ACTE I, SCÈNE IV
CLÉANTIIIS.
Mais avec cette brusquerie, Traître! de moi te séparer I
MERCURE
Le beau sujet de fâcherie 1 * Nous ayons tant de temps ensemble à demeurer !
CLÉANTBIS.
Mais quoi! partir ainsi d'une façon brutale,
Sans me dire un seul mot de douceur pour régale (1)1
Diantre ! où veux-tu que mon esprit
T'aille chercher des fariboles?
Quinze ans de mariage épuisent les paroles; Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit.
CLÉANTHIS.
Regarde, traître, Amphitryon; Vois combien pour Alcmène il étale de flamme ; Et rougis, là-dessus, du peu de passion
Que tu témoignes pour ta femme.
MERCURE
Hél mon Dieu! Gléanthis, ils sont encore amants.
Il est certain âge où tout passe; Et ce qui leur sied bien dans ces commencements, En nous, Tieux mariés, aurait mauvaise grâce. Il nous ferait beau voir, attachés face à face,
A pousser les beaux' sentiments!
CLÉANTHIS.
Quoi ! suis-je hors d'état , perfide , d'espérer Qu'un cœur auprès de moi soupire?
MERCURE
Non, je n'ai garde de le dire; Mais je suis trop barbon pour oser soupirer, Et je ferais crever de rire.
CLÉANTHIS.
Mérites- tu, pendard, cet insigne bonheur De te voir pour épouse une femme d'honneur?
MERCURE
Mon Dieu I tu n'es que trop honnête ; Ce grand honneur ne me vaut rien.
Ne sois point si femme de bien , Et me romps un peu moins la tête.
(1) Oe mot était en iuag« da temps de If olière. On le troare daiu la prem'i{>rc édition du DlctUmii»ire de TAoedémie, dcmnée en 1694.
104 AMPHITRYON
CLÉANTflIS.
Comment! de trop bien vivre on te voit me blâmer l
MERCURE
La douceur d'une femme est tout ce qui me charme; Et ta vertu fait un vacarme Qui ne cesse de m'assommer.
CLÈANTHIS.
Il te faudrait des cœurs pleins de fausses tendresses. De ces femmes aux beaux et louables talents, Qui savent accabler leurs maris de caresses, Pour leur faire avaler l'usage des galants.
MERCURE
Ma foi , veux-tu que je te dise ?
Un mal d'opinion ne touche que les sots; Et je prendrais pour ma devise :
« Moins d'honneur, et plus de repos. »
0LÉ4NTHIS.
Comment! tu souffrirais, sans nulle répugnance. Que j'aimasse un galant avec loute licence.'
MERCURE
Oui, si je n'étais plus de tes cris rebattu,
Et qu'on te vit changer d'humeur et de méthode.
J'aime mieux un vice commode
Qu'une fatigante vertu.
Adieu, Cléanthis, ma chère âme;
Il me faut suivre Amphitryon.
CLÉ.4NTH1S, seule.
Pourquoi , pour punir cet infâme , Mon cœur n'a-t-il assez de résolution?
Ah! que dans cette occasion ,
J'enrage d'être honnête femme !