ACTE II, SCÈNE VI. 62a
Les vers en sont-ils beaux ?
OLÉANTB.
C'est proprement ici un petit opéra impromptu; et tous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des^ manières de vers liblres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouvera deux personnes qui disent les choses» d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
ARGAN
Fort bien. Écoutons.
CLÉANTE
Voici le sujet de la scène. Un berger était attentif aux beautés d'un spectacle qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal qui de paroles inso-r lentes, maltraitait une bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage; et, après^ avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des pli^ beaux yeux qu'il eût jamais vus, versait des larmes qu'il trouva les plus belles du monde. Hélas ! dit-il en lui-même, est-on car pable d'outrager une personne si aimable? et quel inhumain» quel barbare ne serait touché par de telles larmes ? Il prend soin de les arrêter, ces larmes qu'il trouve si belles; et l'aimable bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d'une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n'y peut résister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme dont son cœur se sent pénétré. Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remerciement? Et que ne voudrait-on pas faire, à quels services, à quels dangers ne serait-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une âme si reconnaissante? Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable bergère ; et, de cette première vue, de ce premier moment, il emporte ch^z lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir déplus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée; mais la grande contrainte où l'on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage
624 LE MALADE IMAGINAIBE. .
Tadorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre; elilea obtient d'elle la permission par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. M^is, dans le même temps, on lavertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez qu'elle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger ! Le voilà accablé d'une mortelle douleur, il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre ; et son amour, au désespoir, lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa bergère pour apprendre ses sentiments, et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint , il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un père oppose aux tendresses de son amour ; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l'aimable bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée ; et cette vue le remplit d'une colère dont il a peine à se rendre le maître, il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore ; et son respect et la présence de son père l'empêchent de lui rien direquedes yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi : (il chante.)
BeUe Philis, c'est trop, c'est trop souffrir ; Rompons ce dur silence, et m'onvrez vos pensées ; Apprenes-moi ma destinée :
Faat-il vivre ? Fant-il monrir ?
ANGÉLIQUE, en chantant.
YoQB me voyez, Tircis, triste et mélancolique, Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez : Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je Eonpire f Cest vous en dire assez.
Ouais! je ne croyais pas que ma fille fût si habile, que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
CLÉANTE
Hélas, belle Philis, Se pourrait-il que l'amoureux Tircis Eût assez de bonhenr Pour avoir quelque place dans votre cœur?
ÂKGÉLIQUU
Je ne m'en défends i>oint dans cette peine extrême ; Oui, Tircis, je vous aime.
CLÉANTE. i;
O parole pleine d'appas I Ai-je bien entendu? Hélas !
Seditos-la, PhUii, que je n'en doute pas.