SCÈNE III
Que le ciel à jamais par sa toute-bonté.
46 LE TARTUFK
Et de l'àme et du corps voas donne la santé ,
Et bénisse vos jours autant que le désire
Le plus humble de ceux que son amour inspire.
EUimE.
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
Mais prenons une chaise , afin d'être un peu mieux.
TARTUFE, assis.
Comment de votre mal vous sentez- vous remise?
ELMIRE, assise.
Fort bien , et cette fièvre a bientôt quitté prise.
Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ; Mais je n ai fait au ciel nulle dévote instance Qui n'ait eu pour objet votre convalescence.
ELHIRE.
Votre zèle pour moi s'est trop inquiété.
On ne peut trop chérir votre chère santé ; Et , pour la rétablir j'aurais donné la mienne.
ELMIRE
C'est pousser bien avant la charité chrétienne ; Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
Je fais bien mohis pour vous que vous ne méritez.
ELMIRE
J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, Et suis bien aise , ici , qu'aucun ne nous éclaire.
J'en suis ravi de même ; et sans doute il m'est doux , Madame , de me voir seul à seul avec vous. C'est une occasion qu'au ciel j'ai demandée , Sans que , jusqu'à cette heure , il me l'ait accordée.
ELHIRE.
Pour moi , ce que je veux , c'est un mot d'entretien Où tout votre cœur s'ouvre , et ne me cache rien. (Damis, sans se montrer, entr' ouvré la porte da cabinet dans lequel il s'était retiré, pour entendre la conversation.) TARTUFE.
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux mon âme tout entière , Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits Des visites qu'ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine ,
ACTB m, SCÂNE IIL 47
Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraine, Et d'un pur mouvement...
ELHIRE.
Je le prends bien ainsi , Et croîs que mon salut tous donne ce souci.
TARTUFE , prenant la main d'Elmire , et loi serrant les doigts. Oui, Madame, sans doute; et ma ferveur est telle...
ELHIRE.
Ouf! vous me serrez trop.
C'est par excès de zèle.
De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein , Et j'aurais bien plutôt...
(n. met la main snr les genoux d'Elmire.) ELHIRE.
Que fait là votre main?
Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse.
ELMIRE
Âhl de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
(Elmire recule son fauteuil , et Tartufe se rapproche d'elle J TARTUFE , maniant le flchn d'Elmire.
Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux ! On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux : Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire.
ELMmE.
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi , Et vous donner sa fille. Est-il vrai? dites-moi.
II m'en a dit deux mots : mais, Madame, à vrai dire. Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.
ELHmE.
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.
ELMIRE
Pour moi , je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ;
48 LE TABTUFB.
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des oavrages parfaits que le ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses pins rares merveilles :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris , et les cœurs transportés ;^
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature.
Sans admirer en vous l'auteur de la nature ,
Et d'un ardent amour sentir mon coeur atteint ,
Au plus beau des portraits où lui-môme il s'est peint.
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite;
El même à fuir vos yeux mon cœur se résolut.
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable ,
Que je puis l'aj.uster avecque la pudeur ;
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande -,
Mais j'attends iCn mes vœux tout de votre bonté r
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir, mon bien , ma quiétude ;
De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
Et je vais être enfin , par votre seul arrêt.
Heureux si vous voulez , malheureux s'il vous plaît.
ELMIRE
La déclaration est tout à fait galante ;
Mais elle est , à vrai dire, un peu bien surprenante.
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein.
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
Un dévot comme vous, et que partout on nomme...
Ah! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme; Et , lorsqu'on vient à voir vos célestes appas , Un cœur se laisse prendre , et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi parait étrange : Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange; Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais , Vous devez vous en prendre à vos charmants attrait». Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine De mon intérieur vous fûtes souveraine ; De vos regards divins l'ineffable douceur Força la résistance où s'obstinait mon cœur;