d'oii il commençait à sortir. La mort levait sa faux pour le frapper.
Quelques mois s'écoulèrent dans les plaisirs purs d'une vie partagée entre l'étude et l'amitié. Que les momens de bonheur s'enfuient
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rapidement' Malfilatre vit sortir du mariage de sa sœur tous les chagrins qui avancèrent sa fin prémature'e. Jaloux d'assurer la félicite' d'une sœur che'rie et de procurer de nouvelles jouissances à son père infirme , il avait pris plaisir à former lui-même cette union ; mais l'e'poux que l'amour avait choisi aveuglement apporta dans cette malheureuse famille les pleurs et la misère , tristes fruits de ses de'bauches. La petite fortune que la sœur de Malfilatre devait à son travail ; les e'pargnes que celui-ci avait faites, se perdirent en folles dépenses, et les dettes qu'il furent force's de contracter ne leur offrirent qu'une ressource pre'caire qui rendit encore leur situation plus de'plorable.
Malfilatre , re'duit au plus extrême dénuement , re'pugnait à implorer l'e'goïsme de ses nombreux amis , dont il n'eût obtenu que des refus. Presse' par ses cre'anciers, qu'il était dans l'impossibilité' de payer, il se livrait au de'sespoir. Son caractère, naturellement faible, n'opposait à l'adversité que des plaintes et une douleur inactive. Il n'avait plus de pain pour son vieux père! C'est alors que deux de ses iplus fidèles amis , Collet de Messine et Savine, ancien évêque de Viviers, vinrent levisiterà Vincennes. Ils ignoraient les malheurs qui l'accablaient; s'ils les avaient connus, seraient-ils venus entendre des gémissemens et assister au spectacle de l'infortune? Ils trouvèrent le malheureux jeune homme à qui la crainte de la prison faisait oublier les horreurs du besoin.
Malfilatre, rempli d'honneur et de franchise, ne pouvait sup-
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porter l'idée de manquer à ses engagemens et d'être renferme' avec des gens voués à l'infamie. Ses bons amis dont l'un, ancien e'vêque , devait au moins connaître les devoirs de la charité' chre'tienne , loin de l'aider de leur bourse , se contentèrent de lui indiquer un moyen peu honnête pour e'chapper aux poursuites de ses créanciers. Ils lui conseillèrent de changer de nom et de se cacher à Chaillot. La délicatesse de Malfilatre s'efiFraja d'abord de ce conseil qu'on lui offrait poiu" tout secours ; mais , décidé par la crainte d'être écroué, il partit secrètement de Vincennes avec la faible espérance d'y revenir bientôt acquitter ses dettes et rejoindre son père et sa sœur qu'il abandonnait pour tenter encore de les secourir.
Il vécut quelque temps à Chaillot, sous le nom supposé de Laforêt ; retiré dans un galetas qui né l'abritait pas contre les intempéries des saisons ', couchant sur la paille , mangeant un pain noir abreuvé de ses larmes, privé des consolations d'un ami, il travaillait au délicieux poème de Narcisse dont il espérait employer le produit à satisfaire ses créanciers. Sa lyre trouvait d'heureuses inspirations au milieu des angoisses de la faim et de la douleur. Ce poème charmant, où brillent répandues les couleurs de la plus belle poésie , semble avoir été inspiré par l'imagination la plus riante et dicté par les grâces et la volupté.
Ce petit chef-d'œuvre, qui forme à peu près le seul héritage poétique de Malfilatre, sera toujours cité parmi les plus agréables productions dont s'honore notre littérature. C'est la manière des grands
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maîtres. Quelles couronnes attendaient un poète qui, mourant de faim et de desespoir, imitait la touche aimable de l'Arioste ou de La Fontaine, et savait manier les pinceaux de Lucrèce , d'Ovide et de Virgile ! Dès qu'il eut achève son premier et son dernier ouvrage, il le porta à un libraire de Paris, nomme' Lejay, qui n'eut pas honte de lui en offrir huit cents francs. Qu'importait le me'rite du poème , le nom de Malfilatre e'tait inconnu , même dans l'almanach des Muses I Cette somme modique suffit à peine pour faire face aux dépenses qu'exigeait l'urgente ne'cessité ; elle fut bientôt dissipe'e ; quelle ressource restait-il à l'infortune? il fallait mendier le pain de la pitié' ou mourir .
Il allait pe'rir , lorsque le ciel lui envoya un ange tute'laire. Madame Lanoue, tapissière, à qui il devait quelqu'argent , ayant découvert sa retraite , vint le trouver dans le grenier où il appellait la mort. A l'aspect de l'infortuné étendu sur sa couche de misère , pâle et extémié par le besoin , cette femme généreuse oublia le motif de sa visite, et s'écria les larmes aux yeux: « Venez chez moi , mon cher enfant ; je ne suis pas riche , mais je ne me pardonnerais jamais d'abandonner un chrétien dans l'afifreux dénuement où vous êtes. »
Elle ne se borna pas à une stérile compassion , et consultant plutôt son cœur que sa fortune , elle détermina le jeune poète à la suivre à Paris et à venir s'installer dans la maison qu'elle habitait nie St. -Germain l'Auxerrois. La pitié, ce mouvement électrique
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qui avait remue son cœur, ce'da la place à un autre sentiment. Elle aimait déjà comme son propre fils , celui qu'elle rendait à la vie. Chaque jour, l'unioa dans laquelle ils vivaient était resserre'e par ses tendres attentions , ses soins touchans. Malfilatre, livre aux soufirances de corps et d'esprit, ne détestait plus la lumière et souriait au doux espoir de pouvoir un jour s'acquitter envers sa bienfaitrice. Hëlas ! il portait dans son sein le germe de la mort.
Il s'e'tait donne' un coup violent à la tête , dans une chute qu'il avait faite à Chaillot. Il négligea de prévenir les suites funestes de ce grave accident , et la douleur qu'il ressentit dans le moment , absorbée par les douleurs plus vives de son âme , l'avertit vainement de recourir à des remèdes qui plus tard seraient inutiles. Un abcès se forma , et lorsque les médecins forent appele's , l'art était impuissant; le tombeau réclamait la victime qu'on lui avait trop souvent arrachée. Le mal avait fait des progrès effrayans et touchait à son dernier période. Une lueur d'espérance fit tenter des moyens de guérison , plus douloureux que la maladie ellemême. Les opérations que souffrit Malfilatre ne firent que reculer de quelques jours le terme fatal. Ses forces , usées par les privations de tous genres qu'il avait supportées , succombèrent . dans cette dernière épreuve. La sève de la vie était épuisée , il fallait mourir à l'âge de trente-trois ans, sans laisser un souvenir des beaux talens qu'il avait à peine révélés ; son poème de Narcisse , à qui il avait confié des étincelles de ce feu sacré qui
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l'embrasait , son seul ouvrage , allait motirir avec lui ! quelle pensée plus affreuse cent fois que la mort !
Qui le croirait ? un barbare voulut nous priver de ce poème inimitable qui a suffi pour immortaliser son auteur. Il est des misérables , jaloux de tourmenter ïes grands hommes à leurs derniers momens , de leur arracher des aveux , des faiblesses dont ils se font des trophe'es. La Fontaine , Montesquieu, Voltaire, on ne vbus laissa pas mourir tranquilles ! Malfilatre, avant d'expirer, tourna ses regards vers cette religion que la philosophie n'avait pu chasser de son cœur, où l'avaient imprime'e les leçons de son enfance. Calme et re'signe', il faisait à dieu le sacrifice de son génie frappé dans sa fleur ; il bénissait l'éternelle destinée qui l'enlevait à la gloire et à la vie. Mais un ministre de cette religion qui sait consoler le mourant , vint porter le troiible dans cette âme pure et vertueuse , prête à s'envoler aux cieux. Cet indigne prêtre abusa des fonctions de son ministère , pour obtenir du moribond la promesse d'anéantir le poème de Narcisse, qui n'avait pas encore vu le jour. Malfilatre, qu'épouvantait la mort entourée des flammt's de l'enfer et des délires du paradis , se reprocha d'avoir peint la volupté sous des couleurs trop séduisantes, et ordonna aux personnes qui assistaient à son agonie de retirer des mains du libraire le poème de Narcisse , pour le détruire comme un ouvrage dangereux. Rendons grâce à ceux qui nous ont conservé ce précieux débris de la gloire de Malfilatre. L'Enéide fut condamnée aux flammes par Virgile mourant. Mal-
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FiLATRE expira dans les bras de madame Lanoue et de son confesseur, le 6 mars 1767 '.
Linguet rapporte autrement les circonstances de la mort de Malfilatre. Cependant il est possible qu'il n'ait pas sacrifié tout à fait la vérité au plaisir de décocher un trait de satire contre ses ennemis. « Ce jeune homme, dit-il, est mort malheureux et inconnu quoiqu'enrôlé dans la milice philosophique ; mais n'ayant ni l'imprudence qui se rend l'organe de mensonges , ni la bassesse qui dévore les outrages et mène à l'académie ; n'étant né qu'avec de la modestie et du talent , ses maîtres l'ont laissé languir et périr dans l'obscurité. Tandis qu'ils prônaient , qu'ils soudoyaient,
' On lit dans l'avant-propos de la traduction d'Ovide , attribuée à MalBlàtre : « Ce jeune favori des muses habitait depuis environ dix ans Paris , où des amis généreux s'empressèrent de prévenir ses besoins et de lui procurer des occupations utiles qui pussent satisfaire aux soins qu'il rendait à un père infirme et à sa nombreuse famille. Il aimait la retraite , soit à la ville , soit à la campagne ; mais il se livra avec trop d'abandon à sa passion pour le travail j son sang s'alluma. Le célèbre médecin Petit vint trop tard à son secours , et ne connaissant ni la cause ni la nature de la maladie , il ordonna imprudemment des saignées , qui achevèrent de l'épuiser , et pendant lesquelles Malfilatre expira à l'âge de trente-cinq ans, le 6 mars 1767. » Ces lignes sont remplies des assertions les plus fausses 5 la personne qui les a écrites n'était pas bien informée , ou a cherché à dénaturer les faits. C'était peut-être un des amis généreux de Malfilatre.
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qu'ils couronnaient les H... • Malfillastre n'a jamais reçu d'eux aucune espèce de secours. Il est vrai que le lendemain de sa mort, M. d'A. et F... * lui portèrent cent e'cus, et comme un mort n'a besoin que de requiem , ils remportèrent prudemment la bourse ; mais ils arrosèrent le cercueil d'eau bénite. »
Malfilatre était beau de visage ; une teinte de me'lancolie répandue sur ses traits , ne les rendait que plus agréables. Les charmes de son commerce, ses qualités aimables lui attiraient beaucoup d'amis ; mais il ne savait pas s'en faire de véritables , ou plutôt sa mauvaise fortune ne lui permit pas de rencontrer cette consolation dans le cours de ses adversités. Son caractère dont la douceur allait jusqu'à la faiblesse , recevait toutes les impressions, et, inhabile à prendre conseil de lui-même, flottait dans une continuelle incertitude ou se dirigeait d'après l'impulsion des autres. Ses malheurs résultèrent presque tous de cet esprit indécis et confiant. Bon et honnête , il ne soupçonnait pas qu'il existât des méchans dans ce monde , où pourtant le mal l'emporte sur le bien. Les terreurs ridicules que lui inspira l'approche de la mort, l'empire qu'un homme en soutane parvint à prendre sur ses derniers instans , ne donnent pas une haute idée de sa force morale ; mais les souffrances de toutes espèces qui se disputèrent sa
• C'est Helvétius , ou plutôt La Harpe dont Linguet fut toujours l'ennemi irréconciliable.
* D'Alembert et Fréron.
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vie entière, auraient abattu une âme plus forte que la sienne. Ce n'est qu'à son agonie qu'il implora les secours de la religion ; Jusqu'alors les dogmes et les pratiques que la philosophie attaquait avec acharnement, n'avaient pas e'te' l'objet dé sa ve'ne'ration ; il s'e'tait contenté , comme tous les honnêtes gens , de suivre la loi naturelle qui n'a jamais fait répandre une goutte de sang. Malfi- LATRE aimait le plaisir et la dissipation; il eût voulu , dans une molle oisiveté', couler ses jours au milieu des jouissances que procurent l'e'tude , l'amour et l'amitié'. Ces songes, dont il entourait sa misère, furent loin d'être re'alise's. Les connaissances qu'il avait acquises , jointes aux talens que la nature lui avait de'partis , lui assuraient un e'gal succès dans tout ce qu'il voudrait entreprendre. A peine commençait-il sa carrière littéraire, qu'il tomba au moment où la destinée semblait lasse de le persécuter; le malheureux î il avait dévoué aux flammes son beau poème de Narcisse , pour complaire à son confesseur ; il crut mourir inconnu ; il n'espérait pas que sa tombe serait couronnée de lauriers tardifs ; c'est du haut des cieux qu'il vit poindre le jour de son immortalité. Ah ! s'il avait su , avant de quitter la terre , que son nom vivrait au temple de Mémoire , que la postérité accorderait des regrets à son génie , séché dans sa fleur , il eût oublié une vie d'infortime , il serait mort en souriant !
ou