ACTE I, SCÈNE XI
tent très affecté de cette maladie, procédante du vice des hypooondres; laquelle maladie, par laps de temps, naturalisée, enTieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer ou eumanie^ ou en phthisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu'une maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti mUla est curatio morbi (i), il ne tous sera pas difficile de couTenir des remèdes que nous devons faire à Monsieur. Premièrement, pour remédier à cette plélore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps , je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement ; c'est-àdire qœ les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu, de la basilique, puis de la céphalique (2), et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et qne l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sor«^ tir; et en même temps, de le purger, désopiler, et évacuer par purgatif propres et convenables, c'est-à-dire par cholagogues (3), mélanogogues, et cœtera; et comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente, ou tyie vapeur noire et grossière, qui obscurcit» infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne QD bain d'eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier, par l'eau, la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir, par le lait clair, la noirceur de cette vapeur : mais, avant toute chose, je trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique ; à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, dispositions et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les remèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquis dans nott-e art. Dixi.
SECOND MÉDECm.
A Dieu ne plaise, Monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire ! Vous avez si bien
(1) n n'y s pM moyen de guérir une maladifl qu'an ne 0(nuudt pea.
(f) La hatûique, refaie qui monte le long de U partie interne de l'oa du bras Juqii'àrazil]«be,oùéiIe ae rend. La oégiitaique^ Tune des reines dulnas, «pi'oa croyait autrefois Tenir de la tâte , et qu'on ouTrait , par cette raison , daiui le «M où la tdte arait besoin d'être soulagée. {Dictùmn. de V Académie.)
(8) Cholaçogue», remèdes propres à chasser la bile. Méltmogogues, remèdes propres à chasser la bUe noire , qne Igi anoions àppehiient mékmcofie.
SOO >f. DE POUROEATJGNAC.
discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de Monsieur; le raisonnement que tous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou et mélancolique hypocondriaque ; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu'il le devint, pour la beauté des choses que TOUS avez dites, et la justesse du raisonnement que tous ayez fait. Oui, Monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, grapMce depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie. 11 ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie (i); et il ne me reste rien ici, que de féliciter Monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou, pour éprouver l'efûcace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve tous, tnanibus et pedibus descendu in tuam sententiam (2). Tout ce que j'y voudrais ajouter, c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair, numéro deus impare gaudet (3) ; de prendre le lait clair avant le bain ; de lui composer un fronteau (4) où il entre du sel, le sel est symbole delà sagesse ; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits, album est diggregativum vista (5); et de lui donner tout à l'heure un petit lavement, pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du 8ou4agement. Fasse le ciel que ces remèdes, Monsieur, qui sont les Tôtres, réussissent au malade, selon notre intention !
MONSIEUR DE POURCEAUGNAG.
Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons ici une comédie?
(1) Diagno$e pour diagno$tique , oomuiaaanoe des symptiftines ; prognose , jugement d'après les symptômes ; thérapie pour thérapeutique , traitement de la maladie. iDictionn. de FAcad.)
(S) Dans le sénat romain , quand q;aelqa'nn , en opinant , arait ouvert on aris , •eox qui pensaient comme lui se rangeaient de son o6té , et oenz qui étaknt d'an sentiment contmire passaient du o6tâ opposé. L'action des premiers s'exprimait par cette phrase, pedtbtu ire ou deseendere in eenteîUiam alic^jua : jitatm qu'il serait impossible de traduire littéralement en français , mais dont le sens est à peu près oonserré dans l'expression fiinirée , se rangera Taiei» de quelqu'un. (A.)
(.3) a Le nombre impair réjouit les dieux. ■ Demi-vers de Virgile.
(4) Ce mot se dit d'un médicament qu'on applique sur le front pour cabner les douleurs.
(5) Sentence fort en usage dans les écoles ; c'esirà^re : Le iianc bleue la vue on la fatigue , sans doute à cause de son éclat. Cette citation à contre-sens n'est
'pas un des traits les moins comiques de cette scène.