ARGANTE, SCAPIN
SCAPIN, à part.
Le voilà qui rumine.
ARGANTE, Se croyi^nt seul.
Avoir si peu de conduite et de considération ! S'aller jeler dans un engagement comme celui-là! Ah ! ah ! jeunesse impertinente !
Monsieur, votre serviteur.
ARGANTB.
Bonjour, Scapin.
Vous rêvez à l'affaire de votre fils?
ARGANTB.
Je t'avoiie que cela me donne un furieux chagrin.
Monsieur, la vie est mêlée de traverses ; il est bon de s'y tenir sans cesse préparé ; et j'ai ouï dire, il y a longtemps, une parole d'un ancien que j'ai toujours retenue.
ARGANTB.
Quoi?
Que, pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer : se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée ; et ce qu'il trouve qui ne lui est point arrivé, l'imputer à bonne fortune. Pour moi, j'ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie; et je ne suis jamais revenu au logis^ que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières; et ce qui a manqué à m'arriver, j en ai rendu grâce à mon bon destin.
ARGANTE
Voilà qui est bien ; mais ce mariage impertinent, qui trouble celui que nous voulons faire, est une chose que je ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser.