L'ILE DE VENUS, POÈME
L'auteur du poème de Narcisse était occupé à faire imprimer cet ouvrage, lorsqu'il a été attaqué de la maladie qui vient de nous l'enlever. Les personnes qui donnent cette édition à sa place , ont cru devoir au public et à sa mémoire d'y ajouter une pièce détachée qu'on a trouvée parmi ses papiers '. Ces essais d'un homme né pour l'immortalité serviront en quelque sorte à consoler de sa perte , et seront plus que suffisans pour donner une idée de toute l'étendue de son génie.
Ceux qui ne connaîtront M. de Malfilâtre que par ses ouvrages seront bien éloignés encore de sentir combien il était digne d'estime et combien il est
■ L'Ode du Soleil fixe au milieu des Planètes.
i PKEFACE
cligne (le regrets. Il fallait le voir de près pour être à portée de le juger; peu de gens ont eu ce bonheur. Accablé toute sa vie d'infortunes, il aimait à ensevelir dans la retraite ses peines et ses chagrins, et craignait toujours qu'ils ne fussent importuns à ceux qui en auraient été les témoins. Les amis qu'il admettait dans cette solitude ont seuls connu sa belle âme , supérieure à son génie , et ses qualités admirables , qu'il est si rare de concilier avec les talens, et qui sont cependant si propices à les relever, et même à les perfectionner.
Ses vertus , qui auraient mérité le sort le plus heureux , ont été la source des malheurs qui ont rempli sa vie d'amertume : simple, généreux , aussi éloigné de soupçonner un défaut de droiture et de probité qu'incapable d'en manquer lui-même, il donnait aveuglément sa confiance , se livrait à tous les conseils , rendait des services à tous ceux à qui il pouvait être de quelque utilité ; et ne consultant jamais le misérable état de sa fortune , il n'écoutait que son cœur et sa bienfaisance naturelle. C'est ainsi qu'en se refusant tout à lui-même, il a éprouvé
les revers qu'entraînent ordinairement la prodigalité et la dissipation.
Ceux même qui se trouvaient le plus autorisés à désapprouver sa conduite ne pouvaient s'empêcher d'en respecter les motifs et d'admirer en lui la vertu la plus pure et la plus malheureuse. Son caractère était comparable à celui de La Fontaine : aussi crédule, aussi naïf, aussi enfant que ce grand homme , il unissait comme lui le génie à la simplicité, peut-être serait-il parvenu à la même supériorité, si les circonstances lui avaient été aussi favorables.
Et qu'on ne croie pas que l'amitié nous aveugle dans le témoignage que nous lui rendons. Il sera difficile de lire ses ouvrages sans y reconnaître son âme ; ils en portent l'empreinte , et l'on sait que si le génie est parvenu quelquefois à imiter les sentimens et la vertu , jamais il n'a su contrefaire la simplicité et le naturel , dont le secret n'est que dans les cœurs simples et naïfs. D'ailleurs, M. de Malfilâtre n'a pas toujours été inconnu : plusieurs hommes célèbres , qui l'honoraient de leur estime , applaudi-
ront certainement à la justice qu'on lui rend aujourd'hui.
Tel était l'homme aimable et infortuné dont le public va recueillir l'unique héritage, et qui, condamné toute sa vie à l'obscurité, ne devait obtenir qu'après sa mort la gloire qui lui était si justement due. On ne doute pas que ce poème ne soit reçu avec applaudissement. L'ode qu'on y a jointe est déjà connue avantageusement; on l'avait insérée dans V Élite des poésies fugitives , et c'était certainement une des meilleures de ce recueil.
Le poème de Narcisse doit surtout avoir un grand succès : on y reconnaît partout un naturel charmant, une poésie facile et harmonieuse , une touche forte et légère , un art infini de se plier à tous les tons , une liaison admirable et simple dans les récits, enfin tout ce qui constitue un beau poème. Nous osons dire que le sien peut être proposé comme un modèle de goût, et qu'il est en ce genre peu d'ouvrages dans notre langue qu'on puisse lui comparer.
Cependant il ne le regardait que comme un essai
dont il faisait peu de cas, mais dont le public jugera différemment. Son intention était de travailler à un grand poème épique ; il en avait déjà choisi le sujet et esquissé le plan. Quel dommage qu'il ne l'ait point exécuté! Ses amis, qui ne lui en ont entendu parler que légèrement , ne sont pas en état d'en rendre compte; ils savent seulement que c'est la découverte du nouveau monde qu'il se proposait de célébrer.
M. de Malfilâtre avait aussi l'ambition de courir la carrière du théâtre; quelques morceaux excellens répandus dans une tragédie ' qui ne porte point son nom sont une preuve des succès qu'il pouvait s'y promettre. Ses talens prodigieux et rares n'étaient pas seulement un don de la nature : il les devait en partie à la lecture des anciens dont il se nourrissait tous les jours , et surtout à celle de Virgile dont il avait fait une étude particulière. Il avait même traduit en vers les endroits les plus intéressans de ce poète : on ne craint pas d'avancer qu'il est dans cette tra-
' ClylemnesUe , imprimée à Paris en 1761 .
ducliori souvent égal à l'original; il était peut-être le seul homme en état de nous rendre Virgile avec toutes ses beautés; nous souhaitons ardemment que les gens de lettres qui ont entre les mains les différens morceaux de sa traduction mettent bientôt le public dans le cas de justifier notre jugement.
M. de Malfilâtre était né à Caen, d'une famille honnête, en 1733 ; il avait fait avec distinction ses études en cette ville, chez les Jésuites, et montré pendant sa jeunesse le germe des talens qu'il a développés dans un âge plus avancé , et qu'il aurait portés au plus haut degré de perfection, s'il eût vécu plus long-temps et plus heureux.
Il est mort à Paris le 6 mars 1 767 , après avoir souffert avec courage les douleurs les plus longues et les opérations les plus cruelles. Les sentimens de religion qu'il avait toujours montrés pendant le cours de sa vie se sont réveillés avec plus de force dans ses derniers momens. Prêt à lui faire le sacrifice de sa vie , il aurait encore désiré lui faire celui de ses ouvrages; il avait même exigé de ses amis de ne pas les laisser paraître après lui; mais nous ne
nous croyons pas obligés à remplir un engagement qu'une conscience trop délicate lui avait fait contracter. Le poème de Narcisse, qui seul pourrait être accusé de renfermer quelques libertés, nous a paru plutôt une leçon de bonnes mœurs qu'un ouvrage répréhensible. La volupté y est toujours représentée pure et innocente : et qu'y a-t-il de plus propre à corriger du vice que la peinture de l'amour vertueux ?
MCLTIS ILLE BONIS FLEBILIS OCCIDIT , WULLI FLEBILIOR QUàM MIHI.
t DE S AVINE, ancien évéque de Viviers.