‹ uvresChapitre 32 sur 45 · CHANT I · texte numérisé non relu

CHANT I

Je chante ce héros qui, des bords du Scamandre, Aux champs Laviniens le premier vint descendre ; Qui , long-temps fugitif de cités en déserts , Par Junon poursuivi sur la terre et les mers,

Que les vers qui sont communemert à la tête de V Enéide, et qui* commencent par ces mots , lUe ego qui quondam, etc., soient ou ne soient pas de Virgile , j'ai cru devoir les retranclier dans cette traduction. Le début du poème en devient plus noble, outre qu'il ne parait pas convenable que l'auteur parle de lui dans un ouvrage de cette nature. Je penserais volontiers que Virgile les avait composé.? , afin

Eut à souffrir encor une guerre cruelle, Quand il voulut fonder une ville nouvelle; Quand il voulut enfin , par l'ordre des destins , Fixer ses dieux errans chez les peuples latins , Dans ces lieux où l'on vit les fils de ce grand homme Bâtir Albe , et les murs de la superbe Rome.

Muse ! raconte-moi ces grands événemens " ; Dis quel crime attira ces affreux châtimens; Dis pourquoi de Junon les fureurs inflexibles , Par des travaux si longs , des courses si pénibles , Exercèrent jadis un héros vertueux.

Muse ! tant de courroux est-il fait pour les dieux *?

de mettre , en quelque sorte , son cachet à V Enéide , et qu'il aurait pu les laisser au commencement, mais en les séparant des autres. Quoi qu'il en soit , il n'avait plus besoin de cette précaution 5 son style et son génie étaient trop connus , pour qu'aucun plagiaire osât désormais s'attribuer le fruit de ses veilles.

( Note de Malfilatbe. )

' Delille n'a pas changé un mot à ce vers. Sa traduction étant postérieure à celle de Malfilàtre , il semble que cette dernière ne lui a pas été inutile.

» Tout le monde sait comment Boileau a rendu cette pensée en français , dans son Lutrin , par un vers très heureux :

Tant fie fiel enire-l-il dans Tâine des dévots?

{Note de Malfilàtre.)

DE L'ENEIDE. 305

Il (Eole) enferme les vents dans des antres profonds, Les vents tumultueux, dont les mugissemens Ebranlent leur prison jusqu'en ses fondemens. Eole, armé d'un sceptre , assis sur leurs montagnes, S'oppose à leurs efforts et calme leur furie. Sans lui , les vents fougueux dans l'espace des airs Entraîneraient le ciel , et la terre et les mers. Mais le père des dieux, sous des rochers énormes. Les plongea pour jamais dans des cavernes sombres, Etablit un tyran qui, borné dans ses droits. Reçoit des lois lui-même, en leur donnant des lois, Et qui , toujours soumis à ses lois souveraines , Les arrête , et sur eux laisse flotter les rênes.

« On me brave , dit-elle , et les poupes troyennes Couvrent de pavillons les mers tyrrhéniennes ; Un peuple que je hais , un peuple audacieux Porte dans l'Italie et Pergame et ses dieux. Toi qui , maître des vents sur les humides plaines, A ton gré les retiens, à ton gi*é les déchaînes. Poursuis mes ennemis, écarte leurs vaisseaux. Ou les ensevelis dans l'abîme des eaux. »

Mais Neptune , étonné de ce désordre affreux , Lève au-dessus des flots un front majestueux : Il voit de toutes parts , sur l'onde courroucée , Du héros d'Ilion la flotte dispersée ' ,

' Dorauge, jeune littérateur de la plus haute espérance , qui se pro-

Les Troyens accablés par l'orage en fureur :

Il le voit, il frémit et reconnaît sa sœur...

Il chasse la tempête , il apaise les mers ;

Le soleil reparait sur le trône des airs;

Triton, Cymothoé ■ , d'une main secourable,

Délivrent les vaisseaux de leurs prisons de sable ,

Leur ouvrent une route , et le dieu cependant

Les soulève , à son tour, du fer de son trident,

Et dans son char, volant sur les plaines profondes.

Parcourt légèrement la surface des ondes.

Cependant Jupiter , du plus haut de l'Olympe , De la terre et des mers mesurant l'étendue ,

posait de traduire tout Virgile, si la mort ne l'eut pas arrêté au commencement de sa carrière , imite ici Malfilàtre , désespérant sans doute de le surpasser :

Quand Neptune , frappe d'un bruit tumultueux , Elevant sur les eaux son front majestueux , Voit au loin des Troyens la flotte dispersée.

Malfilàtre est le seul qui ait songé à rendre cette image sublime : Delille, Gaston et les autres traducteurs ne nous présentent que quelques vers secs et communs , à la lecture desquels on ne se douterait pas qu'ils reproduisent un des beaux passages de l'Enéide.

i Cymothoé, Néréide. Triton, fils de Neptune ou d'Amphitrite , ou, selon d'autres , de la Nymphe Salacis. Il était homme , de la ceinture en haut ; le reste du corps se terminait en poisson : Neptune en faisait son trompette. Triton embouchait une conque , ou coquille , en forme de trompette : on donnait ce nom à la plupart des dieux marins. ( IVote de Mai.fii.atre. )

DE L'ENEIDE. 307

Sur les bords africains ai'rêta ses regards.

Vénus, en ce moment, s'approche de son trône,

Lève, en tremblant, vers lui ses beaux yeuxpleins de larmes

« O père des humains ! ô roi des immortels !

Dont la foudre , dit-elle, ébranle l'univers ,

Quel crime ont pu commettre Enée et les Troyens ?

Pourquoi leur fermez-vous , après tant de malheurs ,

Les chemins d'Italie et ceux du monde entier !

Vous nous aviez promis que du sang de Teucer

Naîtrait dans l'Ausonie un peuple de héros ,

Qui sur les nations étendrait son empire :

Vous nous l'aviez promis , et vous avez changé '!

Hélas! ce doux espoir me consolait du moins

De la chute de Troie et des maux de mon fils.

Ces maux ne cessent point ; quel en sera le terme ?

A la fureur des Grecs Anténor échappé

A pu franchir les mers qui baignent l'IUyrie ,

Les bords liburniens , les sources du Timare ,

De qui les flots naissans , par neuf canaux divers ,

A grand bruit élancés du sein d'une montagne ,

Tels qu'une vaste mer, inondent la campagne ;

Il a fondé Padoue en ces heureux climats ;

Dans un autre Ilion , par ses soins élevée ,

Ses mains ont suspendu les armes des Troyens ;

A ses nouveaux sujets il a donné son nom ;

Il règne en paix sur eux , et jouit du repos :

■ Fous me l'aviez promis ; qui vous j^ fa il chojiger ?

Delille.

Et nous , nous vos enfans , à qui vous destinez Les honneurs immortels et le nectar divin , Jouets infortunés d'une seule Déesse', Sans appui , sans secours , et presque sans vaisseaux Vous nous voyez poussés par sa rage implacable , Sur des bords inconnus et loin de l'Italie ! Nous rendez-vous ainsi Aotre chère patrie ? Est-ce donc là le prix de notre piété?...

Un carquois a chargé l'épaule de Vénus ;

Ses longs cheveux épars sont le jouet des vents ,

Et sur l'ivoire nu de ses genoux brillans,

Un nœud retient les plis de sa robe flottante

« Voyez ces douze cygnes :

Tantôt , avec fureur , l'oiseau de Jupiter " D'un vol précipité les poursuivait dans l'air ; Mais leur troupe timide , à la fin raffermie, Se rassemble et se rit de la griffe ennemie. Tous ont touché la terre, ou , prêts à la toucher, De ses bords en jouant on les voit s'approcher , Voler , battre de l'aile autour de ces rivages , Et de leur voix brillante enchanter les bocages. Ainsi vos compagnons sur leurs douze vaisseaux.

' Victime du courroux d'une seule déesse.

Gaston.

" Tout à l'heure l'oiseau du puissant Jupiter D'un vol impétueux tes poursuivit dans l'air.

DlLILlE.

DE L'ENEIDE. 309

Echappés aux fureurs et des vents et des eaux, Ont sauvé dans le port ce qui reste de Troie , Ou vers le port du moins s'avancent avec joie. »

Ainsi , dans les beaux jours de l'été renaissant, On voit à leurs travaux s'exercer les abeilles : Les unes de leurs toits font sortir leur jeunesse Aux rayons du soleil , et dans les champs fleuris , Epaississent le miel, ou, dans leurs alvéoles, De ce nectar si doux amassent les trésors ; D'autres, en bourdonnant, vont veiller à la porte , Prêtes à recevoir le butin qu'on apporte. En bataillons volans quelquefois rassemblées, Aux frelons importuns elles livrent la guerre ; Tout agit , tout s'empresse et la ruche embaumée Répand au loin l'odeur dont elle est parfumée '.

< M. FayoUe s'est appliqué à rimer les vers blancs de Malillàtre :

Des abeilles ainsi tnul le peuple agité Exerce ses travaux sous les feux de Pété. Les unes loin du toit conduisent la jeunesse , Et des jardins fleuris dépouillent la richesse ; D'autres , se renfermant dans leurs cellules d'or , Epaississent les flots du liquide trésor ; D'autres , pour recevoir le butin qu'on apporte , Volent en bourdonnant , et veillent à la porte. Du diligent essaim les nombreux bataillons De leurs remparts de cire éloignent les frelons ; Partout l'ardeur s'anime , et la ruche embaumée népand l'odeur du thym dont elle est parfumée.

11 reconnut Rhésus et ses blancs pavillons •.

Diomède , au milieu des ombres de la nuit ,

Egorgeait dans son camp ce prince infortuné ,

Massacrait ses soldats trahis par le sommeil ;

Enlevait, d'une main de carnage fumante,

Ces superbes coursiers , ces monstres pleins d'ardeur ,

Lorsqu'ils n'avaient encor ni bu des eaux du Xanthe ,

Ni des champs phrygiens goûté les pâturages.

Plus loin paraît le jeune et malheureux Troïle ,

Dont l'audace imprudente osa combattre Achille*.

Par ce fier ennemi mortellement blessé,

De son char , en fuyant , Troïle est renversé ;

Il tombe , et par ses pieds, que les guides retiennent.

Ses chevaux effrayés rapidement l'entraînent ;

Son front, ses beaux cheveux , ses cheveux teints du sang

Qu'on voit à gros bouillons s'échapper de son flanc ,

Et du fils de Thétis la pique meurtrière ,

A la suite du char sillonnent la, poussière...

Achille revenait de traîner avec joie

Le vainqueur de Patrocle autour des murs de Troie ;

Et , dans sa tente assis , il vendait à prix d'or

Le corps défiguré du déplorable Hector :

■ Il reconnail Bhésux el ses blancs jMvUlons.

Delille.

' Là , fuyait désarmé le malheureux Troïle, Faible enfani dont le bras ose aflronler Achille.

Delilii:.

A son char suspendu l'inf'orluiié Troile ^ Dont l'audace imprudente oia braver Achille.

Gaston.

DE L'ENEIDE. 311

Enée , en soupirant , et les yeux pleins de larmes , Voit d'un ami si cher la dépouille et les larmes , Et ses membres sanglans , et Priam à genoux , Levant ses faibles mains vers A.chille en courroux...

« O puissant Jupiter ! grande divinité ,

Qui présides , dit-elle ( Didon ) , à l'hospitalité ,

Favorise mes vœux , et rends cette journée

Pour les Troyens , pour nous , à jamais fortunée !

Dans les deux nations aux siècles à venir ,

Daignez en conserver l'éternel souvenir I

Venez , Junon ; venez , Bacchus , dieu de la joie !

Et vous aux étrangers que le ciel nous envoie ,

Faites , A Ty riens ! agréer ce séjour ,

Et , d'accord avec moi , célébrez ce grand jour.

Sur une lyre d'or , le savant lopas Répétait les leçons de l'immortel Atlas ■ : Il chantait du soleil les éclipses profondes, Et des globes errans les clartés vagabondes : 11 chantait les saisons, l'astre changeant des mois. L'origine de l'homme et des hôtes des bois , La cause des frimats , la source du tonnerre ; Pourquoi , dans les hivers , le flambeau de la terre Va si tôt se plonger dans l'humide élément : Pourquoi les nuits d'été viennent si lentement...

' Sur une lyre d'or, le savant lopas Célèbre Tan divin que découvrit Allas.

Gastov.

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