‹ Œuvres nouvelles de Des Forges Maillard;Chapitre 1 sur 10 · NANTES SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS · texte numérisé non relu

NANTES SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS

ET DE l'histoire DE BRETAGNE

- 5 Oa 1962

Lettre au P. du Cerceau *.

Au Croiùc, le 3 janvier 1716.

|s vous souhaite, mon Révérend Père *, une bonne et heureuse année, accompagnée de plusieurs I autres, avec l'accomplissement de tous vos souhaits et le paradis à la I fin de vos jours.

— Ah I diroit un autre que vous, délicat hors de saison, l'élégant exorde pour un élève des Muses 1 Ventre Apollon I quel début, supportable à peine dans les lettres d'un procureur, ou dans les compliments surannés d'une grisette de la dernière volée t

Mon Dieu, mon R. P., comme nous vivons I Ce n'est point à faire parler le cœur avec vérité que les ■ Mercure de France de 1737, août, p. 17S5.

hommes d^aujourd*hui s^étudient ; mais, en revanche, on s^applique avec travail à faire dire à la bouche des termes qu^un usage trop ordinaire n^ait point décredités. Quoi ! parce que le public se sert de cette phrase, par cette seule raison je dois la proscrire ? N^est-elle pas tout énergique par le sens qu^elle renferme? et cette manière de s^exprimer, toute dépouillée qu^elle est desornemensles plus peignés et les mieux ajustés, ne paroît-elle pas dictée par Pamitié même ? N^allez pas croire, au bout du compte, qu^en vous faisant Tapologie de cette kirielle vulgaire je veuille me dispenser de vous souhaiter la bonne année en vers, suivant ma coutume. Non, non, mon R. P., je le puis, et je le puis encore avec toute la sincérité de Tamitié la plus vraye.

Qu'à mes vœux attentif, le Ciel puisse à jamais

Faire sur vous de ses bienfaits

Pleuvoir l'abondante rosée !

Que de tous vos desseins et de tous vos souhaits

La réussite soit aisée !

Que de votre tempérament La vigueur par le mal ne soit point épuisée 1

Que cet an coule heureusement 1 Que d'un pareil bonheur cent autres s'entresuivent 1

Et, puisque l'arrêt est certain

Qu'il faut tôt ou tard qu'à leur fin Tous les humains, rois et bergers, arrivent.

Qu'après avoir rempli votre illustre destin,

Le Ciel aussitôt vous envoyé

D'anges cent claires légions.

Qui vous conduisent plein de joye

Dans les divines régions !

LBTTRBS NOUVELLES 3

Vous voyez, mon R. P., que je vous répète en vers ce que je vous avois à peu près d^à dit en prose. Aussi suis-je, en vers comme en prose, réellement celui de tous les hommes qui vous souhaite le plus de prospérité et de satisfaction. Vale, charissime^ etc.

Des FoRGts Maillard.

Réponse du P. du Cerceau.

A Paris, ce 2 février 1726.

Je suis très-sensible, Monsieur, à Phonneur de votre souvenir, et aux souhaits que vous voulez bien former en ma foveur au commencement de cette année. N^ayez point de scrupule sur la simplicité des termes. En fait de pareils usages, les plus simples et les plus communs sont, selon moi, les meilleurs, et je suis persuadé que le plus brillant génie ne s'expliqueroit point autrement que M. Jourdain, quand il demande ses pantoufles à sa servante, et diroit comme lui : Nicole, apponez-moi mes pantoufles.

Le petit compliment en vers que vous avez joint à la prose ne la dépare pas, et la versification m^en a paru naturelle et aisée. Je mUmagine que, quand vous Pavez fait, vous sortiez de quelque sermon dont vous étiez encore plein, car vous finissez la tirade par me conduire à hi vie éternelle. Je ne vous en dédis pas, mais je vous dirai seulement comme dans mes De profundis ^ :

Ne hâtons point, s'il vous plaît, la besogne.

DBS FORGES MAILLARD

Vous ne trouverez pas que j^aye trop hâté celle de cette réponse. Mais les commencemens d^année, en ce pays-ci, sont dérangés par tant' de devoirs, qu^on n'est pas maître de faire ce qu'on veut. Mes complimens, pour être tardifs, n'en sont pas moins sincères, lorsque je vous souhaite en général tout ce qui peut vous convenir le mieux, et que je vous assure de l'estime, etc.

NOTES

* Du Cerceau (Jean-Antoine), jésuite, poète ingénieux, spirituel, amusant, né à Paris en 1670, mort en 1730.

* Le P. du Cerceau désigne ainsi son Epître ITI, adressée « A « monseigneur VEvéque d'Angers, sur ce qu'il avoit mandé à a Fauteur que, n'entendant point parler de lui, il l'avoit cru tt mort et avoit dit nombre de De profundis à son intention. » Le poète remercie le prélat de ses De profundis, en le priant toutefois de les lui épargner désormais, car, dit-il.

De profundis semble appeler la mort ; C'est réveiller, comme on dit, chat qui dort.

Or il ne tient nullement à hâter la venue de la camarde :

Laissons la mort, sans lui hocher le frein, Paisiblement passer son droit chemin.

Assez déjà sur nos jours elle rogne :

Ne hâtons point sMl vous plaît, la besogne !

Lettre i^ de Mademoiselle de Malcrais * A un poète qui avait été volé.

Au Croisic, juin 1732.

ous m^écrivez, Monsieur, qu^on vous a volé ; vous ne pouviez vous adresser à personne qui fût plus sensible à ce qui vous touche, ni par conséquent plus portée à vous plaindre. Quoi ! Monsieur, on vous a volé ? Quel accident ! Quelle perfidie ! Quelle cruauté ! Eh ! que vous a-t-on volé, grands Dieux ! Proh ! DU immortales ! Facinus indignum quod narras ! Ce n'est point deux vers, une strophe, un madrigal, une épigramme seulement. Ciel ! c'est sur une ode entière qu'on a eu l'audace de mettre la main*. Le trait est noir, oui certes, et des plus noirs. Ce sont là de ces coups qu'un poëte supporte rarement avec patience, à moins qu'il n'ait, comme

* Mercure de 1732, juin, 2* vol., p. 1 264-1291.

DBS FORGBS MAILLARD

VOUS, Pâme bourrée d^une jacque de maille à la stoïcienne....

Sérieusement, Monsieur, votre situation me paroît triste, et d^autant plus que Ton ne croit pas toujours le plaignant sur sa déposition. C^est vainement quUl dira : « Oui, Messieurs, je fis cette strophe un tel jour, à telle heure, et la preuve, la voilà : absorbé que j^étais dans la poëtique rêverie, je me rongeai les ongles >usqu^au vif. Voyez-vous ? regardez : ces deux doigts, écorchés par le bout, sont de sûrs garans de la vérité de mes paroles. » Plus de la moitié de vos juges ne sçauroient résoudre leurs doutes, et l'on balance toujours entre le propriétaire et le voleur.

Aujourd'hui, on insulte, on pille^ on brave Apollon sur son trône même. La maréchaussée du Pinde n'a plus la force de cheminer. Plutus, le seul Plutus, sçait se faire obéir, se faire craindre, se faire rendre justice, et l'on prétend que c'est lui qui la distribue.

Si les Muses sont des nourrices, ce ne sont que des nourrices sèches ; leurs nourrissons s'attendent à recueillir un aliment qui les rassasie, mais au lieu de lait ils n'en tirent que du vent, qui les fatigue et les exténue. Ceci revient à l'endroit de votre lettre où vous dites agréablement en vers que les poètes ne moissonnent que du vent avec leur plume. Ainsi je crois qu'on les peut appeler des instrumens à vent, qui ne rendent que du vent, ne travaillent que pour

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