‹ uvresChapitre 4 sur 45 · COLLET DE MESSINE · texte numérisé non relu

COLLET DE MESSINE

Ex libro III P. Ovidii Nasonis Metamorphoseon.

Forte Jovem memorant , diffusum neclare , curas Seposuisse graves, vacuâque agitasse remisses Cum Junone jocos; et : Major vestra profecto est, Quàm quœ contingat maribus , dixisse , voluptas. Illa negat. Placuit, quae sit sententia docti Quserere Tiresiae. Venus huic erat utraque nota. Nam duo magnorum viridi coëuntia silvâ Corpora serpentum baculi violaverat ictu : Deque viro factus , mirabile ! femina , septem Egerat autumnos. Octavo rursùs eosdem Vidit , et : Est vestrae si tanta potentia plagae , Dixit, ut auctoris sortem in contraria mutet, Niinc quoque vos feriam : percussis anguibus isdem ,

ATTRIBUÉE A MALFILATRE

On dit que Jupiter, égayé par le nectai' et badinant un jour avec Junon, lui dit : Votre sexe est plus sensible que le nôtre au plaisir de Vénus. Junon soutint le contraire. On résolut de s'en rapporter à la décision de Tirésias , qui avait joui de l'un et de l'autre plaisir.

• Nous avons choisi de préférence cette traduction, qui n'est pas, à beaucoup près , la meilleure , afin de donner une idée de la pâle copie des Métamorphoses que l'on a imprimée en i8o3 sous le nom de Malfilàtre. Il est des gens assez impudens pour attribuer leurs misérables écrits à des auteurs estimables qui ne s'élèveront pas du fond du tombeau contre cette fraude grossière. Ils espèrent passer à la postérité sous la sauvegarde d'un nom célèbre , ou , inspirés par un motif plus méprisable , ils spéculent sur la crédulité publique et la réputation d'un écrivain. La traduction des Métamorphoses d'Ovide dont nous parlons n'est pas et ne peut pas être de Malfilâtre ; il suffit d'ouvrir le livre pour en avoir des preuves irrécusables. Malfilâtre était poète, il eût nécessairement imité dans sa traduction les couleurs brillantes de l'original j il eût reproduit les grâces des pensées et le charme de l'expression ; il eût traduit Ovide en poète. M. Miger du moins , dans

Forma prior rediit , genilivaque rursùs imago.

Arbiter hic igitur sumtus de lite jocosâ ,

Dicta Jovis firmat : graviùs Saturnia justo ,

Nec pro materiâ , fertur doluisse , suique

Judicis eeterna damnavit lumina nocte.

At pater omnipotens, neque enim licet irrita cuiquam

Facta dei fecisse deo , pro lumine ademto

Scire futura dédit , pœnamque levavit honore.

Ille per Aonias , famâ celeberrimus , urbes Irreprehensa dabat populo responsa petenti. Prima fide vocisque ratae tentamina sumsit Caerula Lyriope : quam quohdam flumine curvo Implicuit , clausseque suis Cephysos in undis Vim tulit : enixa est utero pulcherrima pieno Infantem, Nymphis jàm nunc qui posset amari ; Narcissumque vocat. De quo consultus , an esset Tempora maturae visurus longa senectae , Fatidicus vates : Si se non noverit , inquit. Vana diù visa est vox auguris : exitus illam , Resque probat, lelique genus, novitasque luroris. Jamqiie 1er ad quinos unum Cephysius annum Addiderat : poteratquc puer, juvenisque videri.

Ayant en effet rencontré autrefois deux grands serpens qui s'accouplaient, il les frappa d'un coup de baguette, et fut aussitôt transformé en femme. Sept ans après, il rencontra les mêmes serpens , les frappa de nouveau , et redevint homme. Tel fut le juge que choisirent Junon et Jupiter, et il jugea en faveur du dieu. .Tunon irritée le rendit aveugle ; mais .Tupiter pour le dédommager ( car il n'est pas permis à une divinité de détruire l'ouvrage d'une autre) lui donna la faculté de lire dans l'avenir.

Bientôt Tirésias devint célèbre dans la Béotie. Le premier qui éprouva la vérité de ses oracles fut le beau Narcisse , fils de la nymphe Lyriope et du fleuve Céphise. Le fameux devin , consulté sur la longueur de la vie de ce jeune homme , répondit qu'il vivrait long-temps , s'il pouvait ne se pas connaître. Cette réponse parut d'a-

le Génie de Virgile , nous a-t-il offert une version élégante que Malfilàtre n'eût pas désavouée. Le traducteur des Métamorphoses n'a fait en quelque sorte qu'une longue analyse , écrite en style de journal , quoique le sens de l'auteur soit assez fidèlement conservé. Mais il néglige de rendre cet esprit qui va souvent jusqu'à la recherche , ces épiihètes ingénieuses , cette prolixité qui n'ennuie jamais , enfin ce qui constitue le caractère littéraire d'Ovide. L'extrait que nous mettons ici sous les yeux du lecteur fera connaître cette traduction que l'on a. citée avec éloge dans plusieurs notices sur Malfilàtre. La vie d'Ovide qui la précède , entièrement tirée de ses poésies dont on n'épargne pas les citations, peut appartenir à Malfilàtre 5 le style est correct et ne manque pas d'une certaine élégance 5 nous avons même été sur le point de l'insérer dans notre édition. L'avant-propos, dans lequel on a rassemblé quelques détails sur notre poète , renferme les assertions les plus fausses. Nous en avons réfuté quelques unes dans notre notice historique.

Multi illum juvenes, multae cupière puellae : Sed fuit in tenerâ tam dira superbia forma , Nulli illum juvenes , nullse tetigêre puellse : Aspicithune, trepidos agitantem in retia cervos, Vocalis Nymphe ; quœ nec reticere loquenti , Nec prior ipsa loqui didicit, resonabilis Echo. Corpus adhuc Echo , non vpx erat : et tamen usum Garrula non alium, quàm nunc habet, oris habebat , Reddere de multis ut verba novissima posset. Fecerathoc Juno : quia, quùm deprendere posset Sub Jove saepè suo Nymphas in monte jacentes , nia deam longo prudens sermone tenebat , Dùm fugerent Nymphae. Postquàm Saturnia sensit : Hujus, ait, linguae, quâ sum delusa, potestas Parva tibi dabitur, vocisque brevissimus usus. Reque minas firmat : tamen hœc in fine loquendi Ingeminat voces , auditaque verba reportât.

Ergô ubi Narcissum , per dévia lustra vagantem , Vidit, et incaluit : sequitur vestigia furtim. Quoque magis sequitur, flammâ propiore calescit. Non aliter , quàm cum summis circumlita tœdis Admotam rapiunt vivacia sulfura flammam.

bord vaine et sans effet; mais elle fut trop justifiée par l'événenient , par le genre de mort et par la maladie singulière de Narcisse. '

Déjà il avait atteint sa quinzième année ; déjà il pouvait être pris pour un adolescent , sans paraître sortir de l'enfance. Dès lors il était l'objet des vœux de toutes les filles de la Phocide; mais il joignit à des grâces si tendres tant de fierté et un orgueil si inflexible , qu'il dédaigna tous les vœux qui lui furent adressés. Tandis qu'il tendait des toiles pour prendre des cerfs, il fut aperçu par Echo , cette nymphe qui ne peut ni parler la première, ni s'empêcher de se taire quand on parle. Elle n'était pas encore changée en voix , et cependant dès lors sa voix ne lui servait, comme aujourd'hui , qu'à répéter les derniers mots qu'elle entendait. Junon l'avait ainsi voulu , pour la punir ; car , tandis que Junon cherchait quelquefois à surprendre Jupiter avec des nymphes , Echo l'arrêtait par son entretien , et donnait ainsi le temps aux nymphes de s'échapper. La déesse enfin s'aperçut de cet artifice : Je punirai , dit-elle , cette langue qui a si souvent trompé ma jalousie ; tu n'en auras plus un libre usage, mais elle te servira peu. L'effet suivit aussitôt la menace. Cependant Echo redouble les dernières syllabes, et répète ce qu'elle entend.

Elle voit Narcisse , l'aime et le suit , et se cache derrière les arbres pour le suivre en secret. Plus elle est près de lui, plus elle s'enflamme, comme les flambeaux enduits de soufre s'allument à l'approche du feu.

O! quoties voluit blandis accedere dictis,

Et molles adhibere preces ! Natura répugnât ,

Nec sinit incipiat : sed , quod sinit, illa parata est

Expectare sonos , ad quos sua verba remittat.

Forte puer, comitum seduclus ab agmine fido ,

Dixerat : Ecquis adest? et : A.dest, responderat Echo.

Hic stupet; utque aciem partes divisit in omnes,

Voce, Veni, clamât magnâ : vocat illa vocantem.

Respicit; et, nuUo rursùs veniente : Quid , inquit,

Me fugis? et totidem , quot dixit, verba reeepit.

Perstat ; et alternée deceptus imagine vocis ;

Hue coëamus , ait; nuUique libentiùs unquam

Responsura sono : Coëamus, retulit Echo ;

Et verbis favet ipsa suis; egressaque silvis

Ibat , ut injiceret sperato brachia collo.

Ille fugit; fugiensque : Manus complexibus aufer,

Ante, ait, emoriar , quàm sit tibi copia nostri.

Retulit illa nihil, nisi : Sit tibi copia nostri.

Spreta latet silvis, pudibundaque frondibus ora

Protegit ; et solis ex illo vivit in antris.

Sed tamen haeret amor, crescitque dolore repulsœ.

Atténuant vigiles corpus miserabile curœ;

Adducitque cutem raacies ; et in aëra succus

Corporis omnis abit : vox tantùm atque ossa supersunt.

Oh ! combien de fois elle fut tentée de lui tenir des discours passionnés , et d'employer ses prières pour le rendre sensible ! Mais l'état malheureux où la haine de Junon l'a réduite , ne lui permet pas de proférer les premiers accens de la parole ; elle ne peut, que répéter ceux qui se font entendre les derniers. Cependant Narcisse , égaré de son chemin , et ne voyant aucun de ses compagnons, s'écria: Y a-t-il quelqu'un près de moi? Echo redit, Mci... Cette voix étonne Narcisse; il regarde de tous cotés, et n'aperçoit rien. Approchez donc, dit-il d'un ton élevé. Echo répète , Approchez donc. Il examine encore avec plus d'attention; et personne ne se présentant: Pourquoi me fuyez-vous donc? dit Narcisse. Me Juyez-vcus dcnc? répondit Echo. Comme cette voix l'entretenait toujours dans la même erreur , il lui cria : Réunissons-nous. Echo , ne pouvant rien entendre de plus conforme à ses désirs , répéta , Réunisscns-nciis . Alors cette nymphe le suivit hors de la forêt d'où il était sorti , dans l'espoir de l'arrêter dans ses embrassemens ; mais Narcisse prit aussitôt la fuite en se dérobant de ses mains. Je mourrai, dit-il, avant que l'amour me possède; et la nymphe répéta seulement, Vamcur me possède

Honteuse et confuse des rigueurs de son amant, Echo alla se cacher dans l'épaisseur ténébreuse des bois. Depuis ce temps, elle n'habite plus que les antres et le creux des rochers. Là, consumée par le feu de son amour, et dévorée par le chagrin que l'indifférence et les mépris de Narcisse lui avaient causé , elle tomba dans une af-

Vox manet : ossa ferunt lapidis iraxissc figuram, Inde latet silvis , nulloque in monte videtiir : Omnibus auditur : sonus est, qui vivit in illà.

Sic hanc, sic alias , undis aut montibus ortas , Luserat hic Nymphas : sic cœtus ante viriles. Inde manus aliquis despectus ad œthera tollens : Sic amet iste , licet , sic non poliatur amato ! Dixerat : assensit precibus Rhamnusiajustis.

Fons erat illimis , nitidis argenleus undis , Quem neque pàstores , neque pastae monte capellae Contigerant , aliudve pecus : quem nulla volucris , Nec fera turbârat, nec lapsus ab arbore ramus. Gramen erat circk, quod proximus humor alebat; Silvaque , sole lacum passura tepescere nuUo. H\c puer , et studio venandi lassus et aestu , Procubuit , faciemque loci , fontemque secutus. Dumque sitim sedare cupit, sitis altéra crevit :

Dumque bibit, visœ correptus imagine formae ,

Rem sine corporeamat: corpus pu tatessc, quod umbra est*

Ireuse langueur, et devint si maigre et si défaite, qu'elle n'eut plus que les os et que la voix; ses os même furent changés en rochers ; elle retint seulement cette voix qui retentit quelquefois du fond des forêts et des cavernes.

Les autres nymphes qui avaient aussi aimé Narcisse , en avaient essuyé les mêmes refus. Une de ces amantes méprisées, élevant ses mains suppliantes vers le ciel: Puisse-t-il éprouver , dit-elle , toutes les rigueurs de l'amour, et ne posséder jamais l'objet de sa tendresse! La déesse Némésis entendit une prière si juste , et l'exauça.

Dans une vallée délicieuse était une fontaine dont l'eau pure et limpide n'avait jamais été troublée par les bergers , ni par les troupeaux , ni par aucun feuillage ; environnée d'un gazon toujours vert , l'ombre des arbres la garantissait encore de l'ardeur du soleil. Attiré par la fraîcheur de ce lieu charmant, Narcisse vint sV reposer des fatigues de la chasse et de la chaleur du jour. Comme il voulait y éteindre l'ardeur de sa soif, il fut attaqué tout d'un coup d'une autre espèce d'ardeur bien plus dangereuse.

Narcisse ayant considéré son image dans le cristal de l'onde pure , fut si charmé , qu'il en devint extrêmement amoureux. Il s'imagine que l'objet de sa passion est réel, et ce n'est qu'une vaine représentation de. lui-même. Il s'admire, et semblable à une statue de marbre , il a ses regards toujours fixes et immobiles. Penché sur cette fontaine, il contemple tour à tour ses yeux , aussi étin-

Adstupet ipse sibi , vultuque immotus eodem

Haeret, ut è Pario formatum marmore signum.

Spécial humi posilus geminum , sua lumina , sidus ,

El dignos Baccho , dignos el Apolline crines ,

Impubesque gênas , el eburnea colla , decusque

Oris , el in niveo mixtum candore ruborem ;

Cunctaque miratur , quibus esl mirabilis ipse :

Se cupit imprudens ; el, qui probal, ille probatur.

Dùmque pelit, pelilur : parilerque incendil, el ardet.

Irrita fallaci quolies dédit oscula fonli!

In médias quolies, visum captantia coUum ,

Brachia mersit aquas , nec se deprendit in illis !

Quid videat, nescil; sed , quod videt, urilur illo.

Alque oculos idem , qui decipil , incitât error.

Crédule , quid frustra simulacra fugacia captas?

Quod pelis, eslnusquàm : quod amas, avertere perdes,

Ista repercussse , quam cernis , imaginis umbra esl.

Nil habet ista sui' : tecum venitque manetque :

Tecum discedet , si lu discedere possis.

Non illum Cereris , non illum cura quietis Abstrahere indè polesl : sed opacâ fusus in herbâ , Spécial inexplelo mendacem lumine formam ,

celans que deux astres lumineux; sa blonde chevelure , non moins remarquable que celle d'Apollon ou de Bacchus ; ses joues colorées des. fleurs brillantes de la jeunesse ; son cou , qui surpasse Tivoire en blancheur ; sa bouche et son teint de lis et de roses. Enfin il est épris de sa propre beauté ; il est à la fois l'amant et l'objet aimé ; il est enchanté de lui-même ; il est consumé du feu qu'il allume. Ah ! combien de vains et d'ardens baisers il donne à son image ! combien de fois il plonge ses bras dans la fontaine pour embrasser son fantôme I L'insensé ne connaît point l'objet dont il est charmé ; cependant sa passion augmente et lui fait chérir sa fatale erreur. Pourquoi t' obstiner à poursuivre cette image qui t'échappe sans cesse? Reconnais enfin que c'est une chimère. Eloigne-toi de cette fontaine insidieuse , ton illusion s'évanouira ; cette ombre qui n'a rien de réel , et qui parait seulement lorsque tu te présentes, ne sera plus, dès que tu ne verras plus l'onde qui reflète ton image.

Inutiles discours! un charme tout puissant le retient; il ne peut être arraché de ce lieu funeste ni par lebesoin de prendre de la nourriture, ni par le besoin plus impérieux du sommeil. Couché sur le bord de la fontaine, il ternit l'éclat de ses beaux yeux , en ne cessant point de regarder la trompeuse beauté qui l'a séduit; ou s'il se lève quelquefois pour un moment, il étend ses bras vers les arbres d'alentour et leur adresse ses plaintes :

Vous qui avez été tant de fois témoins des ardeurs les

Perque oculos périt ipse suos; paulùmquc levants^

Ad circumstantes tendens sua brachîa silvas :

Ecquis, ïo silvae, crudeliùs, inquit, amavit?

Scitis enim, et multis latebra opportuna fuistis.

Ecquem , quùm vestrae tôt agantur secula vitse ,

Qui sic tabuerit, longo meministis in aevo?

Et placet , et video : sed quod videoque , placetque.

Non tamen invenio : tantus tenet error amantem !

Quôque magis doleam ; nec nos mare séparât ingens ,

Née via , nec montes , nec clausis mœnia portis :

Exiguâ prohibemur aquâ : cupit ipse teneri.

Nàm quoties liquidis porreximus oscula lyraphis ,

Hic toties ad me resupino nititur ore.

Posse putes tangi : minimum est , quod amantibus obslat.

Quisquis es , hùc exi : quid me, puer unice , fallis?

Quôve petitus abis? certè nec forma, nec îetas

Est mea, quam fugias ; et amârunt me quoque Nymphéa;.

Spem mihi nescio quam vultu proraittis amico :

Quùmque ego porrexi tibi brachia , porrigis ultrô ;

Quùm risi , arrides : lacrymas quoque sœpè notavi ,

Me lacrymante , tuas : nu tu quoque signa remittis ;

Et quantum motu formosi suspicor oris ,

Verba refers , aures non pervenientia nostras.

In te ego sum , sensi : nec me mea fallit imago.

plus vives, vous qui avezpVètéun asile secret aux amans, enavez-vous jamais connu d'aussi à plaindre que moi, et quiaitéprouvédesigrandesrig"ueurs?Plusieurs siècles ont passé devant vous ; mais, dans tout ce temps, vous n'avez jamais vu un amant traité avec tant de cruauté. L'objet de ma tendresse s'offre âmes yeux ; je le vois, et toujours il m'échappe , tant est grande l'erreur qui m'abuse ! Ce qui augmente encore mon tourment, c'est que sans être arrêté par la vaste étendue des mers ou des terres , par des montagnes inaccessibles ou par des forets , par des murs ou des grilles, l'eau d'une fontaine est la seule barrière qui nous sépare ; et pour augmenter encore mon désespoir , l'objet de mes désirs semble répondre à ma passion. En effet, toutes les fois que je me suis penché vers la fontaine , il s'est aussitôt avancé pour me donner un baiser. Près de nous atteindre, le plus faible obstacle s'oppose à nos amours. Enfin sortez de l'eau , 6 vous qui m'avez inspiré l'amour le plus violent. Pourquoi vous jouez-vouS de ma passion , en vous échappant sans cesse à mes embrassemens ? Ma jeunesse et les attraits qui en sont l'ornement, peuvent-ils vous engager à me fuir? J'ai inspiré de tendres sentimens à plusieurs belles nymphes. Mais peut-être m'accusez-vous d'ingratitude. L'air intéressant avec lequel vous me regardez , vos bras qui s'étendent en même temps que les miens, ces signes mutuels d'attendrissement me donnent de l'espérance. J'ai souvent remarqué que vos larmes se confondaient avec les miennes , et que vous me rendiez caresse pour caresse : si je ris, vous riez avec nioi ; et si je vous parle,

2i SUJET

Urbr amore meî : flammas moveoque , feroquc.

Quid faciam? roger , anne rogem ? quid deindè rogabo ?

Quod cupio mecura est : inopem me copia fecit !

O ! utinam nostro secedere corpore possem !

Votum in amante novum : vellem, quod amamus, abesset .

Jamque dolor vires adimit : nec tempora vitœ

Longa meae superant, primoque extinguor in œvo.

Nec mihi mors gravis' est, posituro morte dolores.

Hic , qui diligitur , vellem diuturiiior esset;

Nùnc duo concordes anima moriemur in unà.

Dixit , et ad faciem rediit malè sanus eamdem , Et lacrymis turbavit aquas : obscuraque moto Reddita forma lacu est. Quam quùm vidisset abire : Quô fugis ? oro, mane ; nec me , crudelis , amantem Desere, clamavit; liceat, quod tangere non est, Âspicere, et misero preebere alimenta furori.

Dùmque dolet, summâ vestem deduxit ab orâ , Nudaque marmoreis percussit pectora palmis. Pectora traxerunt tenuem percussa ruborem. Non aliter quàm poma soient, quae candida parte,

il semble , au mouvement de vos lèvres , que vous voulez me répondre : cependant je n'entends point vos paroles. Mais que dis-je? pourquoi m'abuser plus long-temps? IN'est-ce pas ma propre image que je vois ? puis-je encore m'y tromper? C'est moi-même que j'aime. J'attise le feu dont je suis embrasé... Quel parti dois-je prendre?Fautil prier, ou attendre qu'on me prie? Mais enfin qu'ai-je à demander? n'ai-je pas tout ce que je désire? Cependant je sens que je ne puis être heureux; je voudrais n'être plus moi : oui , je voudrais être séparé de ce que j'aime , quelque étrange que ce souhait puisse être pour un amant. La douleur m'accable , mes forces sont épuisées ; je me sens périr à la fleur de mon âge. Cependant la mort ne m'épouvante pas , puisqu'elle doit mettre fin à mes tourmens; je désirerais seulement que l'objet dq ma passion pût me survivre : mais je crains que le même coup ne nous frappe tous deux , et qu'en mourant nous ne perdions qu'une seule vie.

Narcisse , toujours en proie à la même illusion , retourna encore vers son ombre : il répandit des larmes en abondance, qui troublèrent l'eau et ternirent son image. Comme il croit la voir s'éloigner : Pourquoi me fuyez-vous ? lui dit-il : demeurez ; n'abandonnez pas qui vous adore : s'il ne m'est point permis de m' unir à vous, du moins ne vous dérobez pas à mes regards ; le plaisir de vous voir est le seul qui reste à un amant infortuné.

Pendant qu'il lui adresse ces plaintes, il déchire ses vêtemens, en se frappant la poitrine. Elle parut alors

Parte rubcnl : uut ut variis solet uva raceniis

Ducere purpureum, nondùm matura, coloreni.

Quse simul aspexit liquefactâ rursùs in undu ;

Non tulit ulteriùs ; sed , ut intabescere flavae

Igné levi cerse , matutinseve pruinaî

Sole repente soient , sic attenuatus amore

Liquitur ; et caeco paulatim carpitur igni.

Et neque jam color est, mixto candore rubori ;

Nec vigor, et vires , et quse modo visa placebant ,

Nec corpus rcmanet, quondam quod amaverat Eclio.

Quse tamen ut vidit, quamvis irata memorque , Indoluit : quotiesque puer miserabilis , Eheu ! Dixerat; haec resonis iterabat vocibus : Ehcu ! Quùmque suos manibus percusserat ille lacertos , Haec quoque reddebat sonitum plangoris eumdoni. Ultima vox solitam fuit haec spectantis in undara : Heu! frustra dilecte puer ! totidemque remisit Verba lacus, dictoque Vale : Valc, inquit et Echo. Ille caput viridi fessum submisit in herbâ : Lumina nox claudit, domini rairantia formam. Tùin quoque se, postquàm est infernâsede reccptus. In Slygià spectabat aquâ. Planxêre sorores

comme ces fruits qui présentent d'un côté un rouge ardent , et de l'autre une blancheur éblouissante. Lorsqu'ensuite, l'eau s' étant éclaircie /Narcisse vit les marques des coups qui l'avaient si cruellement meurtri, il ne lut plus en son pouvoir de supporter l'excès de sa douleur; et, déplus en plus embrasé des feux de son amour, il se consume peu à peu, comme la cire qui se fond à une grande chaleur , comme la rosée qui se dissipe aux rayons du soleil naissant. Son teint n'a plus l'éclat des lis et des roses, il a perdu cette fleur de jeunesse et cette beauté éclatante qui l'avaient tant charmé. En un mot , il est bien différent du beau Narcisse qui avait inspiré tant d'.amour à la jeune Echo.

Cette aimable nymphe , l'avant vu dans son horrible abattement, oublia ses mépris, et parut sensible à ses malheurs. Toutes les fois qu'elle l'entendait soupirer, elle répondait à ses soupirs ; si les coups qu'il se donnait dans son désespoir retentissaient dans l'air, elle répétait le même bruit. Enfin Narcisse , regardant son image po'br la dernière fois, s'écrie : Hélas! objet vraiment aimé! Echo répète , Ol>jet vraiment aimé .' Xdieu , dit Narcisse. ^dieu, redit Echo. En même temps il laisse pencher sa tête sur l'herbe, et la mort vient fermer pour jamais ses yeux encore épris de sa beauté. Cette étrange folie le poursuivit jusqu'aux enfers , où il se mira dans les eaux du Styx. Narcisse fut pleuré amèrement par les nymphes ses sœurs , qui coupèrent leurs cheveux et les consacrèrent sur son tombeau. Les dryades remplirent l'air de leurs géraissemens , qui furent aussitôt répétés par la

Naïades , et sectos fratri posuêre capillos. Planxêre et Dryades : plangentibus adsonat Echo. Jamquerogum, quassasque faces, feretrumque parabanl; Nusquàm corpus erat : croceum pro corpore florem Inveniunt , foliis médium cingentibus albis.

sensible Echo. Déjà on avait préparé le bûcher, déjà les torches étaient allumées, et l'on portait le lit funèbre sur lequel il devait être consumé : mais on chercha inutilement son corps, il n'hait plus; on ne trouva à sa place que cette fleur jaune avec des feuilles blanches, qui a retenu son nom.

ou

LMLE DE VENUS '

Pourquoi faut-il qu'au lieu de ces délices Qu'on nous promet dans l'empire amoureux , Nous y trouvions , près des ris et des jeux , Les faux soupçons suivis des injustices , La jalousie et ses tourmens honteux,

• La première édition du poème de Narcisse suivi de l'Ode du Soleil fixe au milieu des planètes, parut en 1767, in-8, Paris 5 Lejay. Le même libraire en publia une seconde , l'année suivante. On ne réimprima ce poème qu'en 1795 (an 3), in-12, Paris 5 Didot. M. Auger donna en i8o5 une édition des œuvies de Malfilàtre , précédées d'une notice historique et littéraire , in-8 , Paris 5 Léopold Colin. Cette édition , qui renferme, outre Narcisse, quatre odes, une traduction du psaume Super fiuniina , etc. , et des fragmens en vers du Génie de Virgile , encore inédit , fut assez bien accueillie pour qu'on en fît une seconde en 181 1 , Paris , Longchamps. M. Gautier a dédié en i8a3 , à la ville de Caen , les Poésies de Malfilàtre , augmentées de plusieurs morceaux inédits et d'une notice beaucoup plus étendue que les précédentes. Cette édition , quoique exécutée avec peu de soins , se recommande par les recherches qu'elle a exigées. Nous ferons connaître les pièces que nous en avons tirées. Le poème de Narcisse n'ayant pas

Les vains sermens, le dégoût, les caprices , Et que l'Amour soit un dieu dangereux ■ ?

Que dis-je? hélas ! c'est le meilleur des dieux ; Il nous aimait, et par ses soins propices ,

cté revu par l'auteur , nous n'avons pas admis les légères variantes qui se sont glissées dans le texte par la négligence des différens éditeurs.

La Harpe, dans son Cours de littérature, dit, après avoir parlé du poème de FArt d'aimer par Bernard : « Narcisse dans l'île de Vénus est aussi un ouvrage posthume, dont le sujet est tiré des Métamorphoses d'Ovide. Comme cette fable est très connue , ainsi que l'ouvrage latin , où tout le monde peut la lire , il est inutile de la rapporter et je me bornerai à observer que ce qui peut figurer très bien dans les Métamorphoses , n'est pas toujours suffisant pour fournir un poème, et la fable de Narcisse est dans ce cas. Rien n'est moins intéressant qu'un homme amoureux de lui-même • , et nous ne considérons ici que le talent d'écrire , assez marqué dans cet essai pour avoir rendu chère aux amateurs la mémoire de Malfilàtre , qu'une mort prématurée enleva à leurs espérances , après une vie agitée et douloureuse. Eux seuls à peu près se souviennent de son poème , parce qu'ils aiment les vers ; car d'ailleurs il est peu lu , ce qui arrive toujours quand un ouvrage pèche par le sujet. » Depuis La Harpe , le poème de Narcisse a pris la place qu'il méritait dans notre littérature.

> Le sens demandait que l'on répélkl , pourquoi faut-il ^ le verbe qui régit ce dernier membre de phrase est trop, éloigné ; l'oreille n'est pas satisfaite et l'esprit hésite à comprendre une phrase qui semble incomplète au premier coup d'œil. Ces constructions pénibles se rencontrent rarement chez Malfilàtre , qui possédait à un rare degré le lalent d'écrire en vers avec facilité.

' Malfilàtre a eu bien soin de ne pas suivre l'exemple trOvide qui nous monire Narcisse épris de sa figure , sans avoir cherche à sauver le ridicule et rinvraisemhlance de cet amour. Ici , ce n'est plus une passion aussi folle qu'impossible; ce n'est plus un homme amoureux de lui-même , c'est la vengeance de Junon. Ce sujet qui nous paraît misérable dans les Métamorphoses, s'agrandit par la manière dont le poète français Va disposé. On ne peut s'empêcher de plaindre Narcisse , de s'intéresser au sort d'une victime innocente du ressenlinienl céleslc.

Il ne voulait que prévenir nos vœux.

N'en doutez point, le bonheur suit ses feux ;

Le siècle d'or coula sous ses auspices ;

Le siècle d'or ne vit que des heureux ;

Après ce temps, fait pour nos bons aïeux ,

Rientôt l'Amour, exilé par nos vices ,

Les yeux en pleurs , s'envola dans les cieux.

Mais prêt à fuir au séjour du tonnerre , Dans ses adieux il a maudit la terre : Il a , chez nous , laissé pour successeurs , L'ambition qui cherche les honneurs, Fait les époux , les unit sans tendresse , •

Et l'intérêt qui trafique des cœurs , Et la débauche hideuse en son ivresse ■ , Monstre impudent qui foule aux pieds les mœurs.

> Dans le mot hideuse , Vh étant aspirée , ce vers n'est pas juste. Celte licence que s'est permise Malfilâtre ne peut passer pour une faute «l'attention , il a cru que la poésie devait franchir quelquefois les limites qui lui sont imposées. Quoique Voltaire répétât avec Boileau ;

Sans la langue en un mot l'auteur le plus divin

Est toujours , quoi qu'il fasse , un méchant écrivain,

ses ouvrages ne sont pas exempts d'atteintes portées à la grammaire ^ pourtant, qui connaissait mieux la langue que Voltaire? Il dit en plusieurs endroits qu'tZ/"aMf renoncer à écrire, si des licences ne sont pas permises aux poètes. MalfUâtre a sans doute voulu donner à son vers un caractère rude et sauvage qui convînt à ce monstre impudent foulant aux pieds les mœurs.. C'est faire naître une beauté d'un défaut.

Et l'on se plaint., en suivant de tels guides, Que les plaisirs s'échappent de nos mains ! Vous n'aimez point , trop aveugles humains : Le sentiment fait les plaisirs solides.

Vous n'aimez point : vos conducteurs perfides Du vrai bonheur ignorent les chemins.

Pleurez , ingrats , gémissez dans vos chaînes ; Mais à l'Amour n'imputez point vos peines. Depuis qu'aux cieux l'Amour est retenu , De son beau nom vous abusez encore ; Et parmi vous, le maître que j'adore Est blasphémé sans vous être connu.

On voit à peine , eu ce séjour funeste , Quelques amans blessés d'un trait doré , Dont les cœurs purs sachent du feu sacré Entretenir la semence céleste.

Cypris , un jour, l'indulgente Cypris , Voulant enfin nous ramener son fils , Lui prépara , chez un peuple fidèle , Un nouveau temple , unique en l'univers, Inaccessible aux regards des pervers.

Le dieu des eaux , prié par l'immortelle , De son trident frappa le fond des mers. Et , sous ses mains , vit une île nouvelle Naître , k l'instant, au sein des flots amers.

Vénus, dit-on, par son pouvoir suprême Dans ce désert transporta mille essaims

D'adolescens qu'elle avait elle-même.

Dès le berceau, nourris pour ses desseins. Garçons y mit , qui sortent de l'enfance , Lestes, brillans , enjoués , faits au tour, Et dans un âge , où croissant chaque jour En force , en grâce , ils donnent l'espérance D'être bientôt les prêtres de l'Amour, Filles y mit , dont le printemps commence , Fraîches beautés , à l'air piquant et doux. Au minois fin, à l'oeil plein d'innocence , Déjà portant d'inévitables coups ; Dont le port noble , élégant, plein d'aisance , La taille libre , et les jeunes trésors S'arrondissant , saillans sur un beau corps , Du temps d'aimer annoncent la naissance ; Dont le cœur vif, encor dans l'ignorance. Novice encor, mais fait pour le désir, Va , tendre Amour, ému par ta présence , S'ouvrir bientôt à l'instinct du plaisir, Comme la rose au âouffle du zéphyr.

A son autel , cette heureuse jeunesse Va tous les jours adorer la déesse, Et , tous les jours, la déesse pour eux Quitte le ciel , et vient dans ces beaux lieux : Lieux enchantés ! Que ne puis-je moi-même Y vivre en paix auprès de ce que j'aime !

Là , les étés n'embrasent point les airs ;

36 INARCISSE,

On n'y craint point la rigueur des hivers ;

Mais on y voit , assises sur un trône ,

Flore et Cérès à côté de Pomone.

Par leurs bienfaits, d'elle-même , en tout temps ,

L'ile féconde à la fois se couronne

D'épis dorés, des fruits mûrs de l'automne,

Et de l'émail dont brille le printemps ".

Dons précieux que la terre fait naître Pour enrichir ses jeunes habitans.

Vous suffisez pour les rendre contens ! Ils sont heureux ! pourraient-ils ne pas l'être ? A leurs besoins ils bornent leurs désirs , Mais sans chercher, au gré des vains caprices , A se créer mille besoins factices :

Des vrais besoins naissent les vrais plaisirs.

Occupé seul dû soin de leur bel âge , Tu les conduis , ô vénérable sage , De qui le nom , fameux dans l'univers , Fera bientôt l'ornement de ces vers !

' Ces quatre vers sont bien faits , les premiers sont communs : ils rappellent ceux-ci de Voltaire , qu'ils ne feront pas oublier :

Là , tous les champs voisins , peuples de myrtes verls , N'ont jamais ressenti Toutrage des hivers ; Partout on voit mûrir, partout on voit e'clore El les fruits de Pomone et les presens de Flore ^ Et la terre n'attend , pour donner ses moissons, Ni les vœux des humains , ni Tordre des saisons.

Hemhude, Chant 9.

Tirésias , aveugle octogénaire ' ,

Toi, seul vieillard qu'on admit dans ces lieux ,

De toute l'île et l'oracle et le père ;

Toi , dont l'esprit peut sonder le mystère

De l'avenir, caché souvent aux dieux;

Homme divin ! c'est toi qui les éclaires ,

• Tirésias était fils d'Everrès , fils de Pterclaùs et de la nymphe Chariclo. Il est quelquefois appelé Everridès , du nom de son père,

Hésiode raconte qu'ayant frappe de son bâton deux serpens qui s'accouplaient , il fut changé en femme j et ayant répété la même action, il redevint homme.

Ge fut , selon Ovide , à cause de ces métamorphoses que Jupiter et Junon le choisirent pour juger lequel des deux sexes trouvait le plus de plaisir dans l'amour physique. Tirésias décida que c'était la femme j et Junon , pour s'en venger, le rendit aveugle. Mais Pherecidès prétend qu'il devint aveugle pour avoir vu au bain Minerve nue.

Sans doute que la sage déesse se repentit bientôt d'avoir puni une faute si petite avec tant de sévérité 5 car pour consoler un peu Tirésias, elle lui donna l'art de la divination. Dans la guerre des sept chefs contre Thèbes , il déclara qu'il fallait qu'un des descendans des Spartes se sacrifiât pour sauver la ville. Les Epigones ayant remporté la victoire sur les bords du Glissas , il conseilla de quitter la ville.

Pendant qu'il fuyait , il but de l'eau de la fontaine Tilphusa , et mom-ut auprès d'Héliartus. Callimaque dit que Minerve donna à Tirésias une vieillesse très avancée. Proserpiae lui avait accordé de ne pas être comme les autres ombres , errant et idiot après sa mort. Ulysse vint le consulter aux enfers, comme on le voit dans l'Odyssée. Il avait un oracle fameux auprès d'Orchoménos.

La célèbre devineresse Manto , dont quelques uns ont fait une Sibylle , que les démonomanes ont mise au nombre des sorcières , et qui , selon Leloyer , mangeait les petits enfans , était tille du devin Tiréîiias.

{Extrait de Millin , Dictionnaire de Mythologie.) -

Qui les instruis dans les arts nécessaires , Ou qui plutôt , suivant de près leurs pas , Vois , d'elle-même, agir leur industrie , Sans le presser,. cultives leur génie , Soutiens sa marche, et ne la forces pas.

Tu sais encore , aidé par l'harmonie , Polir l'esprit , et sans autres leçons , Former le cœur de tes chers nourrissons. Autour de toi , dans la verte prairie , Vient se ranger leur troupe réunie , Lorsque tu joins la douceur de tes chants Aux airs du luth , aux sons de la guitare, Lorsque tu peins , dans tes accords touchans , Soit un lointain, où l'œil charmé s'égare Sur le mélange agréable et bizarre Des monts, des rocs suspendus et penchans ; Soit les couleurs dont le matin se pare ; Ce qu'ont enfin d'attrayant ou de rare Les bois, les eaux, les vergers et les champs. Mais si ta voix, plus brillante et plus forte, Chante Uranie et les déserts semés D'étoiles d'or et d'astres enflammés ; Si , toute entière à l'ardeur qui l'emporte , Plus haut encor, par delà tous lescieux, D'un vol hardi , ta muse se transporte , Pour contempler la majesté des dieux.

Alors, au bruit de tes accens rapides , On quitte tout ; de tout autre plaisir,

Pour t'écouter, on perd le souvenir; Et le pêcheur, sur ses rives humides , Et le chasseur, au fond de ses forêts , Près de surprendre ou les poissons avides , Ou les chevreuils et les biches timides. Frappés d'abord, enchantés et distraits , Laissent tomber le filet ou les traits : Chacun accourt, chacun sent que son âme Perce avec toi les palais éternels , Et va se perdre au sein des immortels : Leur cœur ému pour la vertu s'enflamme Et s'affermit dans l'amour du devoir :

Tant l'harmonie a sur nous de pouvoir !

Tu vois ainsi , pures et fortunées , D'un cours égal s'écouler leurs journées ; Et chaque soir, quand l'astre de Vénus Fait luire au ciel sa paisible lumière , Ils vont chercher une ombre hospitalière Sous les ormeaux , sous les palmiers touffus, Ou reposer dans des grottes tranquilles , Sur le duvet de la mousse et des fleurs, Lits sans apprêts, véritables asiles Du doux sommeil et des songes flatteurs.

O peuple enfant, ô fils de la Nature ! Simples comme elle , unis par ses liens , Pour qui son sein, comme une source pure , Toujours ouvert , s'épanche sans mesure ,

iO NARCISSE,

Jouissez tous, sans diviser ses biens.

O mes héros ! cœurs faits pour la droiture.

Faits pour l'amour, la sagesse et la paix !

O vous, de qui n'approchèrent jamais

L'opinion , l'erreur, ni l'imposture ,

Ni le désir de l'or ou des grandeurs ,

Auteurs premiers du crime et des malheurs !

Conservez bien le sort que vous assure

Votre innocence, et plaise aux dieux qu'il dure !

11 eût duré sans un vice , un fléau, Dont les progrès devinrent plus funestes Que ne le sont tous les fléaux célestes , Sans l' Amour-propre enfin , monstre nouveau , Né dans cette île , et né pour sa ruine , Qui , de l'Amour et rival et bourreau , Au fond des cœurs le cherche et l'assassine, A vous tracer sa fatale origine , Faut-il , hélas ! employer mon pinceau ?

C'est par vous seul, infortuné Narcisse" ,

• Narcisse, né à Thespies en Béolie , était un jeune homme d'une grande beauté , qui passait pour le fils du fleuve Céphise. Epris de sa figure, qu'il avait vue dans une fontaine, il fut si long-temps à la considérer, qu'il se laissa consumer d'amour et de désirs.

Pausanias raconte son histoire d'une manière moins choquante. Narcisse avait une sœur jumelle qui lui ressemblait parfaitement. Souvent même ils s'habillaient l'un comme l'autre et chassaient ensemble. Narcisse devint amoureux, de sa sœur ; mais il eut le malheur de la perdre. Après s'être livré à la douleur , il vcnaitsur le bord d'une

Que celte terre , inaccessible au vice, Connut enfin le mal contagieux Qui fit partout des ravages horribles , Et corrompit , dans ces âmes sensibles , De leurs vertus les germes précieux.

Vous, dont Vénus enrichit la jeunesse - De tous les dons qui captivent les cœurs , Vous, le plus beau de ceux que sa tendresse Avait choisis pour ses adorateurs , Amant d'Echo, si long-temps chéri d'elle, Quel Dieu vous fit oublier cette belle , Pour n'aimer plus que vos traits enchanteurs? Ce fut Junon. La déesse cruelle Vous envoya cette fureur nouvelle , Qui , pour vous-même , alluma votre amour. Par vous Junon transmit, en un seul jour, A vos amis votre aveugle délire , Et de Vénus anéantit l'empire, En desséchant , dans tous ses citoyens , Le sentiment qui formait leurs liens.

fontaine ; il prenait plaisir à s'y contempler ; il croyait revoir sa sœur, et c'était pour lui une consolation. Mais cette consolation l'e'puisa.

Ovide ajoute que la nymphe Echo, lille de l'air et de la terre, devint amoureuse de Narcisse, et que les dédains du beau jeune homme l'obligèrent à se retirer au fond des rochers , où elle se dessécha , fut changée en pierre , et ne conserva que la voix. On sait que le noni de Narcisse est devenu un proverbe pour désigner un homme épris de lui-même.

(MiLLiH , Dictionnaire mjûiologiifue.')

Mais de nos yeux éloignons-les encore , Ces maux afFreux par ma muse annoncés : Arrêtons-nous, pour voir au moins éclore Ces jours si beaux , et sitôt éclipsés.

Vénus voulut , avant l'âge où l'on aime , Voir ses sujets , voir ces couples charmans , Couples futurs , déjà s'unir d'eux-même Par le rapport des goûts , des sentimens. Elle voulut que ces enfans aimables , Pour rendre un jour leurs chaînes plus durables. Fussent amis avant que d'être amans ; Qu'en attendant les amoureuses flammes , D'avance un sexe à l'autre fût lié ; Qu'enfin l'amour, près d'entrer dans leurs âmes En arrivant y trouvât l'amitié ; Car l'amitié , la confiance intime , Nourrit l'amour, le soutient , le ranime , Et rend ses feux plus touchans de moitié. De leur concours, de leur souffle unanime ' Nait ce plaisir pur, délicat , sublime , Plaisir cherché par mes vœux superflus , Plaisir moqué des mortels corrompus.

Mais , quoi ? l'amour n'est point connu du crime ,

« Unanime ne peut s'appliquer qu'à un grand nombre : résolution unanime. On reverra cette faute au 4* chant , dans le beau morceau des serpens. Il est probable que Malfilâtre voulait étendre l'acception de ce mot ; son exemple n'a pas fait fortune , et personne après lui n a songe à détourner ce mot de sa véritable signification.

Puisque l'amour sans l'amitié n'est plus ; Que l'amitié se fonde sur l'estime , Et que l'estime est fill^ des vertus.

Or, des vertus la Nature est la mère : Consultez-vous, et soyez mes témoins , O mes lecteurs ! ou consultez du moins Ces cœurs bien faits , où la vertu sincère Ne fut jamais une plante étrangère , Et , pour fleurir, ne demande aucuns soins. Aussi le Dieu qu'à Paphos on révère , Choisit leur île , en fit son sanctuaire : Ce Dieu charmant , de la terre exilé , Par la vertu chez eux fut rappelé.

Il attendit, pour s'y rendre auprès d'elle , L'âge marqué , le vrai temps des amours , Qu'il faut attendre, et qu'on prévient toujours. Cet âge arrive , et 'a race immortelle Revoit enfin le père des beaux jours , Après l'horreur d'une absence cruelle.

Il vient , il rit, il fait dans tous Les cœurs De son flambeau jaillir une étincelle ; Et tous les cœurs , d'pne flamme nouvelle , En même temps , éprouvent les ardeurs.

Tout change alors; alors tous les yeux s'ouvrent , Non sans rougeur, les deux sexes découvrent Que l'amitié qui les unit long-temps , S'est transformée en d'autres sentimens.

Auprès d'Echo , l'heureux fils du Céphise Sent des désirs qu'il n'avait pas connus. La belle Echo , d'elle-même surprise , Sent près de lui^tous les feux de Vénus. Le soir approche , et chaque amant s'apprête A demander, par ses brûlans soupirs , Le doux tribut que lui doit sa conquête ; Mais pour Narcisse il n'est point de plaisirs. Avec douleur, Tirésias lui-même , Qu'ont trop instruit des oracles secrets , En l'éloignant des yeux de ce qu'il aime , N'a consulté que leurs vrais intérêts.

Mais le jour fuit : sous le toit solitaire De cent berceaux , sous le simple lambris Des myrtes verts et des rosiers fleuris , Entrelacés par la main du mystère , L'Amour conduit les enfans de Cypris.

Dans ce bercail, le pasteur de Cylhère Veut rassembler ses troupeaux favoris ; En les comptant, son cœur se désespère : Il lui manquait ses deux agneaux chéris. Du reste , au nioins , le bonheur le console ' , Il s'en occupé, il est partout, il vole

' Nous ne nous sommes pas donné la peine de relever les fautes de la dernière édition de Malfilâtre, publiée à Caen en iSaS , par les soins de M. P. A. .Gautier. Nous eussions trouvé trop d'occasions d'accuser la négligence de l'éditeur. En effet , nous ne savons à quoi attribuer les bévues de tous genres dont il s'est reqiJu coupable. On dirait sou-

CHiNT PREMIER. 45

Sur eux , près d'eux , parle aux vents , aux ruisseaux, Il adoucit le murmure des eaux , 11 tient captifs les fds légers d'Eole , Hors le Zéphyr , habitant des roseaux ; Il règne en Dieu sur les airs qu'il épure , Des prés , des bois ranime la verdure ; Des astres même , en silence roulans, 11 rend plus vifs les feux étincelans.

Amans heureux ! dans la nature entière , Tout vous invite aux tendres voluptés : Les yeux sur vous , la nocturne courrière , D'un pas plus lent , marche dans sa carrière , Et pénétrant de ses traits argentés ' La profondeur des bosquets enchantés , N'y répand trop, ni trop peu de lumière. Ce faible jour, le frais délicieux , Le doux parfum , le calme des bocages , Les sons plaintifs , les chants mélodieux Du rossignol, caché sous les feuillages , Tout , jusqu'à l'air qu'on respire en ces lieux , Jette dans l'âme un trouble plein de charmes ,

vent qu'il n'a pas compris son auteur ; témoin ce vers qu'il défigure ainsi :

Du reste , au moins , le Bonheur le console.

Il suffît d'avoir lu quelques vers pour entendre cette construction; M. Gautier préfère personnifier le bonheur, au risque de rendre son auteur absurde et inintelligible. Un nouvel éditeur viendra , qui fera une variante de ce beau vers qu'il mettra sur le compte de Malfilâtre j pauvres auteurs , voilà comme on vous traite !

Tout atlendrit , tout flatte , et de ses yeux , Avec plaisir, on sent couler des larmes.

O belle nuit ! nuit préférable au jour ! Première nuit à l'amour Consacrée !

En sa faveur, prolonge ta durée , Et du soleil retarde le retour.

Et toi , Vénus, qui présides sans cesse A tous les pas de tes chastes enfans , Qui les unis , sans témoins , sans promesse , (Précautions dont ces heureux amans N'ont pas besoin pour demeurer constans) , Tendre Vénus , lorsque , sous tes auspices , De tes plaisirs ils cueillent les prémices , Descends , allume , et rallume leurs feux , Et dans leurs sens, invisible auprès d'eux , Verse les flots de tes pures délices.

Applaudis-toi , grande divinité , Applaudis-toi , contemple ton ouvrage :

D'un œil serein vois la félicité De tant de cœurs qui te rendent hommage : Vois cette scène , et ces groupes épars. Quel lieu jamais offirit à tes regards De ton pouvoir un plus beau témoignage , Et du bonheur une plus vive image?

Où cependant , où ne portes-tu pas Et le bonheur et l'innocente joie ?

En qUelqu-e endroit que se tournent tes pas ,

Sur tous les fronts la gaîté se déploie ;

La paix te suit; les flots séditieux ,

Quand tu parais , retombent et s'apaisent ;

L'aquilon fuit ; les tonnerres se taisent ,

Et le soleil revient, plus radieux,

Dorer l'azur dont se peignent tes cieux.

A ton aspect , la Nature est émue ;

En rugissant , le lion te salue;

L'ours , en grondant , t'exprime ses plaisirs ;

L'oiseau léger te chante dans la nne ;

Et l'homme enfin , par la voix des soupirs ,

Te rend honneur et t'offre ses désirs.

Rien ne t'échappe, et l'abîme des ondes

S'embrase aussi de tes flammes fécondes ;

Et sous tes traits , sous tes brûlans éclairs ,

Pleins d'allégresse , en leurs grottes profondes ,

Tu vois bondir tous les monstres des mers.

C'est toi par qui sont les êtres divers,

C'est toi , Vénus , qui rajeunis les mondes ,

Et dont le souffle anime l'univers '.

• L'invocation à Venus qui ouvre le poème de la Nature des Choses, trouvait naturellement sa place dans le poërae de Narcisse. Nous osons dire que Malfilàtre n'est pas inférieur à son modèle , que l'on regarde comme le chef-d'œuvre de Lucrèce. Les beaux vers du poète latin ont été long-temps l'objet d'une admiration outrée , tellement qu'Hénaull s'était fait une réputation en les traduisant. Nous ne rapporterons que le passage dont Malfilàtre nous a donné une imitation :

j£neaduin genitrix , hominnin divumque volnplas , Aima Venus , cœli subler labentia signa

L'Olympe même éprouve ta puissance , Et Jupiter Mais que dis-je? et pourquoi

Quse mare navigerum , quae terras frugiferenles Concélébras ; per te quoniam genus omne animantùm Concipilur, visitque exorlum lumina solis : Te, dea , te fugiunt venti , te nubila cœli Advenlumque luum ; tibi suaves Dedala tellus Submittit Ocres ; tibi rident aequora ponti , Placalumque nitet diffuse lumine cœlum.

Nam simul ac species palefacta est verna diei Et reserala viget genitabilis aura favoni ; Aêriae primum volunres te , diva , tuumque Signifioant initum , percussse corda tuâ vi : Inde ferse pecudes persullanl pabula laela Et rapidos tranant amnes; ita capta lepore «lllecebrisque tuis , omnis nalura animantùm Te sequitur cupide , quo quamque inducere pergis ; Denique per maria ac montes , fluviosque rapaces , Frondiferasque domos avium camposque virentes , Omnibus incutiens blandum per pectora amorem , Efficis ut cupide generat'im ssecla propagent.

Nous ne citerons pas la version du président Hénault; M. PongerVillc nous a prouve' qu'on pouvait faire mieux. On reproche pourtant an nouveau traducteur de Lucrèce d'avoir glissé sur quelques détails qui ne méritaient pas d'être oubliés.

Suprême de'ité , mère de nos aïeux , i

Venus , charme éternel des hommes et des dieux ;

Du haut de Tempiree , ô Venus , tu fécondes

Les abîmes des flots et les cieux et les mondes.

A ton aspect,, Torage apaise ses ftireurs ; ■

L'aquilon fuit; nos champs se couronnent de fleurs ;

L'Océan te sourit; l'air «''anime , s'épure,

Kt ton souffle embaumé rajeunit la nature.

Quand les Zéphyrs légers, précurseurs des beaux jour:, .

De leur fertile haleine éveillent les amours,

L'oiseau mélodieux l'annonce à nos bocages ;

La foule des troupeaux en de frais pâturages

Bondit , court et franchit le fleuve impétueux.

Dans nos veines circule un feu voluptueux :

Parlé-je ici de ton empire immense ?

Mon zèle ardent m'emportait malgré moi : Faible mortel , je me tais devant toi.

Pour te louer, la meilleure éloquence Est de sentir, de te suivre en silence , Et de céder doucement à ta loi.

Deux jeunes cœurs , par un tendre délire , T'honorent plus que les sons de ma lyre : Je la suspends moi-même à ton autel , Et me dévoue à ton culte immortel.

Transporte-moi parmi tes insulaires , Egare-moi dans les réduits secrets De leurs vallons , de leurs sombres forêts. Je les verrai , ces rives étrangères , J'irai trouver ces peuples fortunés , Ces amans vrais , ces maîtresses sincères : J'irai chez vous, paisibles solitaires , Jouir des biens qui vous sont destinés ;

Les monstres du de'sert , des forêts , des montagnes Cherchent en mugissant leurs farouches compagnes ; Tout s^unit sur la terre , aux cieux , au sein des eaux , Et le monde renaît dans ses hôtes nouveaux.

On doit remarquer quelque analogie dans cette traduction avec les vers de Malfilàtre. Plusieurs de nos poètes , Voltaire dans la Pucelle , Saint-Lambert et Bernis dans les deux poèmes des Saisons , Roucher dans les Mois, et récemment M. C. Delavigne, ont imité ou traduit l'invocat'ion de Lucrèce -, tous ont rivalisé de zèle pour naturaliser en France ce magnifique morceau. On regrette que -chacune de ces différentes copies , où brille le talent de son auteur , ne soit pas l'original.

A. votre suite , ô Nymphes bocagères !

J'irai fouler les naissantes fougères , Et, les cheveux de roses couronnés , M'associer à vos danses légères '.

• Le plus grand reproche que l'on puisse faire au poème de Narcisse est le défaut d'action . Le poète n'a pas pris la peine d'inventer des ressorts, d'amener des situations , de peindre des caractères 5 il s'est contenté de mettre en œuvre la fable de Narcisse , telle à peu près que l'antiquité la lui fournissait , en y faisant seulement quelques modifications indispensables. Il n'a vu dans ce Sujet qu'un cadre pour y placer de jolis vers ; il a atteint en cela le but qu'il se proposait. Le plan du poème , quoique bien supérieur à celui qu'Ovide a suivi , est bien faiblement tracé 5 le premier chant est une introduction riche de détails 5 dans le second et le troisième, le héros est à peine en scène; le quatrième tient seul essentiellement au sujet. Les personnages principa-ux jouent un rôle secondaire 5 Vénus et Junon sont cachées dans un coin du tableau. La versification élégante et variée du poème ne peut en faire oublier les fautes capitales , et surtout le manque d'invention ; nous rendons justice à quelques idées ingénieuses , comme la colère de Junon contre Vénus et ïirésias ; mais nous pensons que l'on pouvait tirer un tout autre parti de la fable de Narcisse.

De ce bonheur , qui semblait fait pour tous , Le beau Narcisse , Echo sa belle amante , Sont privés seuls par un pouvoir jaloux. Aimable enfant, et vous , Nymphe charmante , Qu'aviez-vous fait ? et quel crime sur vous Avait du ciel attiré le courroux?

Narcisse , Echo , par un avis céleste , Sont menacés du sort le plus funeste , Le même jour , oui , le jour fortuné , Qu'à leurs plaisirs ils auront destiné ; Tirésias , que le destin éclaire , De ce destin organe involontaire , A ces amans , près de combler leurs vœux , Avait prédit cet avenir affreux.

Mais il craignait le penchant invincible Que l'un pour l'autre ils éprouvaient tous deux La soif du cœur, l'instinct impérieux, Pouvaient braver cet oracle terrible.

Pour les amans il n'est rien d'impossible, Et les périls ne sont rien à leurs yeux. Les vrais amans laissent tonner les dieux ;

De nos désirs l'attrait irrésistible

Parle plus haut que l'enfer et les cieux.

Il voulut donc , sous un prétexte heureux ',

Oter lui-même à ce couple sensible

L'occasion qu'il redoutait pour eux,

L'occasion d'un moment dangereux.

Tromper l'amour est chose peu facile :

Tirésias , en ressources fertile ,

Sut, nuit et jour, enchaîner près de lui

Son jeune élève, à ses ordres docile.

« Mon fils , dit-il , si je fus votre appui

« Dans l'âge tendre , où l'homme , sans autrui ,

« A se conduire est encore inhabile,

« A votre tour, conduisez aujourd'hui

« Et soutenez ma vieillesse débile.

« Venez , mon fils , votre présence utile

« Des jours trop longs m'abrégera l'ennui.

« Nous marcherons attachés l'un à l'autre

« Par les deux bouts de ce ruban léger ,

« Qui réglera ma route sur la vôtre ,

« Et loin de moi bannira le danger.

« Approchez-vous. » Le crédule Narcisse

Vient s'enchaîner sans prévoir l'artifice.

De ce moment , il précède , il conduit

Le vieux devin qui chemine avec peine ,

Qui , dans le jour ne trouvant que la nuit,

> Variante de l'édition de 1 767 :

11 voulut donc , sur un prétexte heureux. .. .

Pour s'étayer dans sa marche incertaine, Courbe son corps sur un appui de frêne , Et fortement tient le cordon qu'il suit.

Mais en captif te retenant sans cesse , Trop simple enfant, ainsi, Tirésias T'empêchera , barbare par tendresse , De rester seul auprès de ta maîtresse , Et saura bien , quand tu guides ses pas , Sur tous les tiens veiller avec adresse.

Souvent Echo, souvent Narcisse en pleurs Près de leur père unissaient leurs douleurs , • Et ce bon père , ému de ces alarmes , Pleurait lui-même, en essuyant leurs larmes ',

Regards, soupirs, quelques baisers encor, Donnés , rendus , savourés en cachette , Malgré les soins de l'aveugle Mentor , Mêlaient du moins , dans leur âme inquiète , A l'amertume une douceur secrète ; Mais ces baisers Iremblans , mal assurés ,

' Je viens de voir cette pensée, qui n'est plus tout a fait neuve, reproduite dans une ode sur les funérailles de Louis XVHI, où. M. Hugo ne s'est pas montré inférieur à son beau talent :

oh ! qu^il s''endorine en paix dans la nuit funéraire .' N'a-t-il pas oublie ses maux pour nos malheurs? Ne nous lègue-t-il pas à son généreux frère Qui pleure en essuyant nos pleurs.

i NARCISSE,

Ces faibles biens , que sont-ils, comparés A ces torrens de volupté parfaite , Où les amans , de plaisir altérés , Sont, à longs traits, de plaisir enivrés?

Un jour enfin, jour de triste mémoire , Qui vit la faute et les malheurs d'Echo ! Jour qui devrait des fastes de l'histoire Être effacé par la main de Clio !

L'astre du monde ouvrait encore à peine , Dans rOrient , son palais de vermeil ; Près d'un taillis , sur le bord d'une plaine, Parmi les fleurs , sous la voûte d'un chêne Impénétrable aux rayons du soleil , D'accord entre eux, Zéphyre et le Sommeil Flattaient Narcisse , et ces gardiens fidèles , Au loin chassaient , en secouant leurs ailes , Les noirs soucis , jusqu'au temps du réveil. Depuis trois jours , depuis trois nuits entières , Vous n'aviez pu , dieu des heureux pavots , Sous votre main abaisser ses paupières , Ni dans ses sens rétablir le repos.

Il pressentait les approches fatales De son malheur ; mais les dieux quelquefois A nos chagrins laissent des intervalles : Le Sommeil vient, la Nature a ses droits.

Echo survint. L'ennui qui la dévore Vers son amant l'appelle dès l'aurore.

CHANT SECOND. i

Le tendre Amour présente a. ses regards

Tirésias et celui qu'elle adore.

Près d'eux , sur l'herbe , étaient de toutes parts

Traits et carquois confusément épars,

Traits dont Narcisse , en des jours plus tranquilles ,

Aimait l'usage, et qu'il laisse inutiles.

Près du vieillard qui le tient enchaîné ,

Sur ses genoux , d'un air de confiance ,

11 sommeillait, mollement incliné.

Et le vieillard , seul , assis en silence ,

Le soutenait , d'un air de complaisance.

L'agile Echo précipitait ses pas;

Mais tout à coup, immobile, enchantée,

Un peu loin d'eux elle s'est arrêtée.

A cet enfant, qui ne la voyait pas ,

Elle sourit en étendant les bras ;

Elle sourit , et pourtant elle pleure.

Le ciel présente un contraste pareil ,

Lorsque dans l'air on voit , à la même heure ,

Tomber la pluie et briller le soleil.

« Sans doute, hélas ! à son inquiétude ,

« Toute la nuit , dit-elle , il s'est livré ;

« Au jour naissant le sommeil est entré

« Dans ses beaux yeux fermés de lassitude.

« Comme en dormant il reprend sa fraîcheur

« Et ses attraits ! que dans cette attitude

« 11 est touchant! qu'il est cher à mon cœur! »

Yers le gazon où Narcisse repose ,

Disant ces mots , elle court vivement ;

Puis abaissant une bouche de rose ,

De cent baisers, doucement, doucement ',

Presse , en secret , sa bouche demi-close.

Qu'il est heureux! mais que dis-je? endormi ,

S'il est heureux , il ne l'est qu'à demi.

Enfin , cédant à sa douleur amère , Echo se jette aux genoux de son père , Et d'une voix qu'éteignent les soupirs , Exprime ainsi ses mortels déplaisirs :

« O vous, de qui la bonté paternelle , « Narcisse et moi , daigne nous consoler , « Toujours le sort nous fera-t-il trembler , « Que tarde-t-il ? et quand sa main cruelle « Du dernier trait nous doit-elle accabler ? « Faut-il long-temps languir dans la contrainte- « En l'attendant ! Condamnés par le ciel , « Faut-il encor que nous mourions de fcrainte , « Cent fois le jour , avant le coup mortel ? « Ah ! quel que soit ce malheur que j'ignore , « L'incertitude est plus afireuse encore.

« Que ce mot répété est joli ! l'idée gracieuse du poète acquiert de nouveaux charmes par la manière ingénieuse dont elle est présentée ; de même que le peintre d'un coup de pinceau donne la vie à son sujet , le poète avec un mot jeté habilement anime tout son tableau : ut pictura poesis. L'artifice d'un mot répété est pourtant bien simple 5 mais combien il produit d'effet lorsqu'il est employé-par le génie. Tout le monde connaît le vers célèbre de Voltaire , dans un autre genre :

Il rompilait , compilait , compilait.

«' Il est cent maux que notre esprit flottant « Craint tour à tour , pour un qui nous attend. « Mais, ce qui rend notre infortune extrême , « Nous redoutons le jour du bonheur même : « Nous nous aimons , et n'osons nous unir ! « Serait-ce un mal de's'unir , quand on s'aime, « Pour que le ciel voulût nous en punir ? « O vous, mon père! oh ! si jamais votre âme « Du tendre amour avait connu la flamme , «« Si vous lisiez dans le sein des amans , tt Avec pitié vous verriez nos tourmens. « Un Dieu menace. A-t-il quelque supplice « Plus dur pour moi que de perdre Narcisse ? o Je crains sa perte, et c'est mon seul effroi. « Mon cher amant ! toi seul es tout pour moi. « Mon choix est fait , s'il faut que je choisisse « Ou de mourir ou de vivre sans toi.

« Je périrai Sera-ce avec justice?

« Suis-je coupable ? » Alors Tirésias :

« Craignez le ciel et ne l'accusez pas :

« Le ciel est juste. Est-ce à vous, téméraire,

« D'oser juger la justice des Dieux I

« Ah ! réprimiez ce penchant curieux ,

M Ou redouiez un châtiment sévère.

« Penchant funeste ! Echo, tremble aujourd'hui

« D'être coupable , et de l'être par lui ' .

• L'édition originale met ici une note q.ui n'est pas sans doute de Malfilàtre : « Ces paroles sont une prédiction; ce fut la curiosité d'Echo qui « la perdit. »

« Mais le temps vole. Allez dans ces campagnes , « Allez, ma fille, assembler vos compagnes. « Je vous attends; et quand Tastre du jour « Aura fourni la moitié de son tour, « Nous ironç tous , dans un grand sacrifice , « (Honneurs, hélas! peut-être superflus!) « Prier Junon de vous être propice :

« Craignez Junon Je n'en dirai pas plus ;

« Et dès ce soir , si de tristes présages ,

« Lorsque tantôt nous irons l'implorer ,

« N'annoncent pas qu'il faut vous séparer ,

M Et que sa main rejette vos hommages ,

« Oui , dès ce soir je couronne vos vœux.

« Car , je le sens , enfin cette journée

« Doit décider de votre destinée,

« Et va vous rendre heureux ou malheureux. »

Echo partait. Dans le vague des nues , Elle aperçoit deux cygnes éclatans , Au col flexile , aux ailes étendues , Qui dans un char , au bruit de leurs accens Traînent Vénus , et volent sur les vents. En se jouant , légèrement ils fendent Le sein des airs , et lentement descendent Sur le gazon , jusqu'aux pieds du vieillard. Avec respect, pesamment il s'empresse De se lever , d'aller à la déesse , Pour l'adorer , au sortir de son char , Retombe assis , et maudit sa vieillesse.

Au mouvement que fit Tirésias , L'enfant roulant s'en va sur l'herbe épaisse Tomber près d'eux, et ne s'éveille pas : Tant le sommeil lui rend avec usure Ce que le soin fit perdre à la nature !

« Dors, cher enfant, sous ces ombrages verts. « Esprits légers , qui volez dans ces plaines , « Paisibles vents , par vos molles haleines , « Autour de lui , rafraîchissez les airs. « Vous, mes oiseaux, par vos tendres concerts, « Calmez son âme , et faites dans ses veines « Couler la paix et l'oubli de ses peines. » Ainsi parla la mère des Amours ; Puis, s' asseyant sur un lit de verdure : « Guide prudent, qui veillez sur ses jours , « Hélas ! dit-elle , à vous seul j'ai recours : « Apprenez-moi sa disgrâce future , « Et de son sort percez la nuit obscure.

« Belle Vénus, reprit Tirésias, « De l'avenir le destin est le maître. « Sa volonté dirige tous nos pas : • « Respectons-la sans vouloir la connaître ; « Pour la connaître , on ne la change pas. « Eh ! qui , d'ailleurs , de ce dieu redoutable « Peut déchirer le voile impénétrable ? « Par moi sans doute il annonce aux mortels w Tantôt des biens , tantôt des maux cruels ;

« Mais par ma voix rarement il déclare

« Quels sont ces maux ou ces biens qu'il prépare ,

« Avec moi-même il sait dissimuler,

« Et ne répand qu'une lumière avare

« Sur les secrets qu'il veut me révéler.

« De ces enfans ce qu'il daigne prédire, « Diversement se peut interpréter.

« Il serait long de vous le répéter, « Tendre Cypris , et pour vous le redire , « De mon histoire il faudrait vous instruire :

« Il en dépend et s'y trouve enchaîné

« Mais laissons là mon sort infortuné , « Et de ma vie étouffons la mémoire. »

« Non, dit Vénus, il faut tout recueillir , « Le passé peut expliquer l'avenir.

« J'attends de vous ce récit , cette histoire , « Toujours promise , et remise toujours ^ « C'est trop long-temps différer , tous les jours , « Cette faveur qu'une déesse implore.

« Ne pensez plus vous en défendre encore, « Ni m'échapper par de nouveaux détours. « Voyons enfin ces événemens rares, «« Ce long tissu d'aventures bizarres , « Qui de vos ans ont illustré le cours. « Parlez sans crainte ; à l'ombre de ce chêne « Nous sommes seuls , nul témoin ne nous gêne , « Nul indiscret n'entendra nos discours. »

Ainsi du moins le croyait la déesse ; Mais un buisson dérobait à ses yeux La jeune Echo, qui s'était, auprès d'eux. Dans le taillis glissée avec finesse.

En surprenant ce qu'ils disaient tous deux, Echo voulait pénétrer ce mystère Qui t'intéresse et que l'on veut lui taire. Injustes Dieux! pourriez-vous la punir D'avoir tenté de sauver ce qu'elle aime ? Serait-il vrai qu'elle eût fait elle-même Tout son malheur , voulant le prévenir ?

Elle était fille; elle était amoureuse ; Elle tremblait pour l'objet de ses soins; C'était assez pour être curieuse , C'était assez : filles le sont pour moins ; Mais je ne veux fronder ce sexe aimable ; Et pour Echo , sa faute est excusable. Si cette nymphe est coupable en ceci , Je lui pardonne , Amour la fit coupable. Puisse le sort lui pardonner aussi !

Discrètement , et d'une main habile.

En écartant le feuillage mobile , L'œil et l'oreille avidement ouverts , Elle regarde , elle écoute au travers ; Ne peut qu'à peine , en ce petit asile , Trouver sa place, et craint de se montrer, Ne se meut pas , el n'ose respirer ;

Sait ramasser son corps souple et facile , Se promettant , durant cet entretien , D'épier tout , un mot , un geste , un rien : Un mot , un geste , un rien , tout est utile. '

» La Harpe , dans son Cours de littérature , cite ces vers depuis celui-ci : Elle était fille , etc. « C'est le ton de La Fontaine , ajoute-t-il , pour la naïveté^ et la peinture de la nymphe qui s'arrange pour écouter , est égale à celle de l'amant de la Fiamenta ' de l'Arioste, quoique dans une situation différente. Il est glorieux de savoir avant trente ans prendre ainsi la manière des maîtres. Nous l'avons vu dans des tableaux agiéables ; nous l' allons voir imiter le Laocoon de Virgile , et passer des couleurs douces et riantes aux touches fortes et rem» brunies. »

" Il Greco

Quando sente dormir tulta la torma ,

Viene air uscio, e lo spinge; e quel gli cède.

Entra pian piano , e va attento col piede,

Fa lunghi i passi, e sempre in quel.di dielro

Tutto si ferma , e 1' attro par che mova ,

A guisa , che di dar tema nel vetro ,

Non che l' terreno abbia a calcar, ma l'uova ;

E tien la mano innanzi simil métro.

Va brancolando in fin che P letto trova ,

E di là , dove gli allri avean la piante ,

Tacite si caccio col capo innante.

Ariosto, Chant î8, st. 63.

On pourrait rendre ainsi ces beaux vers; on a conserve les images autant quMl est possible de le faire dans une traduction en prose :

« Quand le Grec v6it tout le monde endormi, il vient à la porte qu''il pousse

en silence , elle lui cède. Il entre tout doucement et avance avec précaution , allongean les pas ; et restant en arrêt sur sa jambe de derrière , il lève l'autre , et l'on dirait qu'il craint de rencontrer du verre , ou qu'il ait à marcher sur des œufs plutôt que sur la terre. Il étend sa main devant lui , en tâtonnant , jusqu'à ce qu'il trouve enfin le lit ; et cherchant l'endroit oii nos gens avaient leurs pieds, il s'y glisse sans bruit la tête la première. »

La Fontaine, dans son imitation du conte de Joconde, a passé ces détails si heureusement exprimés ; il a craint sans doute de ne pouvoir lutter contre son modèle avec avantage.

Comme elle aussi , Vénus le savait bien. Vénus croyait de ces énigmes sombres Voir par degrés se dissiper les ombres ; Qu'une parole écbappée au hasard , Dans le récit qu'elle attend du vieillard , Malgré lui-même, éclaircirait peut-être Ca qu'il semblait n'oser faire connaître; Qu'une fois mis en humeur de conter (Car on se plaît à conter à cet âge ) , A ce plaisir se laissant emporter , Il pourrait bien , moins discret et moins sage , Par quelque trait imprudemment lâché , De l'avenir entr' ouvrir le nuage , Et dévoiler ce qu'il tenait caché.

Tirésias dans un profond silence Devait toujours se tenir retranché ; Mais il sent peu la triste conséquence De son récit; et l'humaine prudence Qui dans la nuit de tout temps a marché , Dans quelque abîme a toujours trébuché ; D'ailleurs, quel art , quels ressorts , quelle adresse , Vénus alors n'employa-t-elle point !

Plainte , ùienace , autorité , caresse , Tout fut d'usage; on n'omit aucun point. Contre Vénus que peut notre faiblesse , Quand l'artifice à son pouvoir est joint? Il balançait: la belle enchanteresse Soudain lui donne un baiser plein d'appas,

Vole à son col , contre son sein le presse , Et tendrement le serre dans ses bras.

La jeune vigne entoure ainsi l'écorce D'un orme antique, et l'embrasse avec force.

Tirésias , réchauffé par Vénus , Sentit en lui se ranimer la cendre De ces doux feux, autrefois si connus , Et d'un soupir il ne put se défendre.

« Vous rappelez à notre souvenir « Un temps bien cher , dit-il à Cy thérée : « O temps heureux , mais de courte durée ! « Temps des amours , qui ne peux revenir , « Devais-tu naître ? ou devais-tu finir ? « Regrets amers ! Mon âme déchirée , « Tout de nouveau se rouvre à ses douleurs. « Il faut pourlaot vous conter mes malheurs. « La Renommée en a parlé, sans doute , « Plus d'une fois, à la table des dieux ; « Mais ses cent voix, dans la céleste voûte, « Mentent souvent , comme dans ces bas lieux.

« Depuis le jour où , témoin de vos charmes , Au mont Ida , l'heureux berger Paris , De la beauté vous accordant le prix , Força Junon de vous rendre les armes , Junon piquée a toujours contre vous Lancé les traits de son dépit jaloux ; Et l'avenir ne peut vous sauver d'elle , Puisqu'elle est femme, et qu'elle est immortelle; Souffrez ce mot, sans montrer de courroux. Moi, qui du sien devais me croire indigne, J'en suis aussi l'objet infortuné , Et mon exemple est une preuve insigne Que son cœur dur n'a jamais pardonné.

Or, si ce cœur nous unit dans sa haine, Dès lors, Vénus , elle voit avec peiçe. Nos citoyens , enfans de votre choix ; Ils sont à vous , et vivent sous mes lois, C'en est assez ; la commune ennemie , Renversant l'île encor mal affermie, Veut de nous deux se venger à la fois.

« Elle est puissante , et les bords du Scamandre ,

Beaux lieux , changés en un séjour d'horreur,

Ces tours qu'en vain vous voulûtes défendre ,

Cet Ilion , dont fume encor la cendre ,

Ont éprouvé ce que peut sa fureur.

Cette fureur aujourd'hui se ranime ,

Mais sans éclat , et cherchant sourdement

A nous creuser un invisible abîme ,

Avec plus d'art , agit plus sûrement.

Ce couple aimable en sera l'instrument :

Il en sera la première victime ,

Si le destin n'en ordonne autrement :

Car le destin , par son vouloir suprême ,

Peut rendre vain ce qu'elle a résolu ;

Mais je crains bien que ce maître absolu

Dans ses projets ne la serve lui-même.

Tendres amans , tout me présage assez

Qu'il doit vous perdre ; et mes malheurs passés

De vos malheurs sont l'image et l'emblème.

Pour me porter les plus sensibles coups ,

On me poursuit aussi dans ce que j'aime ,

Et c'est moi seul que l'on punit en vous.

On vous punit, et je suis le coupable !

Eh quoi ! Junon ne se contente pas

De tous les maux dont sa rage implacable

A jusqu'ici frappé Tirésias I

Je l'offensai ; mais des traits d'imprudence.

Dignes, au plus, d'un châtiment léger.

Méritaient-ils cet e\cès de vengeance?

Daigaez, Yénus , m'enlendre et méjuger.

o Sorti des murs , qu'aux accens de sa lyre ' Un fils des Dieux , architecte nouveau , Près de l'Euripe autrefois sut construire , Sacrés remparts qui furent mon berceau , Je voyageais , curieux de m'instruire , Jaloux de voir, dès mes plus jeunes ans , L'esprit, les mœurs des peuples différens. Je parcourais ces îles renommées Que voit la Grèce à l'orient semées , Et dont le cercle environne Délos.

Une tempête , un dieu plutôt m'égare Près de l'Asie , au sein des vastes flots Rendus fameux par la chute d'Icare , Et le destin me conduit à Samos.

Que n'ai-je , ô ciel , péri dans cet orage ! Mais mon malheur me sauva du naufrage.

« Ce fut, déesse , en ce triste séjour, Que de Junon j'excitai la colère.

Comme à Cadmus, le ciel m'offrit un jour* Deux grands serpens qui, près d'une onde claire , Gardaient ses bords et les bois d'alentour.

> ïhèbes , dont les murailles s'élevèrent aux sons de la lyre d'Amphion , fils de Jupiter et d'Antiope.

» Cadmus , fils d'Agenor , roi de Phénicie , quitta les états de son père pour aller à la recherche de sa sœur Europe , enlevée par Jupiter. Il passa en Béotie , et tua , sur le bord d'une fontaine , un dragon qui avait dévoré un de ses compagnons j il sema , par l'ordre d'un oracle , les dents du monstre ; la terre enfanta des guerriers tout armés qui

L'amour s'apprête à les unir ensemble : Mais quel amour ! à la haine il ressemble ' . Ces fiers dragons , près de se caresser. En s'abordant semblaient se menacer.

Entre les dents, dont leur gueule est armée , Sort en trois dards leur langue envenimée , Organe impur qu'anime le désir ; Signal affreux de leur affreux plaisir.

D'un rouge ardent leur prunelle enflammée Jette autour d'eux des regards foudroyans. Mais tout à coup ils sifflent et s'embrassent, Etroitement l'un l'autre ils s'entrelacent Dans les replis de leurs corps ondoyans. De vingt couleurs l'éclat qui les émaille, Varie au gré de ces longs mouvemens , Et mon œil voit, dans leurs embrassemens , D'un feu changeant s'allumer leur écaille''.

s'entretuèrent, en naissant j il en resta cinq qui l'aidèrent à bâtir la ville de Thèbes. Voilà ce que la fable nous apprend de Cadmus. De graves commentateurs ont vu dans ce conte de vieille une histoire très respectable ; ces messieurs ont sans doute beaucoup d'esprit , mais au dépens du sens commun. ^

< Millevoye , dans sa charmante allégorie de la Rose, que l'on a retranchée , je ne sais pourquoi , de ses œuvres complètes , a dit de l'Aquilon :

Epoux barbare, il la lourmenle ( la Rose) ,' Son amour ressemble au courroux.

'• Ces vers et la comparaison suivante sont empruntés du cinquième livre de Virgile, lorsqu'un serpent sort de la tombe d'Anchisc :

Caerulesc cul icrga nolsp , maculosus el auro

Telle est l'Iris , quand un nuage obscur, Chargé de pluie , altéré de lumière , Boit le soleil , et vers notre paupière Réfléchit l'or, et la pourpre et l'azur.

« Un javelot (sans en prévoir l'usage , Dans une main j'avais deux javelots) Lancé d'abord sur ce couple sauvage , De leur sang noir, qui coulait à ruisseaux , Teignit près d'eux les herbes et les eaux. Blessés tous deux , tous deux avec courage Dressent la tête , et recourbent de rage Leur queue inimense , en cercles redoublés ; Puis , jusqu'à moi s'allongent , se déploient D'un saut agile , et devant eux m'envoient Tous leurs poisons en vapeurs exhalés.

De l'autre dard j'arrête leur furie , Et par mon bras , malgré leur force unie , Le double monstre , à la fois combattu , Dans la poussière , à la fois abattu , Laisse à mes pieds sa colère et sa vie ' .

Squammam incendebat fulgor, ceu nubibus arcus Mille Irabit varies adverse sole colores.

D'un or mêlé d'azur son écaille élincelle , Et son émail changeant jette un éclat pareil A Pécharpe brillante où s'empreint le soleil. Delille.

> Cette dernière expression est neuve et hardie^ ce ne sont pourtant pas des néologismes ou des alliances de mots effrayés de se rencontrer

« Ils expiraient. Une voix dans les airs , Au bruit des vents , au milieu des éclairs , S'ouvre un passage , et me glace de crainte : « Ah , malheureux ! près d'une source sainte , M Et sur des bords à Junon consacrés , « Oses-tu bien , dans tes fureurs impies , « De ce lieu même attaquer les génies ' ,

ensemble. Ce serpent , qui laisse aux pieds de Tirésias sa colère et sa vie , offre une image naturelle et énergique 5 le monstre expirant s'est consumé en vains efforts pour se venger de son ennemi 5 sa rage ne meurt qu'avec lui. Cette partie du récit de Tirésias est d'une grande beauté. Malfilàtre , qui avait à traiter un sujet analogue au quatrième chant , a trouvé assez de ressources dans son talent pour ne pas se répéter. Aucun des traits de ce tableau ne ressemble au magnifique épisode du combat des deux serpens contre le taureau. Le poète s'applique , selon son système poétique , à peindre par l'harmonie imitative et la coupe du vers. Ne voit-on pas les serpens étonnés el furieux de leurs blessures , tous deux a\'ec courage dressent la léte^ les voilà qui se dirigent vers leur audacieux adversaire : puis jusqu'à moi s'allongent ,• le vers s'allonge avec les deux corps rampans j ils se

sont élancés: se déploient d'un saut agile Le poète imite la rapidité

de leurs mouvemens. Le combat de Cadmus contre un serpent, décrit un peu longuement dans Ovide , n'a peut être pas été inutile à Malfilàtre dans ce passage j les Métamorphoses paraissent lui avoir fourni quelques détails :

Anguis erat , cristis prtesignis et auro.

Igné micant oculi

Tresque vibrant linguie ; triplici stant orcIin« dénies

llle volubilibus squamosos nexibus orbes Torquet el immensos sallu sinuatur in arcus.

Quique halitus exit.

Ore niger slygio , vitiatas inticit auras.

> Les anciens croyaient que des êtres d'une nature divine étaient commis à la garde des hommes et même des arbres, des fontaines,

« Ces demi-dieux à Samos adorés ?

« Tremble... frémis. Junon qui les protège

« Saura punir ce forfait sacrilège.

« Ta cruauté , sans respecter leurs feux ,

« Les a privés des plaisirs amoureux :

« Bientôt toi-même , avec plus de justice ,

« Eprouveras un semblable supplice ,

« Et tu verras tes élèves un jour,

« Ainsi que toi , l'éprouver à leur tour. »

Ah! j'ai rempli de l'oracle funeste

Une partie ; ils rempliront le reste.

des villes et des royaumes : ils les désignaient par le nom de Génies. On fait dériver ce mot du latin gignere , parce qu'un Génie présidait à la naissance de chaque mortel ou naissait avec lui. Il est remarquable que les Génies ne se sont pas seulement réfugiés dans nos contes de fées 5 la religion les a sanctifiés sous le titre d'anges gardiens^ cette croyance , il est vrai , n'est pas nécessaire à l'orthodoxie de la foi catholique. Quelques philosophes ont pensé que chaque homme avait un bon et un mauvais génie attachés à son existence. C'est définir la conscience plus sagement qu'on ne l'a fait avec des abstractions métaphysiques. Le démon familier de Socrate est connu de tout le monde ; on sait que le Génie de la république apparut à Jules César prêt à passer le Rubicon à la tête de son armée 5 les génies tutélaires des humains étaient représentés sous la figure d'un enfant ; on donnait aux demi-dieux protecteurs des bois et des eaux , la forme d'un serpent. Dans le cinquième livre de l'Enéide , Enée voit, un serpent sortir du tombeau d'Anchise j Virgile se conforme aux idées superstitieuses de son temps :

Incertus , geniumne loci famulumne parentis Esse pulet

L'île de Samos avait un temple renommé , consacré à Junon , où l'on célébrait tous les ans une fête en l'honneur des Génies.

« Je n'avais pas, en ce temps fortuné, " Ce front bruni de rides sillonné , Ce grand front chauve , et cette barbe épaisse Que tous les jours argenté la vieillesse. Que mon bel âge a fui d'un vol léger ! Que promptement , dans son cours passager, Chacun de nous touche au soir de la vie ! Le Temps cruel et sa faux ennemie N'approchent point de l'Olympe immortel , Et les dieux seuls ont un jour éternel.

« Avant le temps de mes longues disgrâces , Jadis en moi se trouvaient réunis Les doux attraits , la jeunesse , les grâces Et de Narcisse et de votre Adonis :

Aussi les cœurs volaient tous sur mes traces. Mille beautés, dignes de m'enflammer.

Avaient cherché vainement à me plaire : Dans les forêts, errant et solitaire , Je me cachais, et je craignais d'aimer. Je vis Irène, et mon fier caractère, A son aspect, se sentit désarmer.

Aimable Irène ! objet si plein de charmes ! Victime , hélas ! de tes feux trop constans I Fille trop tendre, après trois fois seize ans. Ton souvenir m'arrache encor des larmes.

« Devant les dieux je reçus son serment, Elle eut le mien. Nous touchions au moment

Si cher pour moi , si cher pour elle-même : Nous avancions vers le bonheur suprême ; Ma bouche avait des baisers précurseurs Cueilli déjà les premières douceurs ; Mais , à prodige ! ô soudaine disgrâce ! Dans tous mes sens émus par le désir , Et qu'animait l'approche du plaisir, Un froid mortel se répand et les glace ;

J'en perds l'usage ou plutôt quel affront!

Je perds La honte est encor sur mon front '.

O chère épouse ! en quel moment étrange ,

Et par quel trait , inouï jusqu'alors ,

Cette Junon me surprend et se venge !

Entre tes bras , la cruelle me change,

En jeune nymphe, et trompe mes transports ^ :

' Cette réticence n'est pas adroite j loin de voiler cette situation qu'il était si difficile de mettre sous nos yeux sans blesser noire délicatesse , elle en fait ressortir toute l'indécence ; le lecteur est forcé de suppléer à ce que l'auteur a craint d'ajouter. Le reste de cette phrase suspendue se présente trop grossièrement à l'espril. C'est peut être le seul endroit du chant qui demandait tant d'art pour être supportable , où la pudeur française soit effarouchée. Il fallait bien connaître ses forces pour tenter de versifier l'aventure de Tirésias. Ovide, qui matniait si habilement la langue poétique , a reculé devant les difficultés de ce sujet , qu'il n'a fait qu'indiquer; pourtant , le latin dans les mots brave l'honnêteté. Des pédans rigoristes ont reproché au poème de Narcisse une tendance à l'immoralité et des détails licencieux 5 comme si un poète écrivait des sermons !

* C'était autrefois une opinion assez répandue , et qui est justement regardée aujourd'hui comme un conte , que les sçxes pouvaient quelquefois se changer. Le grave Hippocrate dit que Phaëluse , femme de Pythéus , fut changée en homme dans la ville d'Abdère , après avoir

Je m'éclipsai dans mes plus doux efforts.

Telle en nos champs la tendre sensitive

Fuit le toucher, délicate et craintive ,

Et rentre en soi ; mais du moins, ô Vénus !

Si nous ôtons le doigt qui la captive ,

Elle renaît et plus fraîche et plus vive :

Elle renaît; et moi, triste, confus.

Moi, sans renaître, hélas! je disparu«

A mes regards, comme aux regards d'Irène ;

Et mon amante étonnée , incertaine ,

En moi me cherche et ne me trouve plus. « Ainsi le sort nous joue et nous opprime , « S'écria-t-elle; ainsi, faibles humains, « A peine il met le bonheur dans vos mains , « Que devant vous il entr'ouvre un abîme , « Où vous voyez fondre et s'évanouir

«prouvé de grandes douleurs dans tous ses membres. Tite-Live en dit autant d'Anamisie , femme de Gorgippus , et d'une autre femme de Spolette , durant la seconde guerre punique. Pline rapporte que Lucius Cossitius , de femme qu'il était d'abord , devint homme la première nuit de ses noces.

Montaigne parle d'une fille de Vitry-le-Français , nommée Marie , et ensuite Germain , qu'il dit avoir vu vieux et barbu , parce que , faisant à vingt-deux ans quelques efforts pour sauter , ses membres virils s'étaient produits , et elle était devenue homme. ( Essais , lif. 1", ch. 20.)

Toutes ces historiettes ne sont plus que des plaisanteries , aussi bien que les hermaphrodites. Mais on croyait àiéme , autrefois , que les femmes pouvaient faire des enfans sans le concours des hommes , et le parlement de Grenoble donna, le i3 février 153^, un arrêt favorable à cette doctrine commode.

(CoLi.iN nE Plancy , édition de Mai.filatre , i«-i8; Paris , 1822.)

« Ce vain bonheur dont vous deviez jouir. « Toi , qu'il détruit, je vois de cet ouvrage, « De ce néant s'indigner ton courage ; « Je souffre aussi : tout est fini pour moi. « Mais à ta main si je ne puis prétendre , a J'attends de toi l'amitié la plus tendre; « C'est mon espoir. Ne crois pas qu'après toi « A.ucun amant m'engage sous sa loi.

« Quand tu n'es plus, je veux chérir ta cendre , « Et ta mémoire aura toujours ma foi. »

« Je fus sensible à cet amour fidèle , Et je l'aimai mais sans brûler pour elle. Eh ! que pouvais-je en cet état nouveau ? Elle avait vu dans la nuit éternelle De mes désirs s'éteindre le flambeau :

J'étais vivant , et j'étais au lombeau.

« D'Irène , au moins , compagne inséparable , Je lui donnais mes inutiles jours :

Notre amitié devint inaltérable.

Près d'elle enfin , j'oubliai pour toujours Ces lieux charmans, ces lieux qui m'ont vu naître , Et que l'Ismène arrose dans son cours : Comment alors pouvais-je y reparaître ?

« Tous mes-conseils ne purent étouffer Au sein d'Irène une ardeur insensée.

Mon vain fantôme occupait sa pensée ,

Et la raison ne put en triompher.

Sa passion , faiblement endormie , Se réveillait de moment en moment , Et chaque jour, aux yeux de son amie , Elle donnait des pleurs à son amant.

« J'étais bien loin de partager sa flamme. Le sexe dit que la simple amitié Peut , sans l'amour , satisfaire son âme ; Le sexe ment : le tendre amour réclame De ces beaux cœurs au moins une moitié : J'en fis l'épreuve. Acis eut ma tendresse ; Acis m'aimait, Acis savait aimer ; Je fus discrète , et ma délicatesse Voulut cacher à ma triste maîtresse Un feu nouveau qui devait l'alarmer.

Mais j'ignorais que le trait qui nous blesse Ne peut en nous toujours se renfermer , Et qu'il n'est point de si secret mystère , Que tôt ou tard un œil jaloux n'éclaire. A ma rougeur , à ce trouble si prompt , Qu'au nom d'Acis on voyait sur mon front , A mon silence , à mon air de contrainte , Irène apprit mon penchant et ma feinte.

« Pardonne , Irène. A mon cœur , comme au tien , Un dieu commande , un dieu , tu le sais bien , Qui , malgré nous , de nous-mêmes dispose. Alhénaïs ( ce nom était le mien

Depuis le jour de ma métamorphose ) , Athénaïs plaint les maux qu'elle cause , Plaint ton amour , mais s'occupe du sien. Que diras-tu ? De quelle jalousie Ton âme , hélas ! sera- t-elle saisie , Lorsque , malgré tes regards et tes cris , Mon jeune amant, aux autels d'hyménée Me conduira , de guirlandes ornée , Comme on m'y vit t'y conduire jadis?

« Elle arriva, cette grande journée.

Souvenez-vous de cet instant , Cypris , Où , dans les bras d'Irène consternée , Tirésias devint Athénaïs.

Vous le dirai-je? En un moment semblable > Quand mon époux est à peine en mes bras , Quant au plaisir tout paraît favorable , Par un retour que je n'attendais pas , Athénaïs devint Tirésias.

Ainsi , deu^ fois la déesse fatale Me fit souffrir le tourment de Tantale; Ainsi , le sang des serpens amoureux Sollicitant sa cruelle justice.

Elle voulut , pour les venger tous deux , Du double sexe en moi tromper les feux , Unir en moi le différent supplice Que dût jadis éprouver chacun d'eux.

Ce châtiment aurait dû lui suffire.

Acis gémit. De ces bras carressans,

Les yeux baissés, honteux, je me retire , Et lui remets son cœur et ses présens.

« Je le quittai, pour voler chez Irène. Enfin, disais-je, à moi-même rendu, Je vais encor la faire souveraine D'un tendre cœur qu'elle a long-temps perdu- Flatteuse idée I espérance trop vaine !

J'entre la Parque allait trancher son sort,

Et m'attendait pour cette horrible scène. « Irène ! ... ô Dieux ! criai-je avec transport , « Vois ton amant que le ciel te ramène , « Entends ma voix »... Elle fait un effort , Etend les bras , me cherche , ouvre avec peine Des yeux nageant dans l'ombre de la mort ,

Me reconnaît Un doux rayon de joie

Sur son visage, où régnait la pâleur,

Fait, un moment, renaître la couleur.

« Serait-ce toi? Que faut-il que j'en croie?

« Se peut-il bien qu'enfin je te revoie ?

« Mais dans quel temps? Ah ! je n'ai pu souffrir

« Ton autre hymen ; ma tendresse jalouse

« M'a consumée Adieu , je vais mourir,

« Heureuse au moins de mourir ton épouse ! « Retiens tes pleurs. Puissé-je, à l'avenir, « Trop cher époux , vivre en ton souvenir !

« Puissé-je! » Alors elle perd la lumière.

Hélas ! en vain , la serrant dans mes bras. Je la voulais disputer au trépas ;

Il me fallut lui fermer la paupière , Et sur sa bouche on me vit recueillir Ses feux, son âme et son dernier soupir.

« Dès cet instant , pardonnez, ô déesse.' Je pris en haine et l'hymen et l'amour : Dès lors , mon cœur flétri par la tristesse , - A vos plaisirs se ferma sans retour. Si mon image a dans le sein d'Irène Régné jadis jusqu'à son dernier jour , Je veux moi-même, occupé de la sienne , Dans le tombeau l'emporter à mon tour.

« Je voulais fuir une île que j'abhorre ; Mais le destin qui fit tous mes malheurs , De ces premiers peu satisfait encore , M'y préparait de nouvelles douleurs.

« C'est à Samos que Junon prit naissance ; C'est à Samos , séjour de son enfance. Que de son frère elle fit son époux.

Elle s'y plaît, et cette heureuse terre Lui sert d'asile , en ces momens jaloux ' ,

« II est bien hardi de dire momens jaloux pour m.omens de jalousie. Cette heureuse licence , empruntée du latin , convient à la poésie , qui doit se distinguer de la yrose par sa concision et son énergie. Il faut toujours chercher à étendre son domaine. Nous ne craignons pas d'appliquer à la poésie ces beaux vers de Lemierre :

Croire tout découvert est une er^-eur profonde : C'est prendre rhorizon pour les bornes du monde.

Où, pour un temps, la déesse en courroux

Renonce au lit du maître du tonnerre.

Souvent aussi Jupiter suit ses pas ;

Dans ces bosquets il la trouve plus belle.

A leur aspect son cœur se renouvelle

Et brûle encor de ces feux délicats

Qu'il y sentit pour ses jeunes appas ,

Et son amour met à profit, près d'elle,

Les souvenirs que ce lieu leur rappelle ;

Mais quelquefois elle y vient s'y cacher ,

Respirer seule , et jouir d'elle-même :

Sans cour, sans pompe , elle vient y chercher

La liberté qui fuit le rang suprême :

De son front grave elle y vient détacher

Tous ses ennuis , avec son diadème ;

Elle y vient rire ; on rit peu dans les cieux.

Je la plaindrais , je plaindrais tous les dieux

D'être immortels , si ces dieux qu'on révère ,

Devaient traîner leur triste éternité ,

Sans dépouiller la majesté sévère ;

Si , pour l'honneur de la divinité ,

Ils ne pouvaient briser la chaîne austère

De la contrainte et de la dignité.

Junon commande à la nature entière ,

Je le confesse , et pour ce cœur si fier ,

Il est flatteur de marcher la pr^nière

Parmi les dieux , et près de Jupiter '.

> Malfilàlre a traduit le vers fameux du monologue de Junon au commencement du premier livre de l'Enéide :

Il faut pourtant à cette reine altière D'autres plaisirs, des plaisirs plus touclians. Samos lui rouvre un sein qui l'a nourrie , Et .Tunon trouve en cette île fleurie Ces plaisirs purs qui naissent dans les champs.

« Elle y parut alors que , toute prête , Sur le rivage , en ses replis flottans. Déjà ma voile emprisonnait les vents.

J'allais partir; mais son ordre m'arrête. Conduit près d'elle, et près de son époux, Dans un salon de fleurs et de verdure , Orné des mains de la simple nature ', Je viens , je tombe à leurs sacrés genoux. De l'univers je contemple les maîtres.

Ils étaient seuls ; car les dieux de leur cour Etaient restés au céleste séjour; Et le troupeau des demi-dieux champêtres , Par Jupiter enivrés en ce jour, Trop échauffés de nectar et d'amour , L'avaient quitté, pour suivre sous les hêtres Le jeune essaim des njmphes. d'alentour.

■ Ast ego qiiae divum incedo regina , Jovisque Et soror et conjux

Il était hardi de rendre littéralement incedo , que le poète a substitué au verbe personnel.

' Voltaire a dit dans la Henriade :

Une groue est auprès dont la simple struclure Doit tous ses ornemens aux mains de la nature.

L'exemple entraîne, et le fils de Saturne

Avait aussi , sur la fin du repas,

Pressé Junon , et volé dans ses bras.

Tout l'annonçait! on remarquait une urne

Sur le gazon, renversée auprès d'eux.

Et cent cristaux qui , brisés dans leurs jeux ,

Témoins récens d'une gaîté Iblâtre,

Du grand combat parsemaient le théâtre.

« Sages enfin, après l'emportement, Ils jouissaient de ce repos charmant Où tombe une âme heureuse et satisfaite; Calme enchanteur, tranquillité parfaite.

Pure, sans trouble et sans égarement.

Jls raisonnaient, ils demandaient comment L'enfant Amour, qui paraît si paisible, Porte en nos sens ce tumulte terrible, Tel que celui de l'humide élément, Quand l'Aquilon de son souffle invincible Le bouleverse impétueusement '.

Ils demandaient si sa flamme invisible

1 La Harpe, dans son Cours de littérature , où la saine aiLi(|ue est souvent sacrifiée à une injuste partialité , dit à l'occasion de ci's beaux vers de Roucher :

Mélancoliquement le long de ces rivages Nous louions à regret ces feuillages sèches —

Les biches aUendaient silencieusement

De ce combat d'amour le fatal dénouemeiil.

a II croit bonnement ressusciter notre poésie par d'autres uaoyens du

Sur chaque sexe agit également, Lequel des deux, la maîtresse ou l'amant, Prend plus de part , se montre plus sensible A ses plaisirs dans un tendre moment.

Junon disait : Faut-il qu'on délibère ? Ne sait-on pas qu'en ces instans si doux , L'homme plus vif est plus flatté que nous ? Mais Jupiter prétendait le contraire.

« même genre , et qui ne coûtent pas davantage 5 par exemj^le , avec des « hémistiches adverbes ou des adverbes hémistiches , comme ou vou- « dra , c'est-à-dire en faisant d'un adverbe de six syllabes la moitié « d'un vers alexandrin. Avec ces belles inventions renouveléeis de Cha- « pelain , l'on peut faire quantité de poésie imitative , stanspede in uno, « comme dit Horace.

Ce grand roi s'avançait majestueusement.

Le tonnerre grondait épouvantablement.

Le fleuve se del>orde impétueusement.

L'insecte se glissait imperceptiblement.

« Que de richesses nous avons perdues par timidité ! » Roucher était un autre homme que La Harpe en fait de poésie. Il avait donné en quelque sorte un nouveau caractère à la versification dont il avait approfondi tous les mystères ; la mauvaise humeur de La Harpe avait sans doute d'autres motifs que l'amour des vraies doctrines littéraires. Il devait admirer l'effet que produit ce vers , au lieu de s'amuser à compter les syllabes de cet adverbe , qui est mis pour faire image. Il observe très pertinemment que l'on peut faire quantité de poésie avec des mots qui remplissent la moitié d'un vers. L'excès en tout est un défaut , dit le proverbe. Quel est le tour qui conservera son originalité s'il n'est pas employé à propos. Les licences peuvent être quelquefois des beautés 5 mais il faut en être économe. Malfilàtre a bien senti quel parti on pouvait tirer de ces inventions renouvelées de Chapelain j il a été moins heureux que Roucher dans la manière dont il en a fait usage.

C'est aux experts d'expliquer ce mystère ;

Mais des experts , en est-il sur ce point?

L'expérience , en ce cas nécessaire ,

Qui peut l'avoir? Eh ! Cypris ne l'a point;

Cypris pourtant du plaisir est la mère. »

A ce propos la déesse sourit ,

Et le vieillard en ces termes reprit :

M On me fit juge, en cette conjoncture. J'étais fameux ; et ma double aventure , Dont les détails ont été mal connus, A Jupiter donnait droit de conclure Que je pouvais , instruit sur la nature , N'ignorant pas l'une et l'autre Vénus ' , Développer cette matière obscure.

Il ne savait mes destins qu'à demi , Et je le crois, sa sagesse profonde Peut bien mouvoir les grands ressorts du monde , Sans s'occuper du sort d'une fourmi.

De mes malheurs Junon mieux informée, Puisqu'en secret elle en était l'auteur, A son époux loin d'ôter son erreur ,

1 Ovide réclame celle expression si poétique :

-, Venus huic erat ulraque ncla .

Mitam. , liv. 3.

De Sainl-Angc , après Maltîlàtre , a ose Iraduire ce vers mol pour mot :

Lui seul il eonnaissait l'une el l'aulre Vénus.

Accréditait ma fausse renommée ;

Elle riait , et jouissait tout bas

De sa malice et de mon embarras,

Comblait mes maux , qui furent son ouvrage ,

En y joignant et l'insulte et l'outrage ,

Et m'honorait pour me faire rougir.

Sa bouche enfin , paraissant m'applaudir,

Par un discours, que le dieu crut sincère ,

Sut m'accabler d'une ironie amère :

« Vous , qui rendez les dieux même jaloux !

« Pour qui le sort , de ses dons moins avare ,

« A réuni , par un accord si rare ,

« Les deux plaisirs et d'épouse et d'époux ,

« De ces plaisirs quelle est la différence ?

« Lequel vous semble et plus vif et plus doux?

« Une dispute , élevée entre nous

« Sur ce problème , attendait la sentence

« D'un connaisseur, d'un juge tel que vous.

« Des rois du ciel éclairez l'ignorance.

« Le monde entier, qui vantait votre nom,

« Des dieux encor vous nommera l'arbitre.^

« A ce bienfait , reconnaissez Junon ;

« Vous lui devez ce respectable titre. »

« Je ressentis jusqu'au fond de mon cœur Le sel piquant de ce discours moqueur.

Mais , malgré moi , malgré ma honte extrême , Je l'acceptai , ce titre si pompeux , Et j'avoùrai que, par vanité même.

Je fus sensible à cet honneur suprême : Vanité folle! honneur trop dangereux !

Sur cette mer insensé qui s'expose!

Ah ! croyez-moi , ne jugeons pas la cause De deux époux , surtout quand ils sont dieux.

« Mon jugement à Junon fut contraire.

J'avais connu les différens désirs;

A leur ardeur mesurant les plaisirs ,

Je satisfis, ou je crus satisfaire

Et ma vengeance, et l'équité sévère.

Junon perdit. Par de très grands éclats '

Elle annonça sa fureur vengeresse.

Le dieu sourit. « Ah ! ne triomphez pas ,

« Dit aussitôt la terrible déesse;

« Sachez enfin que ce Tirésias

« A, sans jouir, consumé sa jeunesse;

« Que les plaisirs appelés tous les jours ,

« Quoiqu'il se flatte et trompe sans scrupule ,

« En ce moment, Jupiter trop crédule ,

« Jamais pour lui n'ont cessé d'être sourds ,

« Et n'ont jamais couronné ses amours ;

« Que des plaisirs ce juge ridicule

« Est un aveugle et le sera toujours. »

En prononçant cet arrêt formidable ,

' De très grands éclats ne figurent pas très poetiqnement même dans un poème erotique. La précipitation apportée à la composition de Narcisse a dû y laisser quelques taches ; il est même étonnant qu'elles ne soient pas plus nombreuses.

Junon me jette un regard furieux , S'élance à moi, fait deux fois sur mes yeux Tomber le poids de sa main redoutable , Pour me ravir la lumière des cieux.

Sans doute alors , par sa rage inhumaine Elle me crut aveuglé sans retour :

Grâces du moins à ma fuite soudaine , Un de mes yeux fut seul privé du jour. Sa main sur l'autre heureusement trompée , De la prunelle obliquement frappée , Légèrement effleura le contour.

« Tremblant encor, je cherche une onde pure, Pour y laver ma sanglante blessure.

Mais admirez cette fatalité , Qui pas à pas me suit dès ma naissance ; De mon étoile admirez l'influence, Et les effets de sa malignité.

« Minerve seule à Samos descendue , Avait du ciel suivi les souverains ; Mais du dieu Pan , des Faunes , des Sylvains , Elle évitait l'indécente cohue.

Hélas ! Vénus , le bord des mêmes eaux Où je courais pour soulager mes maux , Ce bord désert la présente à ma vue.

Lorsque sans voile , et la jambe étendue, Demi-plongée , elle entrait dans les flols. Elle me voit , et d'une main modeste

Cachant à peine un tiers de ses appas ,

Elle menace , et murmure tout bas

Des mots secrets dont le charme funeste ,

Quand j'approchais , fixe et retient mes pas ,

Et pour toujours ferme l'œil qui me reste.

« Adieu , dit-elle , en s' éloignant de moi ,

« Le bel enfant qui fera tes délices ,

« Serait heureux, si quelques dieux propices

« Daignaient le rendre aveugle comme toi. »

« Cruelle, achève, et m'arrache une vie « Qui m'est déjà plus qu'à demi ravie. « Et vous , témoin de mes justes transports , « O Jupiter! ah ! d'un coup de tonnerre, « Précipitez mon âme aux sombres bords. « Seul, dans la nuit, égaré sur la terre , « Avec lenteur traînant ce triste corps , « Ne suis-je pas d'avance aux rang des morts? « Frappez , grand dieu! j'implore cette grâce, « Et j'ai peut-être un droit pour l'obtenir. « De quelques dieux si j'encours la disgrâce, « Ce n'est pas vous qui devez me haïr. »

«: Sans m'exaucer , sa bonté souveraine , Par des honneurs, crut adoucir ma peine. Le fier Destin , prié par Jupiter, Revit mes maux dans son livre de fer, Et pénétré d'une pitié secrète , De ses arrêts il me fit l'interprète.

« Dans ce grand livre, avec peine entr'ouvert, Confusément, Vénus , j'ai découvert Qu'au sein des eaux , que Narcisse doit craindre , De scn hymen le Jlamteau va s'éteindre ; Qu'à scn amant Echo prête à s'unir, Par trop de soin deviendra malheureuse ; Que , pour avoir le droit de la punir , Juncn saura la rendre curieuse ; Enfin j'ai lu qu'en un monde nouveau , D'affreux chagrins creuseront mon tombeau.

« Mais que me sert de percer ces ténèbres ? Et qu'ont servi mes oracles célèbres , Dans tous les lieux où j'ai porté mes pas , Aux champs d'Argos , à Corinthe, à Messènes f Près du Pénée , aux bords de l'Eurotas, Et dans les murs d'Epidaure ou d'Athènes ? Il vaudrait mieux ignorer l'avenir Que de prévoir d'inévitables peines , Et des malheurs qu'on ne peut prévenir. Considéré , malgré moi , dans la Grèce , Chargé long-temps et d'ennuis et d'honneurs , J'ai tristement attendu la vieillesse :

Elle est venue , et la mort qui me presse , Va terminer mes jours et mes douleurs.

C'est loin de Thèbe, et dans ce nouveau monde , Où , sur vos pas , je yiens de pénétrer , Que doit finir ma course vagabonde.

Heureux du moins, quand je vais expirer,

Si , pour combler ma tristesse profonde ^ Sur ces enfans je n'avais à pleurer ! »

Ce long récit du malheureux prophète Rendit Vénus encor plus inquiète.

« Je comprends bien , dit-elle , qu'à l'instant « De voir enfin couronner sa tendresse , « Narcisse doit fuir une onde traîtresse ; « Que lorsqu'il dort, et que son cœur content « Ici peut-être est flatté par des songes , « Et se repaît d'agréables mensonges, « Auprès des eaux, Junon veille et l'attend. « Auprès des eaux , sans doute , on le menace' « D'un sort cruel, d'une injuste disgrâce : « Mais quelle est-elle ? Et pourra- t-il , hélas î « La prévenir, s'il ne la connaît pas? « Dois-je trembler qu'une chute soudaine « Ne l'engloutisse au sein d'une fontaine , « Ou qu'il ne boive un funeste poison , « Versé dans l'eau par Tordre de Junon? « Dois-je trembler que , pour venger encori; « Ce double monstre à vos pieds terrassé , u Au bord des flots , un serpent ne dévore « Ce faible enfant , tant de fois menacé ? « Nouvel Hylas , cher aux filles de l'onde , « Et par leurs mains enlevé sans retour , « Quittera-t-il l'objet de son amour , « Pour habiter leur demeure profonde ?

« Osera- t-il , indiscret, curieux,

CHANT TROlSIEMi:. 91

« Sur les appas , sur le bain de Diane

« Ou de Pallas , ouvrir un œil profane ?

« Vous, Actéon , mille autres, par les dieux

« Furent punis pour avoir eu des yeux.

« Quoi qu'il en soit, redoublez votre zèle.

« A ce ruban , qui vous attache à lui ,

« Tissu trop faible , et peu sûr aujourd'hui ,

« Substituez ma ceinture immortelle ,

« Dont la vertu , dont l'utile secours

« Dans le péril peut défendre. ses jours.

« Moi , si Junon ne m'a pas prévenue ,

« Si , dans mon île en secret descendue ,

« Elle n'a pas , par un fdtre odieux ,

« Empoisonné les sources de ces lieux ,

« Je préviendrai moi-même la perfide. »

Alors Vénus , remontant sur son char , Autour de l'ile alla, d'un vol rapide , Dans chaque source épancher le nectar , Pure liqueur, dont l'onde une fois teinte , Des noirs poisons doit repousser l'atteinte: Secret heureux , mais employé trop tard !

Déployant l'or de ses rênes flottantes , Vénus enfin s'éloigne du vieillard , Et fend des cieux les voûtes éclatantes. De sa retraite Echo sort doucement , Parcourt les bois , rassemble en un moment Autour de soi ses compagnes chéries ,

Et leurs époux , épars dans les prairies ; Au milieu d'eux, revient du même pas, Au temps marqué , trouver Tirésias ; Trouble à regret le repos de Narcisse , Par cent baisers essuie , à son réveil , Sur ses beaux yeux les restes du sommeil ; Et , réunis pour le grand sacrifice , Tous vont, au pied d'un autel de gazon. Brûler l'encens en l'honneur de Junoii.

La curieuse est rarement discrète ; Qui tout écoute , aisément tout répète. En avançant vers les champêtres lieux , Où tout le peuple et le divin prophète Vont rendre hommage à la reine des dieux , Trop faible Écho , tu n'as pu te défendre De raconter à ton amant surpris Ce que tu viens et de voir et d'entendre : Funeste soin ! quel en sera le prix ? Ils murmuraient ( lé malheur rend injuste ) ; Ils s'animaient contre leur chef auguste : « De notre amour bizarrement jaloux , « Il veut peut-être , en se jouant de nous, « Nous effrayer , et , par ce stratagème , « Nous dérober des plaisirs dont lui-même « Il fut privé par le sort en courroux. »

A ces soupçons joignant l'ingratitude , Les deux amans résolurent encor De secouer lé joug de leur Mentor , De rompre enfin cette longue habitude D'obéissance et d'égards superflus , Dont , pour tout fruit , ils ne recueillaient plus

Que des chagrins et de l'inquiétude.

Narcisse dit, : « Si l'autel de .lunon

« Offre à nos yeux un sinistre présage ,

« Tirésias doit à notre union ,

« Ma chère Écho, refuser son suffrage.

« Que faire alors ? Faudra-t-il obéir ?

« A nous quitter pourrons-nous consentir?

« Ah ! dès l'instant que des signes contraires

« Annonceront des destins si sévères ,

« Viens, et faisons nous-mêmes notre sort :

« N'attendons pas que d'une main barbare,

« Tirésias pour jamais nous sépare,

« Et de tes bras m'arrache avec effort.

« Viens alors , viens : qu'au travers de la foule

« De son côté , chacun de nous se coule '

« Adroitement , et trompe tous les yeux.

« Mais , pour ne pas errer à l'aventure ,

« Fixons un lieu : fuyons , si tu le veux ,

« Près de Vénus , et dans sa grotte obscure.

« Là nous irons , indulgens à nos feux ,

« D'un chaste amour serrer les derniers nœuds.

« Eh bien ! Narcisse , il faut...» Écho, modeste ,

N'acheva pas : sa rougeur dit le reste.

• Cette expression serait insupportable si elle terminait la phrase ; mais on n'a pas le temps de s'apercevoir qu'elle n'est pas noble. Maltilâtre, qui possédait à un degré' exquis le sentiment de l'harmonie imitative , fait tomber l'attention du lecteur sur le mot adroitement d'un effet si pittoresque rejeté au commencement du vers suivant. On voit déjà les deux amans se glisser sans bruit à travers le peuple occupé à considérer lés cérémonies du sacrifice.

CHANT QUATRIEME. ai

Tandis qu'entre eux ils se parlaient tout bas Devant leur chef dont ils guidaientUes pas , On approchait du lieu du sacrifice.

Pendant le peu qui reste de chemin , Echo plus triste a les yeux sur Narcisse , Le tient , l'embrasse et pleure sur sa main. « O mon espoir ! ô moitié de moi-même ! « Unique objet de mes vœux les plus doux ! « Toi que j'adore ! hélas ! si ton cœur m'aime , " De mon repos si ce cœur est jaloux , « Tourne tes pas loin des fleuves perfides , « Loin des étangs, des lacs et des ruisseaux : « Pour t'immoler , des monstres homicides « Sont par Junon cachés au bord des eaux. »

Discours fatal ! dangereuse imprudence ! Echo pensait l'éloigner de ces lieux Si redoutés , si funestes pour eux ; Mais jeune encore et sans expérience, De son amant , par sa seule défense , Elle enflammait les désirs curieux.

Enfin pourtant on arrive , on s'arrête Au haut d'un mont dont la superbe tête , Bravant les cieux , la foudre et les éclairs , Domine au loin sur la terre et les mers. C'est sur ce mont que s'élève un bocage Dont l'art a fait un temple de feuillage , Temple où Junon , souveraine des airs ,

Voit adorer ses grandeurs iramértelles •. Un double rang de palmiers toujours verts , Simples appuis , colonnes naturelles , Forme , à l'entour, des portiques ouverts. On trouve , au centre , un vaste sanctuaire , De qui l'enceinte , espace circulaire , N'a d'autre toit que la voûte du ciel. Des doux parfums, qui brûlent sur l'autel , Plus librement les vapeurs répandues Jusqu'à Junon s'exhalent dans les nues.

A cet autel de gazons et de fleurs Déjà la main des sacrificateurs A présenté la géiiisse sacrée , Jeune, au front large, à la corne dorée. Le bras fatal sur sa tête étendu , Prêt à frapper, tient le fer suspendu.

Un bruit s'entend; l'air siffle , l'autel tremble. Du fond du bois , du pied des arbrisseaux , Deux fiers serpens soudain sortent ensemble , Rampent de front , vont à replis égaux ; L'un près de l'autre ils glissent, et sur l'herbe Laissent , loin d'eux , de tortueux sillons; Les yeux en feu , lèvent , d'un air superbe, Leurs cous mou vans , gonflés de noirs poisons ; Et vers le ciel deux menaçantes crêtes,

' Grandeur employé au pluriel ne peut signifier qu'Aon/ie«r* , dignités, et il est ici employé dans une acception toute différente. Cependant cette hardiesse poétique ne déplaira pas à tout le monde.

Rouges de sang, se dressent sur leurs létes. Sans s'arrêter, sans jeter un regard Sur mille enfans fuyant de toute part , Le couple affreux , d'une ardeur unanime ' , Suit son objet , va droit à la victime , L'atteint, recule, et, de terre élancé , Forme cent nœuds, autour d'elle enlacé ; La tient , la serre , avec fureur s'obstine A l'enchaîner, malgré ses vains efforts, Dans les liens de deux flexibles corps ; Perce, des traits d'une langue assassine. Son cou nerveux , les veines de son flanc , Poursuit , s'attache à sa forte poitrine , Mord et déchire , et s'enivre de sang.

Mais l'animal , que leur souffle empoisonne , Pour s'arracher à ce double ennemi , Qui, constamment sur son corps affermi, Comme un réseau , l'enferme et l'emprisonne ,

' « Il n'est pas d'usage de se servir du mot unanime , si ce n'est par rapport à ce qui est en nombre j mais c'est peut-être la seule imperfection de ce grand morceau, qui est dans la manière antique. C'était celle de cet infortune jeune homme , qui était né poète , et c'est sur la manière qu'il faut juger les poètes et les peintres , et non pas seulement sur un sujet. L'envie se liàte trop souvent de condamner un auteur, quand ce choix n'a pas été heureux; mais le talent sait bientôt leur répondre dès qu'il a mieux choisi , et c'est ce qu'aurait fait-Malfilàtre s'il eût vécu. La matière , le plan , la disposition des parties , c'est ce qu'on appelle l'art , et il s'acquiert 5 Campistron même l'avait connu 5 mais le don d'écrire en vers émane immédiatement de la nature ; il se perfectionne et ne s'acquiert pas. »

( La Harpe , Cours de littérature. )

Combat , s'épuise en mouvemefts divers , S'arme contre eux de sa dent menaçante , Perce les vents d'une corne impuissante , Bat de sa queue et ses flancs et les airs. 11 court , bondit , se roule , se relève ; Le feu jaillit de ses larges naseaux.

A sa douleur , à ses horribles maux Les deux dragons ne laissent point de trêve ï Sa voix , perdue en longs mugissemens , Des vastes mers fait retentir les ondes , Les antres creux , et les forêts profondes. Il tombe enfin : il meurt dans les tourmens. 11 meurt ! Alors les énormes reptiles , Tranquillement rentrent dans leurs asiles ^.

• Quel admirable tableau I voilà une de ces pages qui décèlent le génie. Malfilàtre a emprunté à Virgile les sombres couleurs qu'il a disposées avec une si grande énergie de pinceau 5 mais combien de traits heureux lui appartiennent. Le sujet que Virgile a traité est , il est vrai , bien autrement intéressant : un pontife vénérable expire avec ses enfans dans les replis de deux affreux serpens ^ ce présage effrayant menace Troie d'une ruine prochaine. Ici , deux serpens donnent la mort à une génisse que l'on va immoler à Junonj ce prodige atteste la colère de la déesse et les malheurs qu'elle réserve à deux amans. L'épisode de Laocoon , le chef-d'œuvre de Virgile , ne peut donc être comparé à ce beau morceau. Les détails même de l'un tirent du sujet un caractère terrible et touchant que l'autre ne saurait recevoir. Examinons les vers du poète français , où quelques taches sont rachetées par de nombreuses beautés.

u4 cet autel Ce début simple et solennel convient au sacrifice

dont commence la description. Le bras fatal Dans ces deux vers

tous les mots sont placés pour faire image; nous voyons le couteau

sacré levé sur la victime. Un bruit s'entend Cette transition inatH

tendue produit un grand effet. Mal61àtre ne s'amuse pas à nous

De tout le peuple , encor pâle d'horreur, Un autre objet augmente la terreur.

montrer le sacrifice interrompu ; les sacrificalem-s et les assistans immobiles et consternés. Le lecteur a devant les yeux ce grand spectacle ; son imagination supplée au silence du poète , à qui un seul vers suffit

pour tout peindre. Du fond du bois Tous les regards se tournent

avec inquiétude vers ce côté j deux Jiers serpens soudain sortent ensemble Comme ils se déroulent avec le vers! ensemble! ils sont

sortis ,du feuillage qui les cachait 5 rampent de front voilà le pa-

riter de Virgile 5 cette césure du vers ajoute encore à l'effet, p^ont à

replis égaux Le verbe aller nous paraît faible. L'un près de l'autre

ils glissent Encore un vers coupé de main de maître. Lés yeux en

feu Toute cette description imitée de l'Enéide n'est pas inférieure

à l'original. Sans s'arrêter C'est un trait que le poèt,e latin a oublié.

Le couple affreux, d'une ardeur unanime , suit son objet La Harpe

a observé <^vLunaniine n'était pas français en ce sens 5 suit son objet n'est

pas noble. L'atteint, recule et de terre élancé Tous les mouvemens

des serpens ne sont pas décrits , ils sont pleins de vie. Malfilàtre manie la langue avec une étonnante facilité 5 on peut dire de lui :

D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir.

Son but fut toujours de peindre en vers. Qu'il nous représente bien les serpens s' acharnant sur leur victime ! Ces verbes rassemblés , ces phrases courtes que ne lie aucune conjonction ^ ces expressions vivantes, tout est digne d'éloges dans ce tableau achevé. La peinture des efforts que fait le taureau pour s'arracher à ce double ennemi , n'est pas moins remarquable. Jffais l'animal... choquerait davantage , si cette locution n'était relevée par la fin du vers , que leur souffle empoisonne. Perce les vents...'.... Cette expression, si éminemment poétique, dont on s'est ■ souvent servi depuis , semble avoir été créée par Malfilàtre 5 du moins nous ne nous souvenons pas de l'avoir vue avant lui . Il court , bondit , se roule , se relève ,• ce vers , composé tout entier de verbes , est bien en situation. Delille a abusé de cet entassement de verbes , qui quelquefois fait naître une beauté.

Il meurt. Alors les énormes reptiles Tranquillement rentrent dans lenrs asiles.

Non loin de là , guidés par la nature , Sur les rameaux , sous la jeune verdure D'un chêne altier , qui se perd dans les cieux , Étaient cachés deux pigeons amoureux.

Seuls, ils allaient, au gré de leurs tendresses, Se prodiguer d'innocentes caresses.

Ah ! vainement l'attente des plaisirs

Ce sont à noire avis les deux plus beaux vers de loul le morceau. Ils sont imités de Virgile :

Al gemini lapsu dclubra ad summa dracones Effugiunl , saeva;que petunt Trilonidis arcem , Sub pedibusque deae clypeique sub orbe teguutur.

Ces vers présentent une idée magnifique qui ne se trouve pas , ou du moins qui est affaiblie dans ceux de Malfilàtre. Ici , les serpens envoyés par Minerve vont se mettre en quelque sorte sous la protection de la déesse dont ils ont exécuté les ordres sanguinaires. Là, ils se contentent de se retirer, après avoir obéi à Junon. Mais Malfilàtre a

mis plus d'art dans la composition de ses vers. Il meurt alors les

énormes reptiles Leur mission est remplie j Junon est satisfaite : des

malheurs vont suivre ce présage ; tranquillement rentrent dans leurs asiles , cet adverbe de quatre syllabes qui forme le premier hémistiche ,du verbe, marque la majestueuse fierté avec laquelle ils se retirent; ils ne craignent pas qu'on vienne les attaquer? Ils sont les ministres de la divinité 5 ils sont empreints d'un caractère religieux qu'aucun • mortel n'oserait violer. Les anciens croyaient que les génies qui présidaient aux sources , aux forets , se montraient sous la" forme d'un serpent. On a vu précédemment la punition de Tirésias qui avait tué deux serpens dans un bois consacré à Junon. Delille,dans son inimitable traduction de Laocoon , s'est rapproché des deux derniers vers de Malfilàtre ; il a ajouté des images à Virgile :

Il expire.... Aussitôt l'un et l'autre reptile S'e'loigne , et de Pallas gagnant Tauguste asile , Aux pieds de la déesse et sous son bouclier IVun air tranquille et fier va te re'fugier.

Unit leurs becs , fait frémir leur plumage , Confond leurs voix , leur prête ce ramage Rauque et flatteur, et coupé de soupirs, Qui , lent ou vif, est tour à tour l'image Et des langueurs et des brûlans désirs. Porté vers eux dans uri sombre nuage , Un paon superbe en sort , tel que l'orage Qui vient troubler le calme d'un beau jour , Par sa présence il suspend , il traverse Le cours beureux de leur paisible amour , Il les fait fuir , les poursuit , les disperse , Et, satisfait de l'effroi qu'il répand.

Au haut de l'arbre il revient triomphant. Là , battant l'aile et chantant sa victoire , Il développe , enivré de sa gloire , Un beau plumage en cercle épanoui.

Sa queue entière avec pompe étalée , Forme, en s'ouvrant, une roue éloilée : Il la contemple , et lui-même ébloui De ce tissu brillant d'or et de soie , S'enorgueillit des trésors qu'il déploie.

L'outrage fait aux oiseaux de Vénus, De maux plus grands n'était que la figure ' ; Maux près d'éclore , hélas ! mais inconnus , Quoique d'avance on en vît la peinture.

• Ce terme n'est pas essentiellement poétique ; il fallait le laisser dans les pauvres phrases où son usage est consacré : l'agneau pascal est lajigure de l'eucharistie.

O paon funeste , oiseau d'affreux augure l Plus effrayant et plus ami des pleurs Que le corbeau , messager des malheurs , Et le hibou, qui dans la nuit obscure, Vient annoncer le deuil et les douleurs ! Va , puisses-tu , chez la race future , Malgré l'émail de tes riches couleuts, Être , comme eux, l'horreur de la nature !

Parmi la troupe éparse à l'aventure , Déjà Narcisse a tenté le hasard , Et pris la fuite ; il s'était avec art Débarrassé de la belle ceinture Qui l'arrêtait à côté du vieillard'.

Il est dans l'île un vallon solitaire , Fait pour Vénus et les dieux de Cythère , Étroit, profond, ceint d'arbres différens, Cèdres, sapins, orangers odorans.

Cette forêt verdoyante et touffue , Amphithéâtre agréable à la vue , De toute part enfermant ce séjour.

Borde le pied des coteaux d'alentour ,

» Dans le chant précèdent, Vénus a substitué sa ceinture au ruban qui retenait Narcisse auprès de Tirésias. Cette précaution était bien inutile; la ceinture immortelle dont la vertu pouvait défendre les jours de Narcisse , cède au moindre effort que fait celui-ci pour s'en débarrasser. Malfilâtre avait donc oublié la fin de son troisiëmc chant , puisqu'il a laissé subsister une pareille incohérence.

Et par degrés s'élève dans la nue.

Sous des rochers , au bas de ces coteaux ,

S'ouvre une grotte à Vénus consacrée ,

Dont une vigne épandue en rameaux ,

De ses festons a tapissé l'entrée.

Des doux Zéphyrs l'haleine tempérée

Vient , au travers de son feuillage épais ,

Rafraîchir l'air de la grotte sacrée ,

Et leurs soupirs en troublent seuls la paix '^.

Cette retraite, où se plaît Cythérée,

D'un rayon faible -est à peine éclairée,

Rayon douteux entre l'ombre et le jour,

Qui parle aux sens ; qui , sans causer d'alarmes

A la beauté, mais sans voiler ses charmes ,

Complice heureux des larcins de l'amour,

Sait la contraindre à lui rendre les armes.

Contre Junon , cet antre révéré CMfre a Narcisse un asile assuré.

Narcisse y vint : Echo devait s'y rendre ; C'est en ce lieu qu'il promit de l'attendre. Il le promit ; mais , cruelle Junon , Tu dis aux vents d'emporter sa promesse ;

' Malfilàtre , qui se nourrissait de la lecture de Télémaque , semble s'être rappelé la description de la grotte de Calypso : « Cette grotte « était taillée dans le roc , en voûtes pleines de rocailles et dé coquilles j « elle était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples « également de tous côtés. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu, « malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur. »

De son esprit tu te rendis maîtresse :

Devant la grotte , au centre du vallon ,

Tu lui fis voir une onde enchanteresse ,

Où, dès long-temps, ta main, la main traîtresse

Avait d'en haut fajt pleuvoir un poison ,

Dont la vapeur jette une prompte ivresse

Dans tous les sens , et trouble la raison.

Trop tard Vénus de son nectar céleste Dans chaque source a répandu les flots : Junon , plus prompte, en son dessein funeste , Avait d'avance empoisonné les eaux ; Et ce qu'a fait un dieu qui nous veut nuire , Un autre dieu ne saurait le détruire ' . « Bords pleins d'attraits ! par quelle étrange loi « L'humide empire est-il fermé pour moi, « Disait Narcisse , et quel monstr« ai-je a craindre ? M Ah ! s'il en est qui m'attende en ces lieux, « Je marche à lui ; dans son sang odieux « Mes javelots , mes flèches vont se teindre.

' Ovide avait dit :

Neque enim licet irrita cuiquam

Facta dei fecisse deo

Métam. , liv. 3.

Ce qu'un dieu fait , un dieu ne saurait le changer.

DE Siiht-Amge.

La Fontaine a imité ce vers dans ses Filles de Minée :

Quand quelque dieu Toyant ses bontés négligées Nous fait sentir son ire , un autre n'y peut rien \ L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.

« Assez long-temps on vit ces traits oisifs

« Charger mes mains , ou se perdre sans gloire

M Sur les chevreuils et les daims fugitifs ;

« Et j'ai souvent rougi d'une victoire

« Que me cédaient des animaux craintifs.

« De cette grotte , où viendra ma maîtresse ,

« Ses yeux ouverts sur mes exploits heureux ,

« Admireront son amant valeureux ;

« Oui , tant d'audace , avec tant de jeunesse ,

« Honore , Écho , ton choix et ta tendresse ,

« Et tu joindras sur mon front généreux ,

« Quelques lauriers aux myrtes amoureux. »

Il dit et vole. Il trouve une eau paisible, Un ruisseau pur , dont le brillant cristal Suit lentement une pente insensible , Coule sans bruit , et va , d'uti cours égal , Porter la vie à l'herbe languissante , Nourrir les fleurs , nourrir l'ombre naissante Des saules verts qui bordent son canal '.

En approchant sur l'une et l'autre rive

GrameD eral circà , quod proximus humor alebal , Sylvaqae, sole lacum passura tepescere nullo.

OriDius, Mèlam. , liv. 3.

Sur ces bords fleuris , plantes d'arbres sans nombre

Son cours nourrit les fleurs et la verdure et Tombre.

DE Sàikt-Ahge.

Narcisse j elle une vue attentive :

L'affreux serpent tant prédit aujourd'hui , Peut le surprendre et s'élancer sur lui , Un arc en main , le carquois sur l'épaule , Prêt au combat , notre jeune héros Observe tout, se poste au pied d'un saule; Baisse les yeux, regarde dans les flots.

« Dieux! est-ce là cette hydre épouvantable , « Ce noir dragon, ce monstre détesté?

« Ah ! c'est , dit-il , c'est un être adorable , « Oui , c'est sans doute une divinité , « Qui s'offre à moi sous cette forme aimable '. « Sur ce visage , où règne la fraîcheur , « Quel incarnat s'unit à la blancheur ! « Tel au matin , quand le jour vient d'éclore , « Aux traits d'argent qu'il lance à son réveil , « Par intervalle il mêle un feu vermeil ,

> Dans Ovide, Narcisse croit voir un jeune homme cache sous les eaux ; l'amour qu'il conçoit en un instant n'avait rien de choquant pour les anciens 5 aujourd'hui ^ il serait insupportable. Malfilâtre a fait disparaître tout ce que cette fiction avait d'inconvenant et d'invraisemblable. D'abord il suppose que Junon a répandu dans les eaux un poison qui trouble la raison. Narcisse ne prend pas son image répétée dans la source pour un être mortel qui se cache au fond de l'onde 5 c'est une naïade^ c'est la divinité de cette fontaine qui s'offre à ses yeux 5 la passion subite que la vengeance d'une déesse allume dans son cœur , ne répugne pas à notre imagination. Hylas fut aimé des nymphes des eaux. Voilà comme le goût embellit ce qu'il imite. Ce quatrième chant est d'une couleur plus antique que l'épisode brillante d'Ovide.

s légèrement colore « Un ciel blanchi des perles de l'aurore. »

Et le rubis légèrement colore

L'amant d'Echo, frappé de tant d'appas, Se voit lui-même et ne se connaît pas. Dans le portrait que l'onde lui présente , Sans le savoir, il admire en détail ' , Ses propres traits , sa beauté séduisante ; Soit de ses dents l'éblouissant émail, Qui , divisant deux lèvres de corail , Semble appeler sur sa bouche engageante Des ris légers la troupe voltigeante ; Soit ses yeux bleus , tendres et couronnés De noirs sourcils fièrement dessinés.

Peinte dans l'eau , sa chevelure noire D'un' teint de neige augmente encor l'éclat , Et, descendant sur un cou délicat.

Offre l'ébène à côté de l'ivoire '.

• Cette expression , mise pour la rime , est plus que familière ; elle fait tache dans ce gracieux portrait.

' Malfilàtre a surpassé Ovide; imiter ainsi c'est inifcnter,

Spectat humi positus geminum , sua sidéra, sidus , Et dignos Baccho , dignos et Apolline crines, Impubesque g^ias et eburnea colla , decusque Oris et in niveo mixtum candore ruborem ; Cunctaque miralur, quibus est mirabilis ipse.

Mèum. , liv. 3.

Le poète frabçais a surtout deux vers qui doivent leur cbarme à l'art a\ec lequel ils sont construits :

Narcisse , épris de cet objet nouveau , Rougit, se trouble ^ et voit dans le ruisseau , Sur le beau front de sa jeune merveille, Paraître un trouble , une rougeur pareille , Courir un feu subit et passager, Et tous les lys en roses se changer.

Pour une nymphe il a pris son image ;

, Dans cette erreur aisément tout l'engage ;- Et son menton qui d'un duvet léger A peine encore commence à s'ombrager ' , Et ses regards aussi doux que son âme , Et sa pudeur, et ces grâces de femme Que l'homme n'a qu'en son premier printemps , Oui, tout l'abuse, et jusqu'aux vêtemens. Les vêtemens , sans différence aucune ,

. Sont une robe aux deux sexes commune , Simple en sa forme , élégante , sans art , Autour du corps négligemment jetée, Qui , sous le sein , d'une écharpe arrêtée ,

Ses beaux yeux tendres et couronnés

De noirs sourcils

La douceur du regard est exprimée par le repos que l'auteur a placé à dessein après le sixième pied du vers.

* Ces vers , qui ont été depuis reproduits souvent , a pu donner Delille l'idée de ceux-ci , traduction un peu libre de Virgile .

De son léger coton

La jeunesse en sa fleur ombrage son menton.

Ora puer prima signans intonsa juvcntà.

JEneidos , liv. 9.

Retombe en plis ondoyant au hasard , Mais qui souvent , quand il faut , à la chasse , Franchir les monts , braver les feux du jour , Sur un genou relevée avec grâce , Du brodequin laisse voir le contour '.

« Toi , dit Narcisse, hôtesse de<:ette onde * ,

« Quitte pour moi la retraite profonde,

« Et sur ces bords accompagne mes pas.

« Je suis mortel, et ta beauté divine

« Indique assez ta céleste origine :

« Qui que tu sois , ne me dédaigne pas.

« Tirésias (et nous pouvons l'en croire),

« A de mon sang vanté souvent la gloire.

o Un fleuve illustre , à qui je, dois le jour,

« Sous un ciel pur, coule au sein de la Grèce ;

« Et ma naissance est le fruit de l'amour

« Dont une nymphe a payé sa tendresse.

« Puisse la mienne et te plaire , 6 déesse,

' Encore une précaution que prend MalBlàtre pour ménager la vraisemblance de l'erreur de Narcisse.

* Malfilàtre s'est servi le premier du mot hôtesse pour dire habitante 5 nous le voyons répété deux fois dans ses poésies 5 hâte a souvent été employé en ce sens : hôtes de ces bois. Hôtesse nous parait, quoiqu'un peu vieux , mériter d'être rajeuni. S'il est heureux dans ce vers du Génie de f^irgile :

Tandis que la cigale, hôtesse de ces champs , Par ses cri» importuns re'pond seule à mes chants.

il n'est pas à sa place dans ce vers , qui manque de noblesse : Toi , dit Narcisse , hôtesse d« cette onde

« Et. mériter un semblable retour !

« Parle, réponds, et daigne au moins m'ap]f)rendre * « A quel destin mon amour doit s'attendre. « Ah ! je le vois, ce silence obstiné « M'annonce trop mon sort infortuné :

« Je te déplais, et tout me fait entendre « Qu'à tes dédains Narcisse est condamné. « Mais, si j'en crois les nymphes de cette île , « Celui qui t'aime, et que tu vois, hélas ! « Brûler ici d'une flamme inutile , « N'est point difforme , et vaut bien cet Hylas « Qui , plus heureux que le fils du Céphise , M Vit de ses traits une naïade éprise. « On peut m'aimer, et peut-être qu'ailleurs « On prise mieux l'objet de tes froideurs '. « Tu me hais seule. Un plus heureux, sans doute , « De ton cœur fier a su trouver la route.

' Ces pensées ont peut-être été fournies par la seconde églogue de Virgile , Corjrdon, et surtout par une églogue de Sarrasin d'où nous extrayons leaders suivans :

Helas ! de ion Myrtil les Nymphes sonl e'prises , ^ Inhumaine Orillis , et toi tu le méprises ; Seule , du nautonnier tu dédaignes les voeux , Cruelle , et ton orgueil se moque de ses feux.

Ovide avait aussi indique' ces pensées que Malfilàtre a développées :

Certè nec forma , nec aetas

Est mea , quam fugias ; et amàrunt me quoque Nymphe.

Ma figure , mon âge ont-ils pu te déplaire ? Ues Nymphes ont aime' Pobjet de les dédains.

DE Saint-Ance.

CHANT QUATRIEME. n\

« Un autre... Ah! dieux! » Il s'éloigne à ces mots.

Le noir poison qui s*exhale des eaux,

Agit sur lui , coule de veine en veine,

Brûle son sang , et pénètre ses os.

De ce poison la force souveraine

Passe à l'esprit, en dévorant le corps ;

Et sa vapeur, qu'il supporte avec peine,

Fait qu'il s'arrache à ces malheureux bords ;

Mais son amour aussitôt l'v ramène.

Jeune insensé ! tu suis une ombre vaine , Ce qui n'est point , ce qui n'a rien de soi , Qui vient, s'éloigne , et revient avec toi '. Ouvre les yeux. Ses yeux sont sans lumière , Un voile épais a couvert sa paupière ; Il ne voit plus que l'objet imposteur , Qui , nul partout , n'existe qu'en son cœur.

• Ista repercussae , quam cernis , imaginis timbra est ; Nil habet isia sui. Tecum venilqae nanetqiie : Tecum discedet, si tu discedere possis.

OviDius , Mélam. , liv. 3.

Insensé i quel fantôme ici te fait la loi ?

Tu veux ce qui n'est point , ce qui n"a rien de soi ;

L'image que tu vois n'est que ton ombre vaine ;

Elle fuit , si tu fuis ; ton retour la ramène ,

Prèle à se retirer avec loi de ces lieux

Si tu peux toutefois en retirer tes yeux.

B£ S4i»t-Ak«e.

On doit remarquer que le traducteur d'Ovide fait souvent plus qu'imiter Malfilâtre.

Triste jouet d'un penchant indomptable , Il est blessé : sa plaie est incurable. Plein de désirs, et d'amour éperdu , Languissamment sur la rive étendu , Ce fol amant, d'un œil insatiable , Fixe , à loisir , un fantôme agréable ; Vers ce fantôme obstinément penché , A l'observer il demeure attaché '.

Quoiqu'aveuglé par une erreur trop chère , De ce qu'il sent lui-même est étonné ; Il voit qu'il souffre et qu'il est entraîné Par des désirs d'un nouveau caractère, Et que l'amour , dont il est dominé , Est diflerent d'une flamme ordinaire :

Et cependant il se plaît à nourrir Sa passion , loin d'en vouloir guérir.

Avec plaisir, son cœur se laisse abattre Sous un pouvoir qu'il ne saurait combattre. C'est toi , Junon , toi , qui lui fais chérir Le mal secret dont tu le fais périr.

' Opacà fusus in herbâ ,

Spectat inexplelo mendacem lumine formam ;

Perque oculos péril ipsesuos

OviDii^s, Mètam. , liv. 3.

Rien ne peut Tarracher à celle onde ftinesie ;

Il de'peril , il meurl, el cependanl il reste.

Etendu sur la mousse, il contemple ses irails ,

Les yeux pleins du poison qu'il savoure à longs ira ils.

DE Saint-Ange.

Narcisse enfin sort de sa rêverie , Et s^dressant a sa nymphe chérie :

« Peux-tu , dit-il , quand je viens à genoux M Te présenter l'hommage le plus tendre , « Hélas! peux-tu refuser de m'entendre?

« Est-on barbare avec des traits si doux? « Mais , ciel I que vois-je? Ah ! serait-il possible « Qu'enfin ton cœur cessât d'être inflexible ? o Ou n'est-ce point un songe officieux « Qui me séduit et fascine mes yeux?

« Non , dieux puissans ! je lis sur son visage M De mon bonheur l'infaillible présage , « Et ma Vénus daigne avec un souris « Tourner vers moi ses regards attendris. »

Il ne sait pas (aveuglement extrême ! ) Que sa Vénus n'est autre que lui-même ; Qu'il est l'amant , qu'il est l'objet aimé ; Que de ses yeux part le trait qui le blesse ; Qu'il meurt, en proie à sa vaine tendresse, Brûlé d'un feu par lui seul allumé.

Il ne sait pas que l'onde lui renvoie , Par des rayons réfléchis dans les airs , Tout ce qu'il fait , tous ses signes divers D'abattement, d'espérance ou de joie; Que ce cristal reçoit et rend d'abord Et son regard , et son geste , et son port. Autant de fois que sa tête secoue Ses longs cheveux où le Zéphyr se joue ,

Et qu'envîrait la déesse des bois ; Autant de fois, dans le miroir des ondes, Il voit aussi leurs boucles vagabondes Flotter sans ordre autour de son carquois. Chaque attitude a des grâces nouvelles , Et la naïade , à chaque mouvement , Semble toujours , sous des formes plus belles , Se reproduire aux yeux de son amant.

Trop ébloui des charmes qu'il voit naître , De ses transports bientôt il n'est plus maître : Sa main s'avance, il cherche, il veut saisir. Au sein des flots , l'objet de son désir , Et déjà même il le touche , il l'embrasse ; Mais l'eau se trouble , et l'image s'efface '. « O nymphe! arrête. Elle fuit. Malheureux! « Je la fais fuir par ma coupable audace ! « J'ai trop osé. Je vois, amant fougueux, « Mes feux trahir l'intérêt de mes feux. « Si cependant ma mémoire est fidelle, « Cette beauté , maintenant si cruelle , « Par des regards peu differens des miens u Semblait tantôt mieux répondre à mon zèle ; « Et quand mes bras se sont portés vers elle ,

■ Turbavit a(|uas , obscurat(ue molo

Reddita forma lacu esl

Ovide , Métam. , liv. 3.

L'eau se trouble el Timage s'efface.

DE Saiht-Ange.

« Elle a vers moi paru lever les siens :

« Je les ai vus; d'une ardeur mutuelle ,

« J'ai vu son front et le mien s'approcher,

« Nos mains s'unir, nos lèvres se chercher ' :

« Elle m'aimait. Par quel caprice étrange

« Disparait-elle? et d'où vient qu'elle change? »

Il dit et pleure. A la fin le ruisseau , En se calmant , ramène de nouveau De sa beauté l'image fugitive :

a Reviens, dit-il, ô nymphe trop craintive; « Reviens, pardonne, et bannis tes frayeurs. « Quoi! dans tes yeux, où j'ai vu la tendresse, « Il reste encore une ombre de tristesse ! « Quoi! je t'adore, et tu verses des pleurs! »

Echo surprise entendit ces paroles ; Elle arrivait. Elle avait vu d'abord Son jeune amant ^ seul , à l'ombre des saules ; Et , d'Adonis craignant pour lui le sort , Elle accourait vers ce funeste bord ; Elle accourait , hélas ! pour le défendre ! Mais , à ces mots qu'elle a trop su comprendre ,

•* Cupit ipse teneri ;

Nam quoties liquidis porreximus oscula Ijmphis , Hic toties ad me resupino nitilur ore.

Métam. , \\y. 3.

A mon amour loin de se refuser.

Sur Tonde chaque fois que j ^imprime un baiser, Chaque fois de la mienne il approche sa bouche.

DE SilUT-AnCE.

Loin d'approcher, elle vole, en courroux, Cacher sa honte et ses transports jalouv Dans l'antre même où l'ingrat dot l'attendre. Echo , de là peut le voir et|rentendi'e. Lui, sans la voir, suit une autre beauté. Une autre , ô ciel ! efface de son âme L'aimable objet de sa première flamme ; De cet objet dont il fut enchanté , Dans sa mémoire aucun trait n'est resté ; Sa chère Echo n'est plus dans sa pensée ; Il a^ perdu , sur ce bord détesté , Tout souvenir de son ardeur passée ; Pour lui, cette onde est celle du Léthé.

Echo s'indigne; une fureur égale Contre Narcisse et contre sa rivale Subitement s'allume dans son cœur ; Mais par degrés cette ardente fureur Tombe , s'apaise, et ne laisse après elle Que la tristesse et la douleur cruelle : Ce cœur plus calme en sent mieux son malheur Tranquillement, sans détourner la vue , Long-temps elle ose observer avec soin Son infidèle ; elle ose être témoin , ( Spectacle affreux , spectacle qui la tue ! ) Témoin constant des gestes , des discours , Des trahisons de cet amant volage !

Mais, tendre Echo, plus il te fait d'outrage, Plus tu promets de l'adorer toujours.

CHANT QLATRIEMK. 117

Elle succombe à ses vives alarmes ; Faible, abattue, elle verse des larmes.

L'amour, vainqueur de ses ressenti meus. Lui peint encor Narcisse plus aimable ; Et, dans son cœur pardonnant au coupable , Elle s'écrie : « Accours, viens , je t'attends. « Volons , dit-il ; ma naïade m'appelle , « Elle m'attend au fond de ses roseaux. « O doux espoir ! » En achevant ces mots. D'un nouveau fcAi son regard étincelle , Et sur la rive il dépose à la fois . Ses vêtemens , son arc et son carquois.

Le front couvert d'une rougeur divine.

Echo le voit , avec un œil confus :

Echo l'admire. Aux trésors répandus Sur le satin d'une peau'blanche et fine , On le prendrait pour le fils de Vénus. Ainsi que lui, l'Amour est plein de charmes; L'Amour est nu, l'Amour porte des armes. Mais disons vrai : Narcisse a par dessus ' Un avantage aux yeux de son amante :

Car, après tout, cet Amour que l'on vante N'est qu'un enfant; Narcisse ne l'est plus. « Quoi ! ma rivale ! Ah! grands dieux ! Ah ! perfide !

■ Cet adverbe , qu'admet à peine le style familier , est une négligence d'autant plus impardonnable , que les vers où elle subsiste sont pleins de grâce. Nous pensons que Malfilàtre l'eut corrige'e , si la mort lui en ent laissé le temps.

« Tu veux la suivre en sa grotte liquide !

^« Je cours à toi. Je ne souffrirai pas »

Echo troublée , en désordre , éperdue , Frappant son sein , meurtrissant ses appas , Voulait courir. Une force inconnue Soudain l'enchaîne ; un dieu retient ses pas. Un dieu? Que dis-je? implacable déesse, C'est toi , Junon , qui la poursuis sans cesse. Pâle , étonnée, elle sent ses cheveux Avec horreur se dresser sur sa tête ; Son sang glacé dans ses veines s'arrête. Vers son Narcisse elle tournait les yeux ; Tournés vers lui, ses yeux sont immobiles. Déjà ses mains, son cou, ses pieds agiles Avaient perdu le jeu de leurs ressorts ; Chaque moment endurcissait son corps :

Froide , en un mot , livide , inanimée , Vous l'eussiez crue en marbre transformée. Elle l'était. Le destin toutefois ' Laisse exister et son âme et sa voix.

Son âme libre , habitante légère Des antres verts, des vallons et des bois, A conservé son premier caractère.

Trop curieuse , elle avait écouté Ce qui devait pour elle être un mystère ;

» Celte transition brusque et inattendue est très heureuse^ voilà encore un de ces tours poe'tiques que trouve le génie 5 ce ne sont pas des mots bizarres et ampoulés dont l'union met le lecteur à la torture , toute la beauté de ce passage consiste dans l'arrangement de la phrase.

Trop indiscrète , elle avait répété

A son amant ce qu'il fallait lui taire ;

Elle est encor ce qu'elle avait été ;

Comme autrefois , curieuse , indiscrète ,

Elle se cache , elle écoute et répète.

Tendre sur-tout , elle aima de tout temps

A répéter les soupirs des amans.

Sensible Echo ! c'est pour nous que tu veilles ; '

Mais insensé qui t'apprend ses secrets :

Si les rochers ont toujours des oreilles ,

A trop parler ils sont aussi tout prêts.

Non cependant qu'Echo rende jamais

Nos doux propos et nos plaintes entières ;

Le sort, vengeur des maux qu'elle avait faits,

L'a condamnée à rendre désormais

Des derniers mots les syllabes dernières.

n est possible que les beaux vers de Voltaire sur le papier aient inspiré Malfilâtre :

Tout ce fatra» fui du chanvre en son temps ; Linge il devint par Tari des tisserands ; Puis en lambeaux les pilons le pressèrent ; 11 fut papier. Vingt tètes à Tenvers De visions à Tenvi le chargèrent ; Puis on le brûle , il vole dans les airs , 11 est fumëe aussi bien que la gloire.

Guerre civile de Genève.

a La rapidité de cette transition inattendue , dit La Harpe ,

Il est fumée aussi bien que la gloire, est admirable^ »

Que faisais-tu , toi qu'elle a tant aimé?

Pour ta chimère encor plus enflammé ,

A la chercher déjà tu te prépares ;

Déjà penché , prêt à quitter le bord ,

Les bras ouverts Arrête , tu t'égares;

Daigne un instant modérer ce transport ;

Revois l'objet dont ton âme est éprise ;

Baisse la vue. Il regarde. O surprise !

Tout le prestige est enfin dissipé.

« Ah ! malheureux ! qu'ai-je vu ? c'est moi-même ;

« Je m'abusais. Oui, c'est moi seul que j'aime.

« Je suis sans voile , et je suis détrompé.

« Je le suis trop. Quel triste jour m'éclaire I

« Dieux ennemis , qui m'ôtez mon erreur,

« Rendez-la moi , rendez-moi mon bonheur.

« Je veux encore , aveugle volontaire ,

« M'abandonner à ma douce fureur :

« Je veux encor te parler, te sourire,

« O belle nymphe ! Après toi je soupire.

« Mes vœux ardens... Mais qu'ai-^e à demander ?

« Je suis à loi , j'ai ce que je désire ;

« Que peut le ciel au-delà m'accorder ?

« Quel bien plus grand que de te posséder ?

« Ce bien pourtant est un mal sans remède.

« Narcisse est pauvre au milieu des trésors :

« Il les poursuit, et , malgré ses efforts,

« N'en jo«it point , parce qu'il les possède.

« Pour en jouir, je sens , avec eflFroi ,

« Qu'il me faudrait me réparer de moi.

CHANT QUVTHIEME. 121

« Mourons. Pourquoi ne peux-tu me survivre ? « Au noir ciseau faut-il que je te livre ' ? « Mais de nos jours s'il tranche le fil d'or, « Tu vas me suivre à la rive infernale , « Et moi, penché sur la barque fatale , « Dans l'eau du Styx je vais te voir encor '. « Ah ! c'en est fait : je sens que je succombe. « Je m'affaiblis ; je chancelle ; je tombe. »

I On reconnaît dans Ovide toutes les subtilités ingénieuses die ar discours , qui n'est rien moins que vraisemblable :

Uror amore hieî , flammas moveoque feroque ,

Quid faciam ? roger, anne rogem ? quid deinde rogabo ?

Quod cupio mecum esl : inopein me copia facit !

O ! ulinam nosiro secedere corpore possem !

Votum in amante novum : velleni , quod amamus, abesset ,

Nec mihi mors gravis est y posiluro morte dolores. Hic qui diligilur , vellem diuturnior esset; Nunc duo concordes anima moriemur in unà.

Métam. , liv. 3.

Je suis pour mon supplice amoureux de moi-même. Quel doit être le vœu de mon délire extrême ? Qui suis-je? que ferai-je? et que dois-je espe'rer? Si j 'implore , est-ce moi que je dois implorer ? Que demander ? je suis le bien que je demande. Pauvre de trop avoir , ma richesse est trop grande. Dure fatalité qui me tient sous, sa loi ! O ciel ! si je pouvais me détacher de moi ! Quel vœu pour un amant ! ô puissance suprême! Que ne puis-je de moi séparer ce que j'aime !.... Mon mal est sans remède et la mort m'en délivre. Celui que je chéris ne peut-il me survivre ? Mais il vit en moi seul et je le fais mourir.

DC SàI!IT-AXG(.

* Malfilàtre a mis en discours ce qui est en action chez Ovide. Cette idée , pleine de délicatesse quoiqu'un peu recherchée à la ma-

Il perd alors l'usage de ses sens :

* L'herbe reçoit ses membres languissans ' . Mais au moment qu'il revient à lui-même , Ses premiers soins sont pour l'ombre qu'il aime : 11 se regarde et méconnaît son teint ; Son œil se voit , et se voit presque éteint : A ses regards , son front se décolore ; 11 dépérit , consumé de douleur ' :

nière du chantre des Métamorphoses , est moins naturelle dans la bouche de Narcisse que dans celle du poète :

Tum quo((ue se , poslquam esl infernà sede receptus , In Stygiâ spectabal aquà.

^ Mètam. , liv. 3.

Sa passion le suil sur le sombre rivage

Et dans le Slyx encore il cherche son image.

■ DE Saint-Ahce.

' Ce beau vers , dans lequel le poète prête à l'herbe l'action de recevoir, a été copié par Saint- Ange .

L'herbe molle a reçu sa U-le languissante.

nie capul viridi fessum submisit in lierbà.

Mélam. , liv. 3.

" Atténua lus a more

Liquitur et cseco paulalim carpitur igue.

Et neque jam color est mixlo candore rubori.

Mètam. , liv. 3.

Ce fol amant qui meurt d'une fièvre fatale , ' Brûle d'un feu secret , se consume et s'e'leint. Il a vu te faner les roses de son teint.

.DE Saint-Asce.

CHANT QUATRIEME. i23

De sa beauté , dès sa première aurore , Un vent brûlant a desséché la fleur.

Il en gémit. A cet aspect funeste , Il lève au ciel et les yeux et les bras , Et ramassant la force qui lui reste :

Hélas ! dit-il. Echo redit : hélas ! • Ce long soupir, de colline en colline , Est envoyé dans la plaine voisine , Et retentit jusqu'à Tirésias.

Tîrésias et tout le peuple en larmes Allaient cherchant les amans fugitifs ; Mais, à ce bruit, ils redoublent d'alarmes , Et , dirigés par ces accens plaintifs , Vers le vallon hâtent leurs pas tardifs.

En peu d'instans, le vieillard même arrive. Narcisse au loin , nu , couché sur la rive , Frappe d'abord les regards étonnés.

' Quotiesque puer miserabilis , eheu !

Dixerat ; hxc resonis iterabat vocibus , eheu !

Mètam. , liv. 3.

Saint-Ange a remplacé ces vers charmans par deux lignes de prose qui ne rendent pas même le sens du latin. Ovide était un des poètes anciens les plus difficiles à traduire en vers ; une foule de pensées délicates se refusent à passer dans une langue étrangère ; ce luxe de détails poétiques , qui ne fatigue jamais dans l'original , est fastidieux dans une traduction faible. Saint- Ange , en consacrant sa vie entière à son auteur favori , est sorti à son honneur d'une entreprise qui était peutêtre au-dessus de ses forces.

Ou voit sa tète hors du bord avancée ' , Sur le courant tristement abaissée , Et ses cheveux aux vents abandonnés.

Nise et Chloris y courent avec zèle ; Dircé les suit ; Doris plus vive qu'elle , L'honneur des bois , la chasseuse Doris * Passe de loin Dircé , Nice et Chloris. Laure aux yeux noirs , et la blonde Glycèrc , Et Célimène à la taille légère , Volent ensemble. O belle Théano !

O tendre amie , et compagne d'Echo !

En l'appelant, tu cours à son Narcisse. Echo voudrait, sensible à cet office, Nommer ton nom : la nymphe , au lieu du lien , En t'écoutant , ne redit que le sien.

Laissant enfin les autres en arrière ,

> Ce vers n'est pas exact : l'A dans le mot hors est aspirée. Nous avons déjà remarqué une faute semblable au commencement du premier chant. La différence est que celle-ci ne peut être attribuée qu'à la négligence de Malfilàtre , tandis que l'autre semble avoir été faite à dessein. Dans tous les cas, « il y aurait, comme dit M. Collin de « Plancy , de l'absurdité à rechercher avec une froideur grammaticale « les taches légères que l'on peut remarquer dans quelques vers d'un « poèrne semé de tant de beautés. On ne lit pas les ouvrages des grands « hommes pour apprendre la prosodie ou la grammaire. « M. Collin de Plancy pouvait ajouter qu'il y aurait de l'injustice à juger avec trop de rigueur une production estimable à laquelle la mort de l'auteur n'a pas permis de mettre la dernière main.

» C/MW5eiMe s'emploie rarement, il n'est pas d'usage en poésie j la mesure a empêché de se servir du mot plu» harmonieux de chasseresse.

Près du ruisseau , lu parviens la première. Tu vois Narcisse , ou plutôt , justes dieux ! Narcisse était invisible à tes yeux.

« O mes amis , mes compagnes fidèles ! « Venez , cherchons : cet enfant merveilleux « A disparu sans sortir de ces lieux. » Chacun s'empresse , à ces tristes nouvelles ; Même aux plus lents l'ardeur donne des ailes ; On vient , on cherche an milieu des roseaux , Et sur la rive , et jusqu'au fond des eaux , De ce beau corps on ne voit nul vestige. Mais, tout à coup , par un autre prodige , Du sein de l'herbe , il sort avec éclat Un bouton d'or , sur une longue tige , Bordé de fleurs d'un tissu délicat, Feuilles d'argent , qu'un léger souffle abat : Plante agréable et de frêle existence , Enfant de Flore , à peu de jours borné , Doux , languissant , symbole infortuné De la froideur et de l'indifférence.

De toute part, le Narcisse nouveau Croissait déjà sur le bord du ruisseau. En gémissant, les belles le cueillirent, A leur côté, le placèrent , et dirent ' : » Que notre sein lui serve de tombeau ! »

> A leur côté est txivial. Ce mot , pris dans cette acception , ne peut être ennobli par la poésie élevée. Ces nymphes , le bouquet au coté y figureraient mieux dans une chanson.

Mais, ô douleur ! elles flairaient à peine La fleur récente ; à peine , avec ardeur , Leurs vifs époux que cet exemple entraîne Jaloux aussi d'en connaître l'odeur , La respiraient d'une indiscrète haleine , Tous, de Junon victimes à leur tour , Dans la vapeur de ce jeune calice , Puisèrent l'âme et l'esprit de Narcisse , Et l'amour-propre et l'oubli de l'amour. Tous, du poison sentant déjà l'ivresse , Cherchent sa source , et dans l'eau dont il sort Vont à l'envi se contempler sans cesse ; Le plus grand nombre y rencontre la mort ; Le reste ( ainsi le voulait la déesse ) Survit, hélas ! pour un plus triste sort; Vivre insensible est une mort cruelle Que chaque jour, chaque instant renouvelle. N'avoir du moins de sensibilité Que pour soi-même, et dédaigner les autres , N'aimer enfin la grâce , la beauté , Les agrémens qu'autant qu'ils sont les nôtres. C'est être mort pour la société.

Tel fut ce peuple. Il changea de nature. Et prit une âme indiff'érente et dure.

O nation trop digne de pitié !

Qu'est devenu ce sentiment intime , Par qui tout vit, qui fait l'homme et l'anime? Qui, sous les noms d'amour et d'amitié.

Tenant chacun l'un à l'autre lié.

De l'univers est le moteur sublime ; Ce sentiment , qui , par de prompts ressorts , Pour nos pareils excite nos transports, Et hors de nous sait emporter nos âmes? Déjà ce feu n'élance plus ses flammes : Trop concentré , loin de tendre au dehors , En sens contraire , il tourne ses efforts. Tout votre amour se tourne vers vous-même. Eh bien ! allez , contentez vos souhaits ; Connaissez-vous , admirez vos attraits.

Ils se livraient à ce plaisir suprême , Et commençaient d'en jouir à longs traits, Quand de Junon l'agile messagère Glisse dans l'air , sur une aile légère. De ses couleurs le mélange éclatant Brille à sa suite; il peint, dans un instant. L'immensité des célestes campagnes , Descend en arc au dessus des montagnes , Touche les pins , les chênes , et parait, En l'éclairant, embraser la forêt.

Le ciel s'ébranle. Une voix trop connue , La voix d'Echo , dans ce vallon secret Se fait entendre , et répète à regret Ces mots tonnans , qui sortent de la nue : « Junon l'emporte et Vénus est vaincue. » '

L'Amour , dès lors , pbur jamais disparut ;

Tirésias de douleur en mourut ;

El ses enfans, dont sa douce sagesse ,

Avec bonté , dirigea la jeunesse ,

Ces cœurs ingrats , loin de donner des pleurs

A ce vieillard , qui , par trop de tendresse ,

Finit ses jours, en pleurant leurs malheurs,

L'abandonnant à son heure dernière ,

Le laissant seul achever sa carrière,

Ne songent plus , le jour de son trépas ,

Qu'à se parer d-e guirlandes nouvelles ,

Qu'à relever , avec soin, leurs appas

Des ornemens , des secours délicats

Que prête l'art aux grâces naturelles.

Ce même esprit, cet insipide goût.

Par qui chacun , devenu son idole.

Et se compare et se préfère à tout , Régna depuis dans cette île frivole ; Et c'est de là , si l'on croit nos aïeux , Qe nos Français virent fondre chez eux Ce tourbillon de ridicules êtres , Qu'on a nommés coquettes , petits-maîtres : Narcisses vains , pour eux seuls prévenus , Paons orgueilleux , qui se rendent hommage , Insolemment étalent leur plumage , Et font la guerre aux oiseaux de Vénus.

Qui que tu sois , amant de ton image , Toi , qui , pour elle , animé d'un beau feu ,

La suis de l'œil , et la vois en tout lieu : Caresse en paix cette image chérie , Passe à ses pieds ta glorieuse vie ; Dans les miroirs , dans le plus fin cristal Cherche les traits qui ravissent ton âme , Et ne crains pas qu'on traverse ta flamme : Ce n'est pas moi qui serai ton rival.

ET

Des cinq odes qui nous restent de Malfilatre, une seule, le soleil fixe au milieu des planètes , fut imprimée de son vivant; trois, qui reposaient oubliées dans les recueils palinodiques de Rouen , ont enrichi l'édition de ses oeuvres que M. Auger fit paraître avec succès en i8o5. Une quatrième, l'ode sur le bonheur qui avait été couronnée sous un autre nom au palinod de Caen, fait partie des Poé-^ sies de Malfilatre, publiées à Caen par M. A. Gauthier, en 1823. Ces odes, à l'exception de celle du: soleil fixe au milieu des planètes qui est, de l'avis de La Harpe, un morceau achevé , n'annoncent point un talent remarquable dans le genre lyrique. On y cherche vainement ce brûlant enthousiasme, qu'on admire souvent dans Rousseau et qui a foit

134 WERTISSEMKNT

donner à Lebrun le titre de Pindare français . Une ode doit être écrite d'inspiration pour que nous ne demeurions pas froids en la lisant. L'ode est en quelque sorte consacrée à célébrer les grands événemens; le poète trouve alors dans son sujet de nobles sentimens à exprimer , des images à peindre et tous les élèmens de l'intérêt. Il est notable que le chefd'œuvre de l'ode moderne, celle que Rousseau adressa au comte de Luc pour lui souhaiter une meilleure santé, roule sur un sujet en apparence aussi bourgeois. Quel admirable génie il fallait pour en déguiser la mesquinerie , bien plus pour l'élever à la hauteur de l'inspiration. Malfilatre n'a pas assez d'imagination et de chaleur dans ses odes ; ses plans n'ont rien d'original; il s'attache trop à suivre un ordre méthodique ; il écrit un poème dont il a laboi-ieusement combiné, symétrisé toutes les parties; il n'étonne pas , il n'entraîne pas, il satisfait quelquefois ; il ne sait pas tirer parti des magnifiques sujets qu'il avait à traiter. Ce n'est pas qu'on ne puisse rencontrer chez lui des expressions neuves, des pensées heureuses et même de beaux mouvemens ; mais ces étincelles sont perdues dans une froide élégance, au milieu d'une irréprochable médiocrité. Le style qui manque d'énergie et de précision , est , quoique pur et harmonieux, dépourvu d'images; du moins y sont- elles rares. Cependant on aperçoit dans

DE L'EDITEUK. 135

ces odes le germe d'un beau talent qui demandait à être mûri par l'âge et l'étude. La fin de cette strophe, par exemple, imitée d'Ézéchiel, est superbe :

Peuple fier , du sein de tes ondes , Tu prétends régir les deux mondes , Et seul dominer sur les mers ; Dragon superbe, la tempête Bientôt écrasera ta tête Que couronnent les flots amers.

C'est une grande idée de se servir des paroles du prophète pour prédire la ruine de l'Angleterre. Ces autres vers, empruntés à la même ode , la prise du fort Saint- Philippe ., ne sont pas moins dignes d'éloges :

Quel est ce roc inaccessible , Pareil aux antiques géans, Qui presse de son poids horrible Le séjour des raànes tremblans ?

Sur son front le tonnerre gronde; De sa bouche énorme et profonde Il vomit des torrens de feux —

Un poète vulgaire ireùt point trouvé cette corn-

paraison d'une citadelle avec un géant. Le seul endroit peut-être où l'on reconnaisse le poète lyrique est cette strophe de l'ode intitulée Louis le bienaimé sauvé de la mort.

Il dit , raille vapeurs funèbres Redoublent l'horreur de la nuit ; Dans le silence des ténèbres ,

Un monstre marche, un glaive luit

Mais quel bruit? la voix du tonnerre Ébranle les cieux et la terre , La nature en pâlit d'eflVoi.

Un bras le coup part, le sang coule;

On s'écrie, on accourt en foule ; Hélas ! c'est le sang de mou Roi !

Le désordre de cette strophe ajoute à l'effet; l'attention est suspendue avec art jusqu'au dernier vers qui est un cri de douleur; la surprise, l'horreur, la pitié, s'emparent tout à coup de notre âme; le but du poète est rempli.

Malfilatre réussissait moins dans les odes philosophiques; ce genre bâtard dans lequel Lamothe est resté sans imitateurs, n'est pas né du cerveau d'un poète. En effet, quel attrait présente une suite d'odes ou plutôt de raisonnemens rimes sur la nouveauté, la colère, V amour-propre , le goût, et enfin

un cours de morale en vers. L'ode sur le bonheur , la seule de cette espèce où se soit essayé notre poète, est loin de mériter notre mépris ; elle contient des détails agréables , et quelques taches de prosaïsme sont rachetées par des passages faits de main de maître.

NOTICE

SLR

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