‹ ŒuvresChapitre 568 sur 599 · ACTE ni, SCENE ni. 6àl · texte numérisé non relu

ACTE ni, SCENE ni. 6àl

BÉRALDE.

Non, mon frère; laissons-la là : c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt ; qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez- vous donner en mariage au fils d'un médecin?

ARGAN

Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut.

BÉRALDE.

Ce' n'est point là, mon frère, le fait de votre tille; et il se présente un parti plus sortable pour elle.

ARGAN

Oui, mais celui-ci, mon frère, est plus sorlable pour moi.

Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous ?

ARGAN

Il doit être, mon frère, et pour elle et pour moi; et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.

BÉRALDE.

Par cette raison-là, si votre petite fille était grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire.

ARGAN

Pourquoi non?

BÉRALDE.

Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous voulez être malade en dépit des gens et de la nature I

ARGAN

Comment l'entendez- vous, mon frère?

BÉRALDE.

J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.

«42 LE HALADE IMAGINAIBB.

ARGAN

Mais savez-YOus, mon frère, que c'est cela qui me conserve; et que monsienr Purgon dit que je succomberais» s'il était seulement trois jours sans prendre soin de moi?

BÉR4LDE.

Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soia de Tous^ qu'il vous enverra en l'autre monde.

ARGAN

Mais raisonnons un peu, mon frère, Vous ne croyez donc point à la médecine?

BÉRALDE.

Non, mon frère ; et je ne Tois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.

ARGAN

Quoi ! vous ne tenez pas pour véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ^

BÉRALDE.

Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point une plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule, qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.

« ARGAN

Pourquoi ne voulez- vous pas, mon frère, qu'un homme en (Puisse guérir un autre?

BÉRALDE.

Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre ma^ chine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.

ARGAN

Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?

BÉRALDE.

Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent pas du tout.

ARGAN

Mais toujours faut- il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.

BÉRALDE.

Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose : et toute Texcellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil , qui vous donne-

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