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du vent et ne sont récompensés que de vent. Voici une boutade de ma façon k ce sujet :
Si le vent est la nourriture
Des bourgeois malheureux du stérile Helicon, Ils devroient, au lieu d'ApoUon, Pour ne point manquer de pâture,
D'Eole le venteux avoir fait leur patron.
Mais, Monsieur, vous vous plaignez d^avoir été doué par la nature d^un mérite inutile au bonheur de votre vie *. Vous vous plaignez ! Eh, croyez- vous être le seul à qui la cruauté du sort a laissé le droit de le maudire? Ma situation, par exemple, n^est-elle point encore plus fâcheuse que la vôtre ? Je ne suis jamais sortie de ma province, presque toujours exilée dans le sein de ma patrie ; triste habitante d^un port de mer où les lettres sont, pour ainsi dire, ignorées. J'y avois un compatriote, un illustre ami, M. Bouguer ', ce mathématicien fameux que PAcadémie des Sciences, qui Ta couronné trois fois, a reçu au nombre de ses membres, au grand contentement de ses rivaux découragés ; mais il n'est plus de notre pais, le Havre de Grâce nous Va envié, et il y professe aujourd'hui l'hydrographie ; nous avons pourtant, en son frère qui remplit sa place avec honneur^ une digne portion de lui-même. Le peu de réputation que j'ai, je ne la dois qu'à moi seule et à deux cens volumes françois, grecs traduits, latins et italiens, qui forment ma petite bibliothèque. La nom-
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breuse famille dans laquelle je suis née (comme vous Tavez pu voir dans mon ode sur la mort de mon père) ne me laisse point assez de superflu pour faire le voyage de Paris. Cependant les Parisiens n^estiment point un ouvrage en notre langue, s^il n^est conçu dans leur ville, ou du moins s^il n^y a reçu les derniers coups de lime. . . .
Il me reste à vous parler de M. de la Motte ^^ dont votre lettre m^a appris la mort. J^ai remarqué dans les livres de cet Académicien un esprit exact, un jugement profond, des pensées solides, avec un certain air de probité qui ne régnoit pas moins, nous dit-on, dans son cœur que dans ses divers ouvrages. Après avoir loué ce que j^ai trouvé d^admirable en lui^ il faut que j^avoue ce qui m^a déplu. Je dis donc qu^il est trop gravement moral dans ses odes, que son stile est triste^ que la poésie languit dans ses tragédies, que ses fables ne sont point naïves, et que ce n^est que dans quelques endroits de ses opéra que je découvre les étincelles du beau feu qui caractérise le poète.
Ne passerai-je pas dans votre esprit, Monsieur, pour une indiscrète de déclarer mon sentiment avec tant de libené sur un auteur aussi célèbre que M. de la Motte ? Je suis femme, et par conséquent peu maîtresse de me taire. De plus, j^ai vu le jour au milieu d^une nation dont la naïveté et la franchise ont toujours été le partage. Mais il me souvient que vous m^engagez, sur la fin de votre lettre, à faire Pépitaphe de M. de la Motte. Je le devrois, ne fût-ce que pour
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me venger de sa politesse ' ; je le devrois, je ne le puis. Cependant, attendez, rêvons un moment. Foi de Bretonne, voici tout ce que je sçaurois tirer de mon petit cerveau :
Cy gît La Motte, dont le nom Vola de Paris jusqu'à Rome.
Étoit-il bon poète ? Non.
Qu'importe ? Il étoit honnête homme.
Nom.
^ Le poète auquel s'adresse Des Forges Maillard, caché ici sous le pseudonyme de Mlle de Malcrais, s'appelait Carrelet d'HautefeuilIe ; dans le Mercure de janvier 1732 (p. 7$) il s'était plaint qu'on eût imprimé, sous une autre signature que la sienne^ une ode composée par lai « sur M. Bouhier, évéque de Dijon. > Dans le recueil des Poésies de Mlle de Maicrais (p. 258) U y a une éf^tre de ce Carrelet à Malcrais, en l'honneiude son idylle des Hirondelles.
* Le mérite de savoir faire des vers.
' Bouguer (Pierre), souvent mentionné dans notre Introduction, né au Croisic en 1698, mort en 1758.
^ La Motte (Antoine Houdart de), poète, critique, académicien, né à Paris en 1672, mort en 1731.
' Le quatrain élogieuz de La Motte à Mlle de Makrais, dans les Poésies de Malcrais, 1735, p. 5o.
Lettre à Mlle de Malcrais de la Vigne".
A Marseille, le 12 août 1733.
s condamnerez-vous, Mademoiselle, si je prends la liberté de vous adresser une plainte que je devrois porter, ce semble, aux auteurs du Mercure ? Lorsqu^on peut remonter aux causes premières, doit-on s^arréter aux secondes? Cela me procure d^ailleurs le précieux avantage de manifester la haute opinion que j^ai conçue d^une personne
Si grata al Febo e al santo Aonio coro. Ariost. De sorte que, tout inconnu que je vous suis, j'ose me flatter de ne vous point déplaire, quand je vous rendrai compte d'un effet particulier de votre mérite. Voici de quoi il s'agit.
Une dame qui vous admire, Parlant comme Malcrais écrit, Qui vous estime et vous chérit.
Qui vous ressemble, c'est tout dire,
* Meroure de 1735, juillet^ p. 1465.
cette dame, à Tabri de la prévention, comme vous voyez, et de la flatterie, fut très étonnée, il y a quelques jours, de ne trouver dans le premier volume du Mercure de Juin (ijSS) aucun ouvrage de votre
façon ; elle eut toutes les peines du monde à revenir de sa surprise, et ce ne fut que pour se livrer à un juste dépit. Dans les premiers accès de son chagrin elle s^écria :
Quoi ! vous osez, seigneur Mercure, Vous montrer à nos yeux sans les brillants atours Dont l'illustre Malcrais vous para de nos jours? Ah ! par Apollon, je vous jure Que vous n'aurez, sans ce secours, Aucun crédit chez la race future !
Ajoutez, Mademoiselle, à cette aimable saillie tout ce qu^une femme véritablement piquée, qui a de Tesprit et qui s'en sert , peut dire en pareille occasion, où-Pattente d'un plaisir n'a servi qu'à en rendre la privation plus vive et plus sensible. Ce sentiment, dont la vérité avoit pour garant le goût et les lumières de la dame, n'eut point de peine à trouver des approbateurs; il fut même le père de plusieurs autres, dont l'expression alarmeroit sans doute votre modestie. Je ne sçaurois toutefois passer sous silence une réflexion aussi juste qu'elle est naturelle :
Au cher La Roque ^ tous les ans, Le Mercure produit bel argent, beau suffrage,
Et produira bien davantage Si vous l'ornez toujours de vos écrits charmans.
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Mais si cet amusant volume Se voit privé des jeux de votre aimable plume ,
En bref s'en perdra le débit, Et La Roque à bon droit un jour pourra vous dire : c Votre amitié, Malcrais, n'a servi qu'à me nuire ! c La Roque, qui Feût cru ? La Vigne, qui l'eût dit ? »
A cette raison de convenance et d^intérét particulier viennent se joindre les motifs sur lesquels le public se fonde pour obtenir de vous, Mademoiselle, ce que vous ne sçauriez lui refuser sans ingratitude. Il vous a donné son approbation de la meilleure grâce du monde (un autre diroit que vous la lui avez ravie), vous Paviez méritée, mais il serait beau à vous, quœ quidem inter Minervœ sequaces tantum extulisti caput
Quantum lenta soient inter viburna cupressi, de lui donner de plus en plus de nouveaux sujets d^éloge et d'exciter de plus en plus sa reconnaissance. Je me borne à vous assurer des applaudissemens qu'on vous a donnés en ce païs-ci, où Ton juge beaucoup plus par sentiment que par art, mais où, malgré la vivacité qui y est naturelle, on sent tout le prix des délicatesses.
Arnaud.
Notes.
* Le chevalier de la Roque avait le privilège du Mercure de France, il en était le directeur ou, comme on disait alors, l'auteur. »
Lettre 2* de Mademoiselle de Malerais *.
A un qui prétendait mettre Montaigne en style
moderne.
Au Groisic, septembre 1733.
{ES Essais de Montaigne ne m^eurent pas sitôt passé par les mains, Monsieur^ que je me vis au nombre de ses partisans.
J^admirai ses pensées, et je n^aimai pas moins les grâces et la naïveté de son stile. Après ce début, je puis vous déclarer à la franquette ce que je pense de l'entreprise que vous formez d'habiller Montaigne à la moderne, changeant sa fraise en tour de cou, son pourpoint éguilleté en habit à paniers, son grand chapeau en pain de sucre en petit fin castor de la hauteur de quatre doigts, etc. *.
Traduire en langue françoise un auteur original qui vivoit encore au commencement de 1592, et dont l'ouvrage est écrit dans la même langue, me paroît un projet d'une espèce singulière, et vous en convenez vous-même.
Si vous parliez de traduire en françois les poésies
* Mercure de lySS, septembre, p. 1949*1974.
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gauloises de Bérenger, comte de Provence, ou celles de Thibaudj comte de Champagne, qui rima d^amoureuses chansons en Thonneur de la reine Blanche, mère de S. Louis, à la bonne heure. Le stile de ce temps-là est si différent du nôtre quUl semble que ce ne soit plus la même langue. Mais Montaigne, on Tentend^ il n^est personne que son stile vif et varié n^enchante, et je puis sans flatterie ajuster à son sujet ces paroles d^un de/ nos vieux auteurs : C'est un bel esprit, doué de toutes les grâces, gentillesses, courtoisies et rondeurs que l'on peut souhaiter.
Ses grâces sont également partagées entre le sentiment et la diction, toute vieille qu^elle est. Quand il invente des termes, ils sont expressifs et ne sçauroient se suppléer avec le même agrément et la même force. Ses tours gascons, qui dérident sa morale, servent partout à égayer le lecteur. Ses négligences mêmes ne sont point désagréables, ce sont des ombres au tableau....
Le stile de Montaigne est un mélange d^enjoué et de sérieux, assaisonnés réciproquement Tun par Tautre ; il ne paroît point qu^il marche, mais qu^il voltige : au lieu que le vôtre, cheminant d^un pas grave et composé, représente un magistrat qui marche en procession, et dont la pluie, la grêle et la foudre ne dérangeroient pas la fière contenance. Par exemple, Montaigne dit :
Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que Vhomme ; il est mal aisé d'y fonder jugement constant et uniforme.
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Ce qui est ainsi paraphrasé dans votre traduction : « Au reste, il ne manque pas d^exemples contraires à ceux-ci, ce qui fait voir i^nconstance et, si cela peut se dire, la variation de Thomme ; dans les mêmes circonstances, il agit différemment et reçoit des mêmes objets des impressions tout opposées, d^où il s^ensuit qu^il n^est pas sûr d^en juger d^une manière constante et uniforme. »
La traduaion est plus polie et plus déployée, mais Poriginal est plus vif et plus dégagé. Et cet ori" dqyantj qu^en avez-vous fait? cet ondoyant qui vaut seul tout un discours?...
Notes.
*■ L'idée bizarre de travestir Montaigne en style du XVIII* siècle avait été exposée dans le Mercure de lySS, 2* vol. de Juin, p. 1279-1290, avec la traduction des chap. I, II, IV du livre I*' des Essais, L'article n'est pas signé. Il doit être de l'abbé Trublet ; car, dans le Mercure de Novembre lySS (p. 2352), en répondant aux critiques de M"* de Malcrais et lui annonçant qu'il renonce au travestissement projeté,rauteur dece projet dit: «Je « pense à faire imprimer plusieurs petits écrits que j'ai compott ses sur diverses matières. Ce recueil aura pour titre : Essais a sur divers sujets de littérature et de morale.» C'est précisément le titre de l'ouvrage de Trublet, dont la première édition parut peu de temps après. Cette réponse débute, d'ailleurs (Ibid. p. 2337) P^^ ^^ grandes louanges de M"* de Malcrais.
Lettre à Voltaire (extrait) *
A Montbrison, le 4 avril 1736.
[oNsiEUR, il y a environ quatre mois que je fis les trente premiers vers de TEpître que j'ai rhonneur de vous adresser. Les embarras m^nondant de tous côtés, je fus obligé de demeurer en chemin. Depuis quinze jours^ cet essai m^étant tombé sous la main et les idées s* enfilant d^elles-mémesy je me suis vu à la fin d^une Lettre* qui vous paroîtra peut-être extrêmement longue^ et qui ne le seroit pas si c^étoit vous qui Teussiez maniée.
[Suit un tableau du Forez et de Montbrison sa capitale, où se trouve le trait suivant : J
Il y a dans cette ville nombre de très*jolies femmes,
aimables de figures, polies par instinct, et galantes
par tempérament. Je ne vous en dis pas davantage :
si je vous peignois ces yeux, dont un seul rçgard
* D'après Tilifuifeiir d'autographes, 1864-65^ n« yS, (i" Janvier i865), p. 8.
pourroit faire descendre le Stilite du haut.de cette colonne où il vivoit de la grâce, vous galopperiez sans relâche, au hasard d^une pleurésie....
Des Forges Maillard *.
NOTES
« Cette Lettre f c'est TËpître en vers dont l'auteur parle plus haut.
> D'après V Amateur d'autographes, d'où nous tirons cet extrait, l'original est une lettre autographe signée de Des Forges Maillard, de 8 pages pleines in-4*, dont les 6 premières sont remplies par une Epître en vers, sur deux colonnes, d'une écriture fine et serrée. Cette Epître a été publiée dans les Couvres de notre auteur, édition de l'jSq, t. I", p. 197-215; elle a plus de 5oo vers de huit pieds.
Lettre /• à René Chevaye *.
Au Croisic, le 9 de novembre 1736.
toMMENT VOUS poitez-vous dcpuîs mon départ de Paris? Je ne vous ai point écrit, Monsieur mon très*cher ami*, pendant mon séjour à Montbrison, capitale du Forez, où j^ay demeuré dix-sept ou dix-huit mois dans Pemploy de contrôleur du dixième '. Je n^avois rien à vous mander qu^un détail d^affaires publiques qui ne vous intéressoient pas. J^aurois bien pu vous donner de mes nouvelles, me direz-vous, mais enfin c^est une chose échue, et factum infeciûmfieri nequit. Pour de la littérature, il n^en étoit plus de mention, mon occupation me vouloit tout entier : occupation laborieuse et tracassière, qui me donnoit la liberté de faire du bien et du mal ; mais j^ay sçu ne buter qu^au bien des peuples, gratuitement, et sans prétendre d^aucun la moindre reconnoissance. Ce quMl y a de gracieux dans ces sortes d^employs, c^est qu^ils attirent des déférences
* Biblioth. de Nantes, lettre autographe.
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des personnes les plus considérables qui ont besoin Hle rtiomme en place.
Pendant tout rintervalle de cette vacation, je n'ai fait que quelques chansons anacréontiques, que vous avez vues dans les Mercures, sous le nom iTune Nymphe de la mer métamorphosée en berger du pays d'Astrée, comme M. de Voltaire me nommoit dans une lettre qu^l m^écrivoit à Montbrison '. J'ay aussi fait une lettre philosophique de quatre cens vers, que j^addresse à ce célèbre auteur, une autre lettre en vers à M. le comte de Rivarol, brigadier des armées du roy, sur un vol qui lui fut fait, et une requête^ en vers aussi, à M. de Fulvy, frère de M. le Contrôleur général ^, pour lui demander une gratification à cause des peines que m^a donné mon employ, laquelle gratification m^a été octroyée de 200 ^ que je n^ai point encore touchées.
Depuis la suppression de mon employ, j^ay demeuré Tespace de trois mois en différentes maisons de campagne de personnes aimables et distinguées *. Là je me suis appliqué à faire Tessai du genre dramatique. J'ay composé une comédie en prose en trois aaes, dont le sujet est singulier ; elle est pleine de mœurs ; comme il s'y trouve beaucoup de jeu et de badinage en plusieurs scènes, elle ne conviendra qu'au Théâtre italien ; vous y verrez que je ne donne aucune entorse à la bienséance. Je Tenvoyray au premier jour à MM. Greslan et Bertrand *, et je leur manderai de vous la faire tenir cachettée par une voye sûre que vous leur indiquerez ; vous sçavez que
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ces sortes d^ouvrages demandent du secret. J^ay un ou deux autres sujets de comédie ; je dresserai en prose le plan de la première que je veux faire en vers en un acte, et je vous en envoyrai le canevas. Je ne compte y travailler que vers la fin de décembre.
Je serai en Breugne jusqu^à la fin d^avril ou au commencement du mois de mai ; après quoi je retournerai à Paris.
Je vous envoyrai aussi mes poësies diverses pour en faire un triage, affin d^en donner un second volume sous mon nom ; je ne me soucierai pas de la grosseur du second volume, pourvu quMl s^y trouve de Pamusant et du délicat.
M. Titon du Tillet, à qui M. de Senecé ' a envoyé ses poêlsies, me les a remises, pour en faire un choix et en donner un volume quand je retournerai à Paris. Quand vous serez à Nantes, je vous ferai part aussi de ce manuscrit. J^allai voir ce po^te presque centenaire quand je passai à Mâcon, et je lui donnai un exemplaire de mon livre. C^est un homme dont Pesprit est encore assez agréable, mais dont le corps n^a plus de force ; il me reçut à merveille et voulut m^engager à passer quelques jours avec lui.
Je vis aussi à Dijon le président Bouhier ', qui est maître de la plus belle bibliothèque que puisse avoir en propre un particulier. Je fus régalé à Lyon par M. Brossette, auteur des commentaires sur Despréaux, avec qui j^ay été en commerce de lettres. Les MM. Gacon, frères du Poète sans fard •, m^ont aussi
reçu chez eux pendant trois semaines avec de grandes marques d^amitié.
Voilà à peu près les gens de lettres que j^ay vus pendant mes voyages. J^oubliois M. Coquard, avocat et poète de Dijon *", qui vint souper avec moi et qui me pria d^aller passer quelques jours avec lui en revenant du Forêts ; mais je pris ma route par la Loire, et j^ay fait plus de cent soixante lieues sur cette rivière.
Dites moy à votre tour, mon très cher amy, comment vous avez passé le temps, et si les Muses se sont approprié quelques-uns de vos moments, dont la jurisprudence vous a permis de disposer. Madame Chevaye est-elle en bonne santé ? Votre famille estelle nombreuse ? Serez-vous encore longtemps dans vos pourpris de Clisson ?
J^attends de vos nouvelles. Je suis du meilleur de mon cœur, Monsieur mon très cher et véritable ami, votre très humble et très obéissant serviteur,
Des Forges Maillard**
NOTES
*■ René Chevaye, né à Nantes le 24 avril 1698 d'une vieille famille bourgeoise ; auditeur à la Chambre des Comptes de Bretagne; lettré délicat, bibliophile distingué, poète latin et français, très lié avec Des Forges Maillard et avec Bertrand, dont nous parlons dans la note 6 ci«dessous. Chevaye habitait fréquemment une belle maisoi) de campagne qu'il avait à Clisson, où il paraît même s'être fixé tout à fait vers 1740 et où il
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mourut le 3o décembre 1766. — Outre Chevaye, cette Lettre n* VI nous fait connaître la plupart des amis et des relations littéraires de notre auteur. Comme elle est autographe, nous en reproduisons exactement rorthographe, conformément au désir exprimé par Des Forges, ci-dessous Lettre n* XXXVUI.
' Dans la préface du recueil de ses Œuvres de lySg, Des Forges dit (p. xxxiu) que son « séjour dans le Forez fiit d'environ trois ans. » On voit qu'il se trompe de moitié : erreur oonc^ vable, car il était alors séparé des événements par plus de vingt années. Il y a dans cette préface d'autres inexactitudes de ce genre. — Le dixième était un impôt exceptionnel, fort lourd, qui fut mis en France au mois d'août 1734 pour soutenir la guerre contre l'Empire, et qui, cette guerre cessant, cessa au mois d'août 17^6, ce qui entraîna la suppression de l'emploi de Des Forges Maillard, comme il le dit plus bas, et son retour au Croisic.
' De Vassi en Champagne, le 23 juillet 1735. Des Forges a publié cette lettre de Voltaire dans ses Œuvres, édit. 1759, t. I", préfoce, p. XXXII. Elle est aussi dans la Correspondance générale de Voltaire, mais avec la date de février 1735.
^ De ces trois pièces, les deux dernières n'ont pas été publiées, du moins dans les Œuvres de l'auteur; la première est justement l'Epître à Voltaire dont il est question dans la Lettre précédente n* V.— Le comte de Rivarol habitait le château d'Ecotai près Montbrison. — M. Orry de Fulvy était frère de Philibert Orry, comte de Vignori, qui fut contrôleur général des finances de 1730 à 1745; ce Fulvy, conseiller d'Etat, fonda à Vincennes de ses deniers la fabrique de porcelaines qui devint plus tard la célèbre manufacture de Sèvres.
s Des Forges avait donc quitté Montbrison au moins dès le commencement d'août 1736.
* François-Séraphique Bertrand, né à Nantes le 3o novembre 1702, mort dans la même ville le i5 juillet 1752 ; avocat et procureur du roi près la juridiction de la maréchaussée ; esprit distingué et très cultivé, savant jurisconsulte ; très ami de Des Forges Maillard et de René Chevaye dont il partageait la passion pour l'étude, pour les lettres et pour les livres ; il a laissé un petit volume de Poésies diverses, imprimé en 1749 ^ L^dt chez frameniotena (c'est-à-dire, à Nantes chez Antoine Marie), où on trouve, entre autres, de très jolies épigrammes. — Pierre
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Greslan, né aussi à Nantes le 20 mai 1702, mort le 3 décembre 1768, avocat^ échevin de Nantes, puis sous-maire et procureursyndic de cette ville, ami de Des Forges et, comme lui, très lié avec Bertrand et Chevaye, est le principal auteur de l'article Nantes inséré dans le Dictionnaire des Gaules d'Expilly, monographie développée et excellente» réimprimée par M. Dugast- Matifeux dans le volume Intitulé Nantes ancien et le pays nantais (Nantes, Morel, 1879» P* in-8*).
' Senecé (Antoine Bauderon de), poète fort agréable, né à Mâcon en 1643, mort en 1737. — Sur Titon du Tillet, voir la note I de la Lettre VIII ci-dessous.
* Sur le président Bouhier, voit la note i de la Lettre IX cidessous.
9 Gâcon (François), poète médiocre, né à Lyon en 1667, mort en 1723, avait publié en 1696 un volume de satires sous le nom du JPoéte sans fard. ^
^^ Cocquard (François-Bernard), né à Dijon en 1 700, mort en 1772 ; ami de Des Forges et du président Bouhier ; a foit des vers /tançais et des vers latins, des ouvrages d'érudition et de jurisprudence.
^* L'adresse porte : « A Monsieur Monsieur Chevaye, auditeur de la Chambre des (^mptes de Bretagne, à présent à Clisson. A Clisson. n Toutes les lettres à Chevaye sont adressées à Clisson, sauf celles où nous indiquons que l'adresse est à Nantes.
Lettre à Monsieur de B.* Histoire de Mademoiselle de Malcrais *•
Au Croisic, le 29 de décembre 1736.
Jai repris mon sexe. Monsieur, et je suis redevenu homme sans équivoque. Comme ma métamorphose a fait quelque bruit dans le monde, vous ne serez peutêtre pas fâché que je vous en fasse Thistoire. Je vous développerai, pour vous amuser, une énigme qui a paru fort impliquée, quoiqu'au fond il n^ ait rien de plus simple. Je vous informerai aussi de quelques particularités qui me concernent, afin que vous ayez une esquisse de moi-même et de mon état, avant que j^arrive à Paris.
J^ai paru dans le monde pendant six ou sept ans sous le nom de M^^ de Malcrais de la Vigne, et depuis un an sous celui à^une Nymphe de la mer mé^ tamorphosée en berger du pays d'Astrée. Le public,
* Amusemens du cœur et de Tesprit, t. X, p. 121.
Bredkhac [i;n ëscoublac) Case champêtre de Des Portes Maillard.
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qui m^a trop honoré de ses suffrages, exige de moi la raison des petites supercheries que je lui ai faites, et je lui dois trop pour balancer de me rendre à ses ordres.
L^origine du premier déguisement est bien simple, comme on va le voir.
J^étois à la campagne * avec ma famille, pour y faire vendange. L^automne est une saison de plaisir dans les lieux que Bacchus enrichit de ses dons. Le spectacle des divers embarras récrée, la contrainte es bannie, les parures sont dérangées, et la négligence a des charmes ; on ne craint pas même de faire grimacer la distinction en se mêlant aux danses des vendangeurs.
Nous avions avec nous une sœur cadette, qui portoit encore le nom de sa marraine. Nous lui dîmes en badinant qu^elle étoit assez grande pour en prendre un autre> qui la tirât de Tenfance et lui donnât. Pair de grande fille :
Thérèse^ eh quoi, toujours Thérèse !
Ce nom sent la bambine, et vous êtes, ma sœur, Assez grande à douze ans pour un surnom meilleur.
Je vois que vous êtes bien aise,
Et vous faites le joli cœur, Quand de petits galans vous vont, en &riboles Que savent annoncer et la langue et les yeux, Conter leurs doux tourmens et leurs ardeurs frivoles ; Non, vous n'êtes point sourde aux propos gracieux.
— Quel surnom lui donner ? dis-je â la compagnie.
— Appelons-la Malcrais ! — D'abord on la nomma Malcrais, et pour Malcrais chacun la proclama :
S6 OBS POKGB ICAILLARD
En vain la petite, en fiirie, Pestant et pleurant, affirma En détester la seigneurie !
Ce nom de Malcrais, qaie portent quelques vignes qui font partie de notre petite fortune, ne lui plaisoit pas, et nous nous Faisions un jeu de la fïcher en rappelant ainsi.
— Eh bien, lui dis-je en riant, puisque vous n*en voulez pas, je le prendrai, tnoi, et je veux qu*on ne me connaisse dans le monde désormais que pour Miu de Malcrais de la Vigne.
Je badinai sur cette idée, et dans la semaine j'envoyai à Fauteur du Mercure quelques poésies sous ce nom' : ne comptant en vérité faire usage de ce déguisement que pendant quelques mois. L^auteur du Mercure^ quoiqu'il eût inséré plusieurs pièces sous mon nom dans ses journaux, y fut trompé luimême. Comment ne Peût-il point été ? toutes celles qu'il reçut de la part de la prétendue M^* de Malcrais avoient été transcrites par M'"^ de M*** *, ma parente et mon amie, femme de beaucoup d'esprit à qui le vieux Métellus eût pu confier un secret : précaution nécessaire, sans laquelle mon écriture m'eût trahi. Mes nouveaux ouvrages furent aussitôt suivis d'éloges galans, de fleurettes rimées, de billets doux. Les abbés et les officiers m'écrivirent des tendresses. Plusieurs auteurs m'envoyèrent leurs œuvres, et je vis ma petite bibliothèque accrue de préseos aussi curieux qu'honorables.
Ltirnivs NoinriLLU vj.
Le$ tendres Céladons, que sur la double dme Le Dieu des vers combla de ses dons immortels,
Brûloient sur mes chastes autels
L'encens délicat et sublime
De leurs hommages solennels.
On me youoit déjà de doux pèlerinages ; Les Zéphirs amoureux me fiidsoient des messages.
J^adressai à M. Houdart de la Motte une ode en prose, dan& laquelle je paraiasois convenir avec lui, contre M. de Voltaire, qu^on pouvoit faire en prose d^aussi bonne poésie qu^en vers. Il prit le change, et croyant que j*entrois de bonne foi dans le schisme littéraire dont il était le fauteur déclaré, il confondit Pironie avec la vérité et m^adressa les quatre derniers vers qui soient sortis de sa veine, la mort en ayant séché la source peu de jours après : ils se trouvent dans mon Recueil après Pode en prose. Quand je dis qu'il confondit Pironie avec la vérité, je ne parle que de son idée d^introduire la prose poétique au lieu de v^rs. Au surplus, j'estime $es ouvrages ei je respecte sa mémoire.
Pendant cette charmante métamorphose, je rece* vois les missives les plus tendres : on gémissoit sur ma destinée ; j'étois une autre Andromède que le bras du sort lioit cruellement à des rochers effroya-* blés, et tous étoient des Persées. Cent Bacchus amoureux s'apprêtoient à fendre ks ondes, pour arriver dans Pile de Naxos et pour y consoler Ariane.
Enchanté de tant d'avantageux témoignages, que je croyois prononcés par le goût sans prévention et
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publiés unanimement par Testime, je ne pus me résoudre à quitter un nom qui me paraissoit d^un heureux augure pour ma renommée. Je mourois d^envie d^étre fille véritablement, tant je me sentois chatouillé de toutes ces politesses.
La littérature est peu cultivée dans ma patrie, quoiqu'on y ait de Pesprit naturellement. La navigation est, pour ainsi dire, Tunique science dont le profit périlleux engage nos concitoyens à Tétude.
Pays environné de fiots séditieux,
Où cent termes marins, poussés jusques aux cieux,
Hisse, envergue, défrêle, amarre, amurre^ haie,
Vire au cabestan, vire, amène, cargue^ cale,
A tribord, à bâbord, s'entendent beaucoup mieux
Que les expressions frisées,
Les délicatesses pincées,
Les gentillesses tamisées,
Dont poètes et prosateurs Parsèment avec art leurs écrits séducteurs.
Très-peu de personnes y voyoient les Mercures, et ceux qui les lisoient, n'ayant pas été témoins de la plaisanterie qui m'avoit soufflé Pidée de mon déguisement, cherchoient M}^ de Malcraîs dans la ville et aux environs sans pouvoir la rencontrer. Ils me la demandoient à moi-même, et je goûtois le plaisir de la cacher à leur curiosité. Plusieurs personnes des villes voisines leur faisoiem des questions sur cette demoiselle, tous répondoient qu'ils ne la connaissoient pas et qu'elle ne demeuroit point au Croisic, à moins que ce ne fût une
habitante des ondes, qui logeât dans les rochers dont notre côte est armée, et qu^elle y eût son cabinet et sa bibliothèque.
Je ne m^étois guère écarté jusqu^alors du sein de ma patrie, et faisant nombre parmi douze enfans dans la maison paternelle, il me sembloit que le dieu GeniuSy au moment de ma naissance, m^eût condamné à y vivre éternellement. Mes plus longs voyages avoient été de petites échappées à quinze ou vingt lieues, sans quoi f eusse cru que les hommes dévoient, comme les plantes, continuer la durée de leur vie sur le même terrain qui les avoit vu naître. Un Jésuite établit un commerce de lettres entre le P. du Cerceau et moi en sortant des écoles de philosophie ; c^étoit la seule relation que j^eusse au loin, et quoique je ne Paye jamais vu, il m^a témoigné jusqu'à la mort une amitié parfaite. Dans ma province, j'étois en relation avec messieurs Deslandes et DioniSy commissaires de la Marine', qui joignent Tun et Pautre beaucoup de science acquise à beaucoup de mérite personnel. J'avois aussi commerce d'esprit avec quelques amis de Nantes qui ont toujours cultivé la belle littérature. Pendant que M. Bouguer, mon célèbre compatriote, avoit demeuré au Croisic, où il professoit Phydrographie, les jours ne m'avoient point ennuyé ; mais couronné trois fois par l'Académie des Sciences, la Renommée me l'enleva; il alla au Havre-de-Grace y professer les mathématiques; l'Académie lui fit la justice de le recevoir parmi les siens^ et je ne le vis plus. Occupé maintenant à me-
3o DBS rOUQKS lUlLLARD
surer la terre et les cieqx^ il parcourt la va&te ^ervlue des mers, associé à cinq autres illujstres de la même Académie.
Cependant, il étoit arrêté par la destinée que je verrois la capitale. M. Titon du Tillet, le patron des Muses Françaises, dont il a relevé Téclat et fixé les rangs par son magnifique Parnasse eu bronze, célèbre lui-même par sa curieuse Histoire des poètes et des musiciens et par ses Essais sur les monumens accordés aux savans^ m^envoya son ouvrage in-folio. Cette politesse occasionna un commerce de lettres entre nous ; Tamitié qui s^en mêla me déroba mon secret ; il m^offrit sa maison, j^allai à Paris.
Titon, mon cher Titon, la véritable Gloire, Qui te vit dès l'enfance aimer, suivre ses pas, Porte et grave ton nom au temple de Mémoire Au-dessus de celui du fameux Mécénas.
Je demeurai six mois à Paris, sans être connu que de très peu de personnes. M. Bouguer m^avoit fait une infidélité ; il avoit révélé le mystère à Messieurs de F*** • et N*** '. J'avois adressé dans le Mercure une idylle à M. de F***, dont il m'a voit remercié par une lettre fort obligeante. J'allai lui faire visite^ et prenant congé de lui, je fis des façons afin qu'il me laissât sortir sans cérémonie :
— Que penseroit-on de moi, me dit-il d'un air gracieux, si je laissois aller une demoiselle sans lui donner la main et sans l'accompagner au moins jusqu'à ma porte ?
Ltfrtns «oimttLieis St
J^êtDb tcujoars «hw M. Tîtcm dti TiHet, dont Tamitié s^occupoit à me procurer des momeiis agréables. Pendant l^incertitude du public sur mon vrai seie, je jouai le principal rôle dans une comédie dont la répétition est assez amusante. Je passai sur le soir au café de Gradot, à la descente du Pont-Neuf ; fy trouvai M. Melon *, connu par difFérem ouvrages ingénieux , et récemment par un livre sur le commerce, otl l^ltile s^énonce par la bouche des Grâces. On se Tarrachoit des mains quand je passai à Lyon, et le commerce florissant y vantoit son législateur. J^approchaide lui, nous nous parlâmes à Toreille, il me demanda si jft voulois qu^il m^annonçât sous mon nom de fille.
— Gardez-vous en bien, lui répondis-je le plus modestement qu^il me fut possible ; vous défriseriez mon chignon en me décoiffant, et cette catastrophe feroit tort à mon établissement dans le monde.
Quelque prière que je pusse lui faire, il refusa de s'y rendre et m'annonça pour M*^ de Malcrais de la Vigne. Cette manière de me démasquer me déconcerta, je pris la fuite et je fus à peine remarqué. Comme il badina, et qu'il eut la précaution de ne point avouer franchement qui j'étois, le bruit courut aussi-tôt que Mu« de Malcrais de la Vigne étoit à Paris déguisée en homme. On régala de cette nouvelle M*** •, magistrat généralement estimé, dont la sagesse et la vigilance font régner le bon ordre dans Paris. On lui fit un roman gaillard sur mon compte ; on lui dit que j'étois une jeune fille que le goût du
3s DIS FOROBS MAILLAIID
libertinage et de Pébat éloignoit de la maison paternelle, et qui s^étoit revêtue de Thabit d^homme pour se livrer avec privilège à ses inclinations débauchées. Il n^en fallut pas davantage pour émouvoir la mauvaise humeur de M^^*'* contre M^^ de Malcrais, et il ne parloit de rien moins que de renvoyer prendre par un commissaire.
Le Fort-l'Evéque étoit la triste résidence
L'étroit, le terrible couvent, Où Malcrais, â Tabri du soleil et du vent,
Devoit rester en pénitence,
Pour avoir fait l'expérience
Des douceurs de la volupté....
J^avois dîné le jour précédent chez P*** **, libraire y avec une demi douzaine de messieurs les beaux esprits, qu^on nomma à M*** **, qui crut aussi-tôt que tous avoient tiré pani de Taventure. Il envoya
chercher M. de B*** *■ pour vérifier la chose. Celuici Palla voir et lui protesta que, bien loin d^avoir la figure d^une fille, je portois au menton de la barbe à proportion de Tâge que je paraissois avoir, et qu^elle n^avoit point Pair d^étre postiche. L^afTaire en resta là, et la comédie finit sans dénouement. Elle me réjouit beaucoup, et j'attendois qu^on en vînt aux éclaircissemens.
On me demandera peut-être ce qui m*a engagé à donner le Recueil de mes poésies sous le nom de W^ de Malcrais de la Vigne. Les conseils de mes amis : ils me représentèrent quMtant connu sous Pen-
LSTTRBS NOUVBLLtS 33
seigne du beau sexe, il étoit à propos de continuer sous le même titre.
Après avoir passé quatorze ou quinze mois à Paris, une occupation sérieuse et peu compiatible avec celle des Muses m^appela dans le Forêts. Je fus contraint de renoncer à la littérature ; cependant cette belle contrée, le berceau des Amours, le pays natal des Grâces, me demandoit au moins quelques grains d^encens en Thonneur du dieu de la tendresse. J^y fis, en m^amusant, quelques chansons galantes. J^ reçus une lettre de M. de Voltaire, dans laquelle il y avoit ces termes : Vous êtes maintenant sur les bords du Lignon, et de Nymphe de la mer vous voilà berger d'Astrée •*. Je fus invité par cette plaisanterie de M. de Voltaire, qui m^honore toujours de son amitié, de mettre le nom quMl me donnoit à la tête de mes galantes bagatelles, que j^envoyai à Tauteur du Mercure et qu^il a eu la bonté dMmprimer.
Voilà Phistôire de ma métamorphose, Monsieur, dans laquelle le hasard a fait entrer un peu de littérature : 'fy pourrois ajouter différentes scènes plaisantes qui me sont arrivées, si je ne craignois que ce détail n^eût plutôt Tair d^un roman que d^une lettre. Je me flatte que le public m^a déjà pardonné mes tromperies en faveur de mon intention, qui n*a été que de Tamuser et de lui plaire. Ce qui m^autorlse à le présumer, c^est que je suis en relation avec la plupart des personnes qui m^ont prodigué leurs suffrages sous le nom de Mlle de Malcrais de la Vigne^ et
34 DBS FORGES MAILLARD
qu^elles me font la grâce de m^honorer de leurs lettres et de leur amitié. Inespéré que vous voudrez bien aussi me continuer la vôtre. J^ai Thonneur d'être, etc.
Des Forges Maillard.
NOTES
* Cette lettre, fort curieuse, complète et rectifie en plus d*un point l'histoire de M"* de Materais, telle que Des Forges la raconta vingt-trois ans plus tard, dans la préface du t. I*' de ses Œuvres, édit. de 1739.
* Cest-è-dire, au petit manoir de Brederac, paroisse d'Escou- Mac, à quatre lieues environ du Croisic.
s La première pièce insérée dans le Mercure de France sous le nom de M"« de Malcrais est une Chanson chantée à table au Croisic, au sujet des réjouissances faites pour la naissance du Dauphin; elle parut dans le n* d'octobre 1729; nous la publions plus loin en tête des Poésies nouvelles de Des Forges Maillard.
* M"* de Mondoret, encore vivante quand Des Forges écrivait la présente Lettre.
* André Boureau Deslandes , littérateur et naturaliste, commissaire delà Marine à Brest, né à Pondichéri en 1690, mort en 1757. — Quant à Dionis, il y a eu en France^ au XVIII* siècle, plusieurs hommes notables qui ont porté ce nom. Mais il a'agit ici, croyons-nous, de Louis-Achille Dionis du Séjour, né vers 1705, mort vers 17911 estimé comme physicien et comme jurisconsulte, et qui a laissé plusieurs ouvrages.
* Fontenelle (Le Bovier de), né à Rouen en 1657, mort en 1757, l'un de noms les plus célèbres de la littirature française. Des Forges lui avait dédié Tidylle de Corisque et Ménalis, publiée dans le Mercure de septembre 173 3, p. 1941, et dans les Poésies de Materais y p. 71.
LrrrRis nouvkli.ks
' Néricault des Touches, plus cnnnu tous le nom de Des* touches, le meilleur poèie comique du XVlll* liccle, aé k Tours en t68o, mort en 1754.
■ Melon, ou plutAt Melun, ^h conseiller su Parlement de Bordeaux ; voir Œuvres de Des Forges, édit. 1 759. 1. I", préface,
• « 1» M, Hérault, lieutenam-ginérai de police. " Prautt père, libraire sur le quai de Gesvres. " M. Hérault.
■^ De Beauchamp, auteur des Recherches mr le théâtre fraitçois, aé en 1680, mort en 1761.
'* Vo'tTtEupres de Des Forges, âjii. 1759, 1, pr£l«ccp> zxzu-
Lettre i" à Titon du Tillet * Visite de Vévêque de Nantes au Croisic,
Du Croisic, le 27 mai 1737.
ES événemens à raconter sont très-rares, Monsieur*, dans la presqu^isle où le destin m'a fait naître, et je ne sais ordinairement ce que j'écrirai à mes amis quand je prends la plume pour entretenir le doux commerce dont la poste est Torgane.
Endormi dans cette profonde solitude, et ronflant au bruit de la musique des Aquilons, concert dont les accords tumultueux ravissoient le tendre TibuUe, je ne me réveille que lorsqu'il prend envie à Calliope ou à quelque autre de ses soeurs de dissiper ma léthargie. Isolés au milieu des vagues que l'Océan roule sur nos côtes, nous n'avons point de relations avec le reste des hommes, nous vivons comme il plaît à Dieu, et prenons le temps comme il vient. Le sommeil n'est point aussi cher ici qu'à Rome
* Amusemens du cœur et de Tesprit, t. V, p. 409.
LBTTRIS NOUTKLLIS
et à Paris, où Juvénal et Despréaux ont prétendu qu^on ne dormoit qu^à proportion de la dépense qu^on pouvoit faire pour un appartement retiré et commode. L^opium et la mandragore nous sont inutiles. En un mot, ce coin du monde est Poriginal ou la copie de cette contrée dont maître François Rabelais a fait Phistoire, et où La Fontaine, son disciple, homme taciturne et qui n^aimoit pas le bruit, désiroit avec passion établir son domicile :
Et par saint Jean, si Dieu me prête vie, Je le verrai ce pays où Ton dort !
L'arrivée de l'évéque de Nantes', que j'avois connu à Paris, m'a retiré de mon assoupissement. Ce prélat a fait sa visite dans son diocèse, dont l'étendue est fort grande. Sa douceur populaire, sa charité compatissante, sa politesse attentive, le bon exemple qu^il prêche et qu'il donne, ont moissonné pour lui tous les cœurs, aussi charmés de ses manières qu'édifiés de sa conduite. Nous montâmes à cheval dix ou douze, et nous allâmes au-devant de lui à plus d'une lieue de notre petite ville.
Quelques-uns de nos concitoyens, qui s'étoient fait un juste point d'honneur de le recevoir avec magnificence, l'avoient invité à venir loger chez eux. Pour moi, qui n'ai d'autre logement que la maison maternelle, — hospice commun à douze enfants, huit frères et quatre sœurs,— je cédai aux plus accommodés l'agréable avantage de recevoir notre évêque, à qui je fis le compliment qui suit, en l'abordant :
38 DBS FCNIGB MAItXARD
Monseigneur, j'cnrois été charmé de tous offrir ma maison, à l'exemple de quelques-uns de nos magnifiques compatriotes ; mais mon inclination est malheureusement contrariée par la situation où je me trouve. Je pourrois vous dire que mes meubles ont été transportés à la campagne, qu'un subit incendie a brûlé mes tapisseries, que la tempéce a précijHté et confondu le troisième et le premier étage. Non, Monseigneur, la raison que j'ai à vous alléguer est plus véritable et plus essentielle : c^est que je n'ai point de maison qui m'appartienne, ni méipe de louage. Les poètes, que l'on compare aux cygnes à cause de leur voix mélodieuse, et aux cigales à cause de leur babil opiniâtre, vivent à l'ombre des bois et sommeillent au bord des ruisseaux. Mais, Monseigneur, si l'intention peut quelquefois représenter la chose, c'est assurément aujourd'hui, puisqu'il ne fut jamais d'intention plus vive et plus sincère que la mienne.
Ce compliment grotesque le réjouit beaucoup :
— On voit bien, me dit-il, que vous êtes fraîchement arrivé du Forêts, province voisine du Languedoc et de la Provence, vous y avez humé l'air Gascon.
Je lui répondis comme il convenoit, et chemin faisant la conversation fut égayée.
Nous nous arrêtâmes à une demi-lieue de notre ville, et comme je ne croyois pas que la joie de revoir un prélat universellement aimé fût assez marquée par mon gaillard impromptu en prose, je lui récitai les vers suivans :
Prélat, dont l'illustre naissanee N'a point enorgueilli la solide vertu,
LrrTRBS NOUYBLLBS Sç
J« Tiens, à la réîouisttnce Qu'inspire à tous les cœurs votre auguste présence:,
Mêler mon hommage ingénu.
Contemplant à longs traits son pasteur et son guide, Votre troupeau se livre au plaisir de vous voir, Et le Croisic voudroit, ainsi qu'aux jours d'Armide, Se changer en palais pour vous bien recevoir. Souffres donc, Monseigneur qui confirmez les gens,
Qu'ici ma Muse vous confirme,
Vous dise et sans fard vous affirme Que ce troupeau, sensible à vos soins diligens,
N^a point d'ouaille dont le sèlC)
L'amour et le devoir fidèle Se puissent comparer aux transports que je sens.
Notre prélat reçut ces éloges avec modestie ; il eut la bonté de mVn remercier et me promit d'y répondre. Nous partîmes après dtner pour nous rendre au Croisic, où il fit son entrée au bruit de l'artillerie et au son des cloches (ceci s'en va sans dire), accompagné d'environ trente personnes à cheval, dont la plus grande partie étoit allée à sa rencontre. Mais la plaisante aventure qui précéda son entrée ne sauroit manquer de vous divertir.
Nous fûmes devancés par un fourgon, où s'étoiem nichés nombre de laquais et de servantes; le peuple de notre ville, qui n'est pas dans l'habitude de voir des étrangers de marque, crut de bonne foi, en voyant arriver cette machine, que l'évêque étoit dedans. Voilà tout aussitôt une multitude d'hommes et de femmes à genoux, qui se poussoient et se jetoient les uns sur les autres pour être plus à portée de recevoir
40 DIS PORGM MAILLARD
sa bénédiction. Mais jugez combien ces braves dévots demeurèrent étonnés, quand ils virent sortir du fond du chariot quantité de domestiques des deux sexes, qui folâtroient en riant de leur simplicité crédule et curieuse.
Notre prélat, pendant le cours de ses visites, a donné des preuves d^un zèle infatigable : à Péglise depuis six heures du matin jusqu^à trois heures après midi| occupé à donner la confirmation et aux autres cérémonies de son ministère ; exaa au surplus à répondre de politesse à toutes les personnes de quelque considération, il s^est tellement concilié les âmes quUl n^est point de ville dans son diocèse qui n^ait extrêmement souhaité de devenir celle de sa résidence. A propos de souhaits, j^en entendis un fort rare^ que faisoit une lingère au moment où Tévéque passoit dans la rue :
— Je voudrois, disoit-elle, que Monseigneur me donnât trois choses : sa croix, sa bague, et le plus beau de ses laquais.
Ce souhait est modeste, et cette fille nous prouveroit que Pacquisition de la félicité n^est point aussi difficile que les philosophes se le persuadent.
On m^avoit promis de faire réponse à mes vers, et je reçus celle qui suit deux jours après. C^est toujours au nom de Mademoiselle Malcrais de la Vigne que Ton me régale de toutes ces gentillesses. Quelque chose que je puisse dire, il semble à tous ceux qui me connaissent que je suis réellement métamorphosé.
Cest en vain que je m^écrie : Parbleu, Messieurs,
LKTTRBS NOUVELLES 4I
examinez, nec habet mento merafemina barbant, — Un homme en place est le dépositaire d^une longue lettre ', dans laquelle je rends compte au public des causes d^un déguisement, qui ne doit son origine qu^au hasard et à une raillerie naive et sans malice qui m^amusa à la campagne.
Réponse à Mademoiselle de Malcrais de la Vigne^
par Vévêque de Nantes.
Illustre de Malcrais, dont la Muse éloquente Sait avec art prodiguer son encens, Tes vers, ton esprit, tout m'enchante.
Mais comment répondrois-je à de si doux accens ? Il laudroit en ce jour, pour le faire avec grâce, Qu'en ma faveur Apollon libéral De mon palais épiscopal
Fît un nouveau Parnasse ; Ou que, parmi ses nourrissons M'assignant une place, Il me donnât, par toi, de savantes leçons.
Charmante Muse de la Loire, A quoi bon d'ailleurs plus long-tems De tes rares talens Préconiser la gloire ?
Tes nobles qualités, tes célèbres écrits.
Malgré l'effort des ans, conserveront leur prix Et t'éterniseront au temple de Mémoire.
A vous parler franchement, Monsieur^ je ne me crois pas médiocrement honoré de me voir laurea donatum non pas Apollinari, comme dit Horace, mais episcopali.
4a OIS FOKOIS MAILLARD
M. le comte de Vérac, qui tient une des premières places de notre province, s^est trouvé ici en même temps qye Pévéque de Nantes. C^est un jeune homme qui n^a que dix«»neuf ans^ et qui îoint le bel esprit à la belle figure.
Nous vîmes aussi, ces joufs derniers, dans notre ville deux Académiciens astronomes, qu^on dit être partis de la capitale pour perfectionner la carte de France. Quelqu^un, qui prétend le tenir de bonne, main, m^a fait entendre que cette besogne n^étoit pas Tobjet de leur voyage, mais que, Pessieu ou Va^^e du monde s'^étant faussé -r. ce qui causoit du dérangement dans les saisons depuis plusieurs années, — ces messieurs erroient dans Tunivers afin de prendre les dimensions nécessaires pour redresser cet axe : après quoi le printems commencera régulièrement le 22 de mars, et Phiver le 22 de décembre.
J^espère, Monsieur, que le mélange de cette Lettre pourra vous amuser, et que vous voudrez bien vous dérober à vos savantes occupations pour vous réjouir un moment avec celui dont le coeur vous est tout dévoué. J^ai rhonneur d^étre etc.
Des Forges Maillard.
NOTES
* Titon du Tillet (Evrard), né en 1677 et mort en 1762 à Parts ; fils de Maximîlien Titon^ seigneur d^Ognon, directeurgénéral doB manufiictares et des magasins dVirmes du roi. Titon du Tillet fut successivement capitiÛA« 4e dragoa^
LBTTIUES NOUVELLES
maître d'hôtel de la duchesse de Bourgogne (1697 à 1712) et après la mort de cette princesse, commissaire des guerres. Sa fortune lui permit de satisfaire son goût très prononcé pour les lettres et les arts, et d'assister largement les littérateurs et les artistes. Des Forges, entre autres, pendant près de trente ans (de ij3'6 k 1762) éprouva sous toutes les formes les e£kts de sa constante et généreuse amitié : il fut, entre autres, hébergé et défrayé à l'hôtel de Titon pendant ses deux premiers séjours à Paris, l'un de 1733 à 1735 (voir ci-dessus p. 3o à 33), l'autre en 1737- 1738. Titon est surtout connu pour avoir hit exécuter à ses frais un ouvrage en bronze d'une dizaine de pieds de hauteur, représentant le mont Parnasse décoré des effigies des principaux poètes français; ce curieux monument se voit aujourd'hui dans une des salles de la Bibliothèque Nationale. Titon en a expliqué le dessein dans un volume in-folio intitulé : Des* cription du Parnasse français exécuté en bronze, suivie d'une liste des poètes et des musiciens ressemelés sur ce monument ; Paris, 1732 et 1760. Il est aussi auteur d'un Essai sur les honneurs et sur les monuments accordés aux illustres savants pendant la suite des siècles, Paris, 1734^ in- 12.
^ Mgr Turpin de Crissé de Sanzay (Christophe^Louis), qui occupa la siège épisçopal de Nantes du 17 octobre 1723 au 29 mars 1746.
' C'est la Lettre n* VIÏ ci-dessus, adressée à M. de B***, datée du 29 décembre i736, mats qui ne fot imprimée qu'en 1741, dans le tome X des Amusemens du cœur et de Vesprii,
Lettre i* au président Bouhier *
A Paris, le a6 de septembre 1737 1.
OTRE traduaion des Tusculanes avec les notes est fort estimée à Paris, comme tout ce qui sort de votre plume Test et le doit être. J^en al lu quelque chose chez un de mes amis, qui Ta achetée. Vous en avez fait présent à quelqu^un, qui se trouva par hasard chez un libraire où étoit M. Tabbé d^Olivet, votre associé dans le travail de cette traduction. On parla de votre ouvrage, et ce quelqu^un dit avec une vanité raisonnable :
— M. le président Bouhier m^a fait Thonneur de m^en donner un exemplaire.
— Vraiment, dit M. Tabbé d^Olivet en rabatant ses sourcils, M. le président Bouhier est bien libéral ! Il n*a qu^à donner tous les exemplaires, on n^en vendra plus.
Comme chacun connoît, ou par soi-même ou par relation, la douceur balsamique et melliflue du carac-
* Bibl. Nat., Ms. fr. 24410, f. 410 R*. Lettre autographe.
LirniISS NOUTBLLBS
tère de Pabbé ', cette mauvaise humeur surprit beaucoup ceux qui furent les témoins de son épanchemem. Pour moi, je ris de bon cœur quand on me raconta cette colère ; je vous la sers aussi comme un régal exquis, et de Paris je vous vois rire à Dijon. M. Huet, dans je ne sçais quelle épigramme toute composée de mots saugrenusj appelle les prêtres Missepecunifices. Je crois qu^on peut nommer de même la plupart de nos beaux esprits de Paris Libripecunifices.
A propos de livres, j^ai mis sur le papier quelquesunes de mes réflexions sur notre langue ; ce ne seroit qu^un petit volume de cent pages ; si je Pachevois, je prendrois la liberté de vous envoyer mon manuscrit par quelque occasion. J^ai fait deux comédies, Tune en un acte, en prose, pour le Théâtre italien, Pautre en trois actes, en vers, avec un prologue aussi en vers, pour le Théâtre françois *. Je me propose de les retoucher, si mon conseil les trouve dignes de se mon* trer au grand jour. Je pense aussi à faire un opéra, mais ce n^est encore qu^une idée. Il me faudroit ici quelque emploi facile et médiocrement lucratif. Mais je crois que la pensée de Martial convient à tous les âges :
Semper eris pauper, si pauper es, JEmiliane; Nom bona non dantur nunc, nisi divitibus.
Mes embarras en arrivant à Paris ^, quelques parties de campagne, Penvie que j'avois de lire votre livre avant de vous écrire, m^ont empêché de le faire plutôt. Je vous demande en grâce que ce délai ne di-
46 DBS FOROBi MAILLâRD
minue point Tamitié que vous voulez bien me témoigner. J'ai rhonneur d^étre avec la considération la plua vive et la plus respeaueuse, Monsieur^ votre trèt humble et tréa obéissant serviteur,
Dés Forces Maillard.
P. S. M. Thon du Tillet, chez qui je suis encore, vous fait bien des complimens, c^est comme qui diroit vous salue. — M^'* du Mesnil débute à la Comédie Françoise avec un succès prodigieux. Ce sera une grande actrice. Je Fai vue dans le Comte d'Essex faire le rôle d^Elisabeth. W^ Froment, qui a débuté dans le même temps, n^en approche pas de cent lieues.
NOTES
* Sous la date inexacte du 4 septembre 1737, Des Forges, dans ses Œupres, édit. 1759 (II, p, 187-210), a imprimé une partie de cette lettre que nous ne reproduisons point. Ce que nous donnons est inédit et plus curieux que Pimprimé, surtout l'anecdote relative à Tabbé d'Olivet. — Jean Bouhier, président à mortier au Parlement de Dijon, né dans cette ville en 1673, mort en 1746 ; un des littérateurs et un des érudtts les phis célèbres du XVni* siècle ; poète médiocre, mais profond jurisconsulte; membre de l'Académie françoise en 1727. Des Forges lia connaisaanca avec lui en se rendaat & Montbrisonr, tu oemmencement de I735, et depuis ils restëi^ent toujours en relations épistolaires. Les Œuvres de Des Forges contiennent cinq lettres de lui au président Bouhier (t. Il, p. 199, 207, 21 3^ 221 et 228); mats il les publia sur des fuinutes qui dtfKraieat des originaux
LETTBn H1OUVBI.LBB
tdressfs A Bouhier, lesquels existent encore i l> Bibliothique Nationale, Ms. Ir. 24410, el fourniuent, non seutemeni dei lariintes, mais des parties toutes nouvelle», étendues et très intéressante*.
■ Plaisante ironie. D'Olivel (Joseph Thouller), grammairien, critiqiw. académicien, né i Salins en 1681, mort en 1768, était connu pour l'un des plus grini^eui personnages de France et de Navarre.
* Très-probablement la DouMe jalousie, dont deux acte* sont Imprimés dans les Œuvret de Des Forgea, édit. 175g, II, p. 338. igb ; et la comédie en un acte doit ître la Jalousie favorable à VAntour, publiée dans le mtme volume, p. 32s i 337.
* Il était venu à Paris en juin 1737, comme il l'avait annoncé i Bouhier, dans une lettre datée du Croisic, 3 janvier 1737, où il dit : a Je suis ici jusqu'au mois de juin, apris lequel temps
■ je retournerai à Paris. J'aurais bien voulu qu'un emploi con- • venable (car 11 en faut quand on e«t douze enfcns) n'vDl flxi
■ dans votre vilk • etc. (Bibl. Nat. Ms. tr. 24410, f. 40& leun autographe publiée en partie par Des Forges, a?ec la date inexacte du i5 février 1737, dans sci Œuvres, édil. 17kl, II, p. i99-ao4.)
Lettre 2« à René Chevaye *
Au Croisic, ce 20 de novembre 1738.
01» devez avoir reçu une lettre de moi, Monsieur mon clier ami, et je vous envoyé l'ode dont je vous ai parlé *. Je Tay faite pour disputer le prix aux Jeux floraux. Je vous prie de m'en dire votre avis et de l'examiner attentivement. Je crois que les changemens que je vous propose ne valent pas ce que j'ai préféré. J'ai aussi dessein de faire une idille pour les prix, quoique je n'espère rien faire de mieux que celle des Arbres^ qui est achevée *, et que j'ay envoyée et dédiée à une dame de Paris. Mais elle est en vers libres, qui sont dans le vray genre de l'idvlle, et j'ay vu qu'à refaire ma pièce en rimes plattes, j'en perdrois toute la beauté.
Voilà aussi le projet du ballet * dont M. Titon me parle dans votre lettre. Je n'ay encore rien mis en œuvre ; mais l'idée m'en paroît heureuse. Je vous
* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.
prie^ mon cher ami, de m^aider de vos lumières pour une juste et coulante disposition de scènes et de jeu de théâtre, quoiquUl me semble qu^l y ait suffisamment de celuy-cy. Il faut surtout des scènes vives et courtes.
Je n^ay point été à Rennes, mon cher ami; je n'ai pas voulu risquer des certitudes pour des accidens. On ne m'a rien donné aux Etats, malgré les sollicitations de mon ami M. le président de Robien fils ^. Les députez ont agi foiblement. J'écris aujourd'hui assez vivement à ce sujet au gouverneur de M. le duc de Penthièvre. Peut-être que les choses auroient pris un meilleur tour si j'avois été présent ; mais, comme je viens de vous le dire, je n'ai pas voulu bazarder de Teffet pour des vessies pleines de vent. La honte d'une avarice si grande retombera toute sur la province, d'autant qu'ils ont reçu différens exemplaires de mon ode. J'envoyai à M. le marquis de Brancas * et à M. le duc de la Trimouille * des vers à leur louange. J'ai seulement reçu une lettre de remerciment de M. le marquis de Brancas, qui finit en me disant qu'il voudroit bien se trouver à portée de me faire plaisir. Mais quand on pense avec honneur, ose-t-on déclarer qu'on demande un présent? Et d'ailleurs, mon parti étoit pris du dégoût pour les employs des devoirs', et je n'en veux point.
J'ai du malheur, mon cher ami, je me suis cru sur le point d'avoir un entrepôt de 3ooo^. Quand je m'en croyois le maître, il est survenu une affaire à un
5o DIS PORGB8 MAILLARD
homme qui me protège, il est parti pour le Languedoc. Celui qui possédoit remploi est mort, le fermier général à qui appartenoit cet emploi Ta donné à son neveu , et je suis resté sans rien. On m^avoit promis de le faire demander par M. le Contrôleur général des finances, auprès duquel j^ai des amis. Enfin il faut prendre patience.
L^épitre à M. Rousseau est, comme je vous l'ai mandé, de huit cens vers ou plus ; c'est une satire vive sur le goût moderne dans les ouvrages de litté* rature.. J'y drappe furieusement Piron sur son Gus^^ tave et sur son ode obscène; je m^emporte aussi contre les critiques de mauvaise foi, Pabbé Desfontaines y est sous«entendu. Cette pièce a de grands endroits et du nouveau ; cependant je serois fâché qu'elle parût sous mon nom *.
J'avois fait retirer les Quêteurs des mains de M. Morand, parce que je me défiois des fourberies des imprimeurs. J'ai changé d'avis, depuis qu'on m'offre un louis en prenant le manuscrit. Je pense aussi que l'épître à Voltaire, que j'ay retouchée, ne tardera point à paroître.
J'ay été fort sensible au témoignage avantageux que M. Rousseau m'a donné dans les vers qui me concernent •.
J'ay encore quelque ressentiment dans le côté ^^; mais j'espère que cela se dissipera insensiblement. Peut-être ferois-je bien de travailler moins, mais la littérature est ma ressource dans un pays oii l'on ne voit presque point d'hommes, mais nombre de
LBTTRSS NOUVELLES 31
simples bipèdes. Cependant j^ay assez engraissé, et je m^amuse.
Portez-vous bien, mon cher ami; mes très humbles respects à Madame. Je suis de tout mon cœur, Monsieur mon très cher amy, votre très humble et très obéissant serviteur,
Des Forges Mau.lard.
Je vous prie, mon cher ami, de n^étre point négligent à me répondre, parce que j^envoyerai copie de mon ode à M. Titon, afin qu'il m'en écrive aussi ce qu'il en pense. Attendez-vous de plus à recevoir souvent de mes lettres ; le ballet que j'entreprends est pour moi une ressource. J'ay aussi distribué, il y a longtemps, les scènes d'un opéra-tragédie, dont j'avois fait voir le projet au fameux Mouret, qui l'avoit aprouvé. Chaque chose en son temps. Commençons par un ballet.
Vous n'avez donc point examiné vos volumes de pièces des Jeux floraux, pour voir ce qu'il s'y trouve de moi ? Car je ne sçais trop ce que j'y ay envoyé. Mais Adam chassé du paradis y est allé sûrement ; j'avois péché en un point : il falloit un exorde à la pièce.
Je ne sçais ce que j'ai fait d^Issé. Avez-vous quelques volumes d'opéra ? J'en ay au plus une douzaine de pièces.
52 DKS FORGES MAILLARD
NOTES
« C'est rode IX des Œuvres de Des Forges, édit. de lybg, 1. 1, p. 55-59.
* Imprimée au t. I" des Œuvres de 1759, p. ztj-zBS»
s L'Amour vengé, opéra-ballet, dont le canevas peu intéressant est jointe cette lettre ; l'acte I" de cette pièce est imprimé dans les A musemens du cceur et de l'esprit, t. X, p. 296-3 1 2.
* Sur le président de Robien voir la note i de la Lettre XXIH ci-dessous. Des Forges avait fait distribuer aux Etats de Bretagne son ode sur la mort du comte de Toulouse, gouverneur de la province, imprimée dans ses Œuvres, édit. 1759^ I, p. 73- 78 ; il en attendait une récompense, qui ne vint pas. Le duc de Penthièvre, dont il parle dans la phrase suivante, était le fils du comte de Toulouse, auquel il succéda dans les dignités de gouverneur de Bretagne et d'amiral de France. Ce prince, encore très jeune, avait pour gouverneur M. de Lizardais, capitaine de vaisseau, ami de Titon du Tillet et connu de Des Forges, qui lui adressa une ode imprimée dans ses Œuvres, édit.. 1759, 1, p. 78-81. Cf. ci-dessous la Lettre XXI, note i.
* Maréchal de France, commandant en chef en Bretagne (de 1738 à 1746) en l'absence du duc de Penthièvre, gouverneur.
* Président de l'ordre de la noblesse, aux Etats de Bretagne.
' Les devoirs étaient une imposition analogue aux contributions indirectes d'aujourd'hui.
* Noua ne croyons pas que cette pièce ait été publiée.
* Ils se trouvent dans une lettre écrite de Bruxelles, à la fin de juillet ou au commencement d'août 1738, par J.-B. Rousseau à Titon du Tillet: lettre imprimée dans les Amusemens du cœur et de l'esprit, XII, p. 242-244, et dans le Mercure de France d'août 1750, p. 125-127.
*® Dernière trace de la pleurésie qui dans le premier semestre de 1738, pendant que Des Forges était à Paris, l'avait mis à deux doigts du tombeau.
Lettre 3* au président Bouhier *
Au Croisic, le i5 de décembre 1738.
■oNsiEDK, il y a environ un mois que j^ai reçu la nouvelle édition de vos Poësies.
M. Titon du Tilletattendoit une occasion pour me l'envoyer, et après l'avoir trouvée, l'homme de l'occasion s'est acheminé à pas de tortue, et l'attente ob j'étois m'a causé beaucoup d'impatience. Eoân, il est venu, et je l'ai relue avec grand plaisir. Je dis relue, puisque la première édition contient presque tout ce qui est dans celle-cy. Mais vous n'y eussiez ajouté que le Pervigilium Veneris *, traduit avec tant de grâce et d'élégance, c'est un nouveau présent dont le public vous doit ^re infiniment redevable. Vous avez triomphé de deux grandes difficultés, celle d'en rendre bien le sens, et celle d'en bien exprimer les délicatesses. On chante ici communément une chanson dont le refrain est pareil à celui du Pervigilium Veneris : Bibl. Nat., M*, fr. i44iOi f- 41 > r*. Lettre autognphe.
DKS FORGBS MAILLARD
A l'amour on résiste en yain ; Qui n'aime aujourd'hui doit aimer demain.
Je vous prie de me dire si votre santé est toujours bonne et si par conséquent votre goûte vous laisse jouir de votre tranquiiité. Je vous souhaite en ce commencement d^année tout ce qu^on peut souhaiter à ses meilleurs amis. Horace Ta rassemblé dans un vers :
Gratta, fama, valetudo contingat abundè !
Je vous serois aussi bien obligé si vous vouliez bien dire à M. Cocquard que je le compte toujours parmi mes amis, et que je crois qu^il me fait la même grâce.
Enfin ma maladie, qui m^a coûté beaucoup, nr'a contraint de retourner dans ma patrie, et cela contre mon gré. On me fait toujours attendre un employ, mais il est lent à venir, parce que ceux qui peuvent, dans ce siècle, sont gens durs et terrestres. Il y a quatre mois que je suis de retour*. Il ne se trouve ici personne avec qui je puisse parler littérature. Jugez si je suis souvent seul. Je &is des vers, n^ayant point autre chose à faire, et M. Titon du Tillet m^écrit toujours :
Grata superveniet, quœ non sperabitur, hora.
Cela me console. Car il faut se consoler de tout, et inventer de la gayeté même^ sMl est possible. Tâchez de n^en pas manquer, c^est une bonne provi-
LBTTRBS HOUVILLBS
sion. J^ai l^honneur d^étre avec la plus grande estime, très respectueusement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
Des Forges Maillard.
NOTES
« Poème latin attribué à Catulle.
* n avoit donc dû quitter Paris avant le i5 août 1738. Il était revenu au Croisic le 21 de ce mois, car il y a une lettre de lui, datée de ce jour et de ce lieu, adressée à M"* du Hallay» dans les Amtttemens du coeur et de l'esprit. II, 434.
Lettre /'• à Madame du Hallay *.
A Nantes, ce 12 de janvier 1739.
|B suis à Nantes, Madame*. Cette ville est la plus commerçante et la plus riche de notre province. Quand on 7 arrive par la Loire, du côté de la mer, on s^étonne à Taspect du monde qu^on y voit, et Ton croit débarquer sur un échiquier. Les gens y sont de deux couleurs, blancs et noirs. C^est une prodigieuse quantité de nègres qui trottent par les rues. Une femme n'y devient pas plutôt maîtresse d'une certaine fortune, que son ambition se hausse jusqu'à se faire suivre par un noir. Il est heureux qu'elles n'ayent pas l'imagination aussi vive que les brebis de Jacob ; ce seroit le moyen de n'accoucher que d'enfans noirs ou pies. On aime tant icj à se singulariser que, si l'on savoit une contrée où la nature produisît des hommes bleus ou gris de lin, on franchiroit l'intervalle des mers pour les aller enlever.
* Amusemens du cœur et de Fesprit, t. XI, p. 569.
LSTTIIBS NOOVSLLKS
J'étoi» ici le premier de i*an ; je reitii tapi tout le jour dans mon auberge, pour éviter les importuna et faxoL compliaaeas dont on a^aiacmme par usage. Un homme que ¥oua n'aves tu quHine aeule Coi!, vous
saute au cou et vous étouffe de caressée ; cela est ridi-» cule, peu s^en faut que je ne dise détmUNe, du dernier détestable ' / Tout le monde paroit ami ce jour-là, pendant qu^un véritable ami est une chose si rare que, si M. Titon du Tillet ne m'aimoit pas, je pourrois dire, comme beaucoup d^autres ?
Et ce phénix est encore à trouver.
Je me ressouviens d^une lettre laconique en vers, qu^écrivh, le premier de 1^, un liomme de ma connaissance. On lui manda de Bordeaux que M. de P**, capitaine de vaisseau, se disoit de ses parens. Celui que je connais n^était pas trop bien en laine et regarda cette nouvelle parenté comme une bonne trouvaille. Cependant, il écrivit à Fautre plusieurs lettres à ce sujet, sans recevoir aucune réponse. Le premier de l'an arrivé, il lui reprocha ainsi son silence :
Que Dieu te doint bon jour, bon an, Monsieur de P**, mon cher parent, Qui mon parent veux bien te dire, Mais pour diable ne veux l'écrire !
Si toutes les rimes ne sont point riches, le sens en est réjouissant, et je crois que vous en rirez aussi.
Je dînai, le jour des' Rois, chez un Irlandais, homme aimable et qui a de I^esprit. Il nous régala
38 DBS FORGES MAILLARD
fort bien : faisan, perdrix, bécasse, et tout ce qui peut ragoûter, y fut senri. Son valet de chambre, qui bit aussi la fonction de maitre<-d'hôtel, est de son pays. Son maître ne lui parloitquMrlandais', et il répondoit en même langue.
J'ai rhonneur d'être, etc.
Des Forges Maillard.
NOTES
* Cett dans son second séjour à Ptris, en 1737- 1738, que De Forges connut M. et M"* du Hallay, voisins deTiton du Tilletet liés avec lui ; car Titon demeurait alors près de l'Arsenal, et M** du Hallay dans la petite rue de la Cerisaye, qui existe en* core aujourd'hui en ce même quartier (voy. Amusemens du cceur et de l'esprit, XI, p. 141). M*' du Hallay, distinguée à la fois par sa beauté^ son esprit et son cœur, inspira à Des Forges une admiration mêlée de tendresse, qui ne cessa jamais d'être respectueuse. De retour au Croisic, il entretint avec elle un commerce épistolaire fort suivi pendant environ deux ans ; mais, au mois de juin 1740, si l'image de M"* du Hallay vivait toujours dans l'esprit de Des Forges, la correspondance avait cessé (voir Lettre XX ci-dessous). Outre les cinq lettres de ^otre auteur à cette dame que nous publions ici (N" XII, XIV, XV, XVI et XVIII), les Amusemens du cœur et de l'esprit en contiennent quatre autres des 21 août, 26 novembre, 26 décembre 1738, et 9 mars 1739 (t. II, p. 434; IV, 32S, 336 ; et XI, p. 141), plus deux pièces de vers à elle adressées de Paris le i** mai 1738 avec la réponse, aussi en vers, de M"* du Hallay (Ibid,, II, 67, 69, 70). Deux autres pièces à son adresse sont imprimées dans les Œuvres de Des Forges, édit. 1759, 1, 3 10 et 325.— Nous n'avons trouvé ailleurs aucun renseignement sur cette dame ; mais nous serions tenté de croire que son mari devait appartenir à la
famille de Joachim dei Ouetiu du Htllty, célèbre négociant nantais qui, apria avoir fait une immense fortune commerciale aux Inde* et au Mexique, fut choisi pour député du commeree de Nantes i la fin du XVII- litde, et t'établît à Pari» où il épousa une Elle de viùlle noblesse, Henriette- Marie de Briquemault, laquelle devenue veuve fonda de set deniers, en 1734, l'hâpital des Incurables d'Angers (voy. l'article ^ontM de Greslan, dans Expillf, Dietiomutirt dtt Ga»U* et de Ut France, V, p. 84, et dans Dugast-Matifeui, Nmu* et le payt ttantaû, P- 497)-
* C'est le mot du marquis de Molière dans la Critique de FEcoU (fej/emm«i (scène V):a Détestable, morbleu, détestable! ' « du dernier détestable ] ce qu'on appelle détestable ! ■
' L'irlandais et l'erse (qui se parte dans la haute Ecosse) sont les deux grands dialectes de la langue gaClîque, l'une dea branches de l'ancien idiome celtique.
Lettre 3^ à René Chevqye *
Au Croîsic, ce u d'avril 1739.
|ous avez raison, Monsieur mon cher ami, et vous Pavez bien deviné : le saint temps de Pâques a fait une interruption • à mes travaux poétiques, et j^étois occupé à la besogne de ma conscience, grande, pénible et désagréable affaire I Mais Dieu nous l^ordonne, et ses récompenses ne sont qu^à ce prix . J^étois d^autant plus embarrassé quMl s*étoit écoulé bien des mois depuis que je n*avois tatisfieiit à cette obligation. Enfin j^en suis quitte, et je voodrois bien Tétre aussi devant Dieu. Cela m^a fait remettre de jour en jour la réponse que je suis charmé de vous faire.
Je répondis à M. Titon du Tillet justement le même jour que j^avois fait mes pâques. Je me trouvai alors dans une humeur moralisante, et j^en ai rempli la lettre que je lui ai écrite ; je ne sçais comme il la prendra, lui qui prend le temps comme il vient. Je lui parlai aussi sans déguisement de Tennui que
* Biblioth. de Nantes, lettre autographe.
î'xvois^ et du jpeu de SDiiis que mei ands et IomUhUb se ddnnoient pour mon aTanoeflient. Il 1« prendift tout comme il lui plaira. Je m'appcrçèis que toutes GB6 amitiez parisienoies sont vaniimlees^ maii qu'eilee sonnent comme des pots fiêlés, quand on les éprouve eu les frappant avec le doigt. Je m^nbuye et je suis rebuté dès bellea promeaaes.
M^ Tilon a eu pour moi des soins putemeli pan* daat xma maladie ; mais pour mon avancement, il ne s\en inquiète pas assea. Je vais voua confier une chose que je vous prie de ne point révéler; Avam d^envoyer au prince royal de Prusse son livre du Pmrwimse et ass «lédailions, il ase pria de lui âiire une ëfsÉtre en vers, pela fis. Il en a reçu un ptésem et me imande que le prince lui envoyé une tabatière d^or en remerciment de son Parnassig et' de ses ffl6« dallions^ et il ne me dit pas un mot du succès de ma piè€e, quMi a envoyée en son nom. Tu vois comme leb hommes sont hommes en tout. Cependant je ne lui en ai rien témoigné, sinon qu^en répondatnt à sa lettre oti il me parie des pertes qu^il a faites, et où il com^ paie, pour ainai diie^ sa destinée à là mieime, jt lui en fais voir la différence, et récemment, lui diBH|e, pnîsqu41 A xeçu du prince de Prinae une tsibatière dW en remmaciment de son livre du P^uitasat et de ses médaillons, ouvrages qui ne regardent os prmce en aucune manière, tandis que j'ay £att de» dépenses exprès pour Pimpression de quelques outrages composez en Phonneur de quelques prince» tle France, «ds que mon ode sur la mort du comte de
6s DIS ponon iuif.t.âKi>
Toulouse, sans en avoir reçu le moindre témoignage de reconnoissance. Vous voyez que je la lui coule en taille<iouce. Mot de tout ceqr, mon cher ami. Vous sentes bien que, dans ma situation, je ne ferois pas cette confidence à tout autre.
Je sçais qu'il paroit à Paris un premier tome de Poésies morales et chrétiennes, je crois que dans la suite il s^ trouvera quelque chose de moi. L'auteur s'appelle Le Fort \ je le connois, mais je n'ai point son adresse. M. Titon fera mieux votre affiûre que personne, cet homme allant quelquefois manger de sa soupe.
Je compte aller passer le mois de juin à la Maillar* dière*. Sereas->vous à Nantes alors, et pourrons-nous réunir nos âmes de plus près par nos conversations libres et sincères?
J'écrivis ces jours passez une grande lettre philosophique en vers à M. Néricault Destouches, de l'Académie françoise, à Melun, dont il est gouverneur*. Je ne sçais trop à quoi je passe le temps. J'ay nombre d'ouvrages commencez et je n'achève rien : opéra, remarques sur la langue, traductions de quelques lettres d'Aretin. Tout me dégoûte, étant toujours avec des gens qui, outre qu'ils sont sans littérature, n'ont pas Tombre du goût. Il faut durer, en attendant une fortune meilleure.
Je suis du meilleur de mon cœur, Monsieur mon
très cher amy, votre très humble et très obéissant
serviteur,
Des Forobs Maillard.
UtTTRD NOUTKLLIS
■ Le Fort de la Moriniire, qui publia un Choix de Poiiiet tnoraUt et chrétiamet, dédié à Mgr U duc ^Orliant, en 3 vol. in-S* (Paris, Prault, 1739 et i74o)< Il est encore qucation de et Le Port et de son recueil cl-dewous, dau lei n" XVII, XXI et
> Le Maillardière, chluau lituéà une lieue et demie de Nantca environ, en la paroiue de Vertou, et qui appartenait k René Darquiatade,' riche int^oc tant, deux fbii maire de Nantes, parent et ami de De* Foige* Maillard,
* C'est l'Epftra XIX de l'édit. dea Œuwrtt de Dea Forgea de 1759.1. 1, p. zi5-ai5.
Lettre 2* à Madame du Hatiajr*
A Nantes, chez M. Dàrquistade, â la Fosse, le i5 août 1739.
i^Ai été si piqué, Madame, de voir Phoroscope que j^avois tiré tourner à gauclie *, que la confusion m^a cent fois empêché de vous écrire depuis. Ce n^est point assez que je sois malheureux dans tout ce que j'entreprens pour moi-même ; il faut encore que la prospérité que j'annonce aux autres devienne malheur, parce que c'est moi qui la prédis.
Grâces, Jeux, fondez-vous en eau, Pleurez le poupon de Lesbie !
Jasmin, violette jolie, Naissez autour de son tombeau.
Sur sa mère, qu'il vit si belle.
Quand il sortit de l'Orient, II tourna les yeux en riant.
Charmé d'abord d'être né d'elle.
* Amusemens du cœur et de l'esprit, t. V, p. 107.
LBTTRB8 NOUySLLES
Sa langue déjà bégayoit Mainte petite gentillesse^ Et déjà la délicatesse Brilloît dans ce qu'il essayoit.
Toutes ses façons enfantines Respiroient un air grftcieux ; Je ne sai quoi d'ingénieux Animoit ses charmantes mines.
Il sourioit si joliment !
Ainsi sourit celle que j'aime...
Et s'il pleuroit, ses larmes même S'épanchoient avec agrément.
Il descendit dans les lieux sombres, Cet enfant beau comme le jour ; Il tient la place de l'Amour, Parmi les voltigeantes ombres.
C'est lui qui sans cesse y marie La jeune rose et le printems, Et qui fait chanter en tout tems L'oiseau sur l'épine fleurie.
Mais de sa mère la douleur Par mes vers n'est point apaisée ; Ses yeux se couvrent de rosée.
Et j'entens soupirer son cœur...
Consolez-vous, Madame, consolez-vous. La plus belle plante voit tous ses fruits abattus par un subit orage, mais le retour du printemps en répare bientôt la perte. Ne vous impatientez donc pas, et croyez que le ciel est intéressé à laisser au monde des copies
66 DBS POROB8 MAILLARD
d^un si charmant modèle. Mais peut-être que mes vœux sont déjà à demi prévenus....
La moisson prolifique est beaucoup plus abondante sur nos ports de mer qu^ailleurs. Tant d^enfans y fourmillent sur nos quais, qu^il semble aux étrangers quUl y croisse à la fois des générations d^hommes et de nains. Les maris y portent vraiment la corne d^abondance. Les naturalistes en attribuent la cause à la vertu des coquillages.
Cette fécondité a donné cours parmi nous à certain proverbe, dont voici Torigine etThistoire. M. Godart, hydrographe à Saint-Malo, avoit une jeune femme qui le bénéficioit d^un rejeton tous les neuf mois régulièrement, de manière qu^il sembloit qu^elle fût incessamment en couche. De là vint que, quand la femme d^un autre étoit accouchée^ on disoit du mari que c^étoit un Godart. Ce quolibet a circulé si bien, que nous appelons Gùdarts tous les maris dont les femmes sont nouvellement accouchées. S^il arrive, pendant ces interstices, que quelqu^un de ces Godarts soit prié d^un repas d^amis et de plaisir, on le sert à table avec beaucoup de révérence, en disant : Serves Godart, sa femme est en couche^.
Vous ignoriez peut-être. Madame, ceue anecdote bretonne, dont le dicton eût pu trouver place dans le roman de Michel Cervantes ou dans la Comédie des Proverbes % si la date de son origine n^était pas trop récente.
Mon bon ami M. Titon du Tillet vous aura dit que je suis toujours le jouet de la cruelle et bur-
LBTTRCS NOUVELLES 67
lesque Fortune. Les grâces et les bienfaits ne se distribuent qu'à ceux qui les demandent au bruit pompeux de leurs carosses, et qu^à ceux qui peuvent les payer au denier six ou Iiuit.
Un homme d^une de nos isles d^outre-mer, plus ami des présens que de la justice, rebutoit ceux qui lui venoient demander des grâces les mains vides. Quelquefois aussi il leur faisoit des questions ridicules, mettant les privilèges qu^ils désiroient au prix d'une solution qu^il leur étoit impossible de donner. Un de ces respectueux visiteurs Pétant venu trouver, il lui dit quUl vouloit bien lui promettre ce quMl souhaitoit, à condition quUl lui dît comment se nommoit le père de Melchisedec, Le marin, qui connoissoit mieux la manœuvre que la Bible, perdit la boussole, et lui dit que cela n^étoit point du tout sur la carte :
— Allez, lui dit le questionneur, vous n^étes qu^un ignorant^ qui n^entendez pas votre métier.
Un autre, informé de la réception qu^on avoit faite à son camarade, crut avoir deviné le mot du Sphinx. Il apporta sous un coin de son habit un bon sac d^écus, et la même question lui étant faite :
— Monsieur, répondit-il d^un air délibéré, versant avec fracas son sac d^écus sur le comptoir, le père de Melchisedec s*appeloit Crésus.
— Oh ! c'^est un habile homme que celui-ci, dit le questionneur tout émerveillé. Je ne croyois pas que les gens de mer fussent si forts sur Phistoire. J'aime la littérature et ceux qui la cultivent, et je
68 niS PORGBS MAILLARD
VOUS accorde. Monsieur, ce que vous me demandes Vous savez, Madame, que je ne suis point assea riche pour résoudre de si belles questions, et qu^ainss j^ai bien Pair de demeurer long-tems pour reverdir en attendant la rosée.
Contre fortune bon cœur, Madame ; il faut bieo rire pour tftcher d^adoucir sa mélancolie. Nous n^avons point ici ^ grand nombre de personnes d^on certain goût, soit en hommes soit en femmes. Je me promenois, ces jours derniers, avec une Muse pro* vinciale, qui me demanda d^un ton précieux si j^avols lu les Go gués de Fontenelle * :
—Non y lui répondis- je avec une sorte de fureur, m les Gogues, ni la farce.
Cette bêtise me mit de si mauvaise humeur que je la ramenai chez elle sans lui dire un seul mot davantage.
Quelle différence des femmes de province à vous I Quand on a goûté le plaisir de vous entendre, peut" on résister à Tennui de leurs longues et stériles conversations ? Mais vous ne pensez peut-être plus à moi, et vous payez d^un oubli profond le souvenir que j^aurai sans cesse de votre mérite et de vos talens. Eloigné de vous, je chéris, j^adore votre idée. Que je serois ravi si vous vouliez m^assurer que mon inquiétude me trompe, et que vous me permettes de vivre encore dans votre mémoire. Donnez-moi donc de vos nouvelles. Je serai ici jusqu^à la fin iJLu mois ; après quoi je retournerai me tapir dans nos rocailles*.
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Je suis et serai toujours respectueusement, avec une tendre et véritable estime. Madame, votre très humble et très-obéissant senriteur,
Des Forges Maillard.
NOTES
* M"* du Hallay venait de perdre un enfant âgé de quelques mois, i qui notre autour avait pnédit, avant sa naissance, toutes sortes de prospérités.
' Stryei^ Godard, car sa fimme €$t en couche: par es dieto9 se termine la curieuse petite comédie de Visé intitulée VEmbar* ras de Godard ou t Accouchée, représentée à Paris en 1667 sur le théitre du Palaia-Royal, récemment rééditée par M. Victor Foumel dans son recueil les Conten^x^rains de MoHèrCf t. III, p. 45i à 482 (Paris^ Didot, 1875). Des Forges fait connaître ici Porigine de ce dicton, qui aurait pris naissance en Bretagne ^ qui avait vraisemblablement donné à Visé Pidée de sa comédie.
' La Comédie des proverbes, représentée en 1616, est d'Adrien de Monthic, comte de Cramall.
* kâ, c'est-'à-dire à Nantes.
< La dame évidemment voulait dire les Egloguesdt Fontenelle. Gogue (plaisanterie, raillerie, farce), vieux mot qui existait encore au dernier siècle dans Pusage populaire, a complètement disparu de la langue, en nous laissant toutefois deux de ses dérivés, goguette et goguenard,
* Dans les rochers du Croisic.
Lettre 3^ à Madame du Hallay * Anecdotes nantaises.
A Nantes, ce ag août 1739.
|bs bons cœurs qui m^arrétent ici, Madame, m'y laisseroiem jusqu^à la veille du Jugement, si Fennui et le dégoût ne m^engageoient à prendre mon congé de moi-même. Les hommes sont durs, chacun n^aime que soi, et pourvu qu^on ait les pieds chauds, on ne s^embarrasse pas quMl neige ou qu^il grêle sur ceux qui voyagent. Le révérend père Adam devoit souffrir de grandes contrariétés dans ses humeurs, pour avoir produit des générations sï bizarres et si différentes les unes des autres. Si les hommes sont frères, ce sont, en général, les frères de la Thébàide *. Je suis bien en peine comme ils feront, ces hommes, pour s^aimer et se supporter dans Tautre monde ?
Les faux cœurs des hommes m^ont rendu misanthrope , et je suis sur le point de me brouiller avec tout le genre humain, à Texception de vous et de
^ Amusemens du cœur «t de Tesprit, t. VII, p. 5.
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M. Thon du Tillet. Cependant, ne croyez pas que j^aye voulu, dans ma dernière lettre, fronder toute cette ville * de gayeté de cœur, en vous écrivant qu^il s^y trouvoit peu de personnes qui eussent du goût et de la liuérature. Peu n^est point exclusif. Le nombre n^en est pas grand, mais il y en a. Quelques jeunes avocats, par exemple, tels que M. Bertrand, qui joint à une science fort étendue une mémoire prodigieuse et beaucoup de délicatesse d'esprit; M. Chevaye, auditeur des Comptes, dont vous avez eu quelques poésies françoises, et qui en fait aussi de latines qui m'ont paru dignes de l'antiquité. On peut encore compter quelques amies des Muses parmi le beau sexe, comme Madame de Saint-G**, qui pense et qui sait. Elle me disoit en soupant qu'un po(Ste ne devoit être amoureux que d'une belle pensée; c'est extrêmement subtiliser la matière ; cependant elle n'avoit pas tort pour le moment : j'étois alors tout avec vous et de cœur et d'esprit. Je dois vous dire un petit mot de Madame de M^^^. Elle est femme d'un des plus habiles commerçans du royaume ', dont l'honneur égale la capacité et surpasse de beaucoup la richesse. Cette dame n'est pas seulement intelligente en prose et en poésie, elle l'est encore en architecture. La maison où elle demeure est fort belle : c'est elle qui en a donné le dessein , et qui en a dirigé l'exécution. Le compas et l'équerre à la main, ce Vitruve femelle conduisoit ses ouvriers, faisoit bâtir, démolir : et l'ouvrage, achevé selon les ordres qu'elle donnoit, fait voir aujourd'hui la com-
7* Dst wtmm
modité et la magnificeaoe, rélégance et U simplicité.
J'avois quelques remords de conscience sur la manière dont je yoqs avois parlé des personnes qui composent cette ville et î'étois bien aise de leur fEÙre cette réparation d^onneur. Vos Parisiens sUndign»roient du parallèle, si Ton prenoit la libené de les comparer en quelque chose aux gens de province. Us nous regardent comme les habitants des limbes, qui ne sont pas faits pour goûter les joies du paradis : cependant, ils sont aussi surpris de ce quUls Yoyent de nouveau dans nos ' cantons que nous le sommes d^abord en voyant les merveilles de TOpéra.
Il 7 a ici, à Time des extrémités de la ville, an édifice curieux qui s^appelle VHermitage.Ce, monastère de Capucins est situé sur le rivage de la Loire ; placé sur la pointe d^un roc escarpé, il offre en perspective toute la ville ; son élévation est telle que les vaisseaux hoUandois qui flottent au pied de ce coteau, ne paroissent pas plus grands que des esquifs. Un Parisien qui s^y promenoit, disoit en admirant la largeur de la Loire : Voilà cependant une belle rivière , pour une rivière de province I
Un autre Parisien dînoit ici chez M. de S. G^* ; on servoit des artichauts dont on avoit tiré le foin: Comment^ dit-il, en s^adressant d'un air étonné au maître de la maison,/e^ artichauts de provirwe n'ont pas de /oint Je vous prierai, Monsieur, de m'en donner de la graifie^ j'en veux emporter à Paris.
La première fois que j'allai dans la capittle, on trouvoit à redire sur beaucoup de mes termes et
LKITRIS NOUVXLLIS
sur ma fiiçon de les prononcer. On rioit de moi ; et je riois aussi quand j^^ntendois ces Âristarques prononcer alieurs, melieurj ce qui est absolument opposé à Porthographe.
Les Parisiens courent aux termes nouveaux, comme les bigotes aux indulgences. Pendant mon séjour à Paris, il étoit trop commun de dire une tabatière, on ne disoit plus qu^une bcHte : Madame, prêtes^'-'inoi votre boîte ; Madame, . combien vous coûte cette botte d'or? On faisoit sonner et bondir sthomCy au lieu de cet homme ; astheurCj au lieu de dire uniment à présent ou bien à cette heure. Je ne me souviens plus de mille expressions affeaées, qui me déplaisoient beaucoup, et que vous n^approuviez point aussi.
Il est vrai que la province a ses précieux comme Paris. Cependant ils y sont plus rares, et nous ne les prenons pas pour modèles, comme on fait à Paris.
J^ai vu des choses puériles^ ridicules, faire indistinctement les délices de la cour, de la ville et des faubourgs de Paris. On adoroit des chansons dont le refrain étoit à la fois impie et obscène, comme celui de la Béquille du Père Bamaba, celui de Mademoiselle, pare^ votre chapelle^ et tant d'autres, dont on prenait la sotte bizarrerie pour le vrai sel attique. Je trouverois les bouts-rimés encore plus supportables que ces refrains si ridiculement imaginés. On prend aujourd'hui le fantôme de l'esprit pour l'esprit même
Votre lettre que je reçois, Madame, vient inter-
lO
74 »M POUOSt MAILLARD
rompre k ootin ée mon kumeor satirique. Votfe mtin réptnd dis grâces merveilleoses sor tout ce qa^elle écrit ; les camctères qu'elle trace soat comme une aimable magie qui dissipe toutes les peiaes et tous les chagrins qu^on me fàk. Croyez, |e voits en prie, que dans mou exil, où tous les dieux et tous les diables de la Finance m'ont abandonné, les assU'rances de votre amitié me flattent plus agréaMement qne si la Fortune elle-même me donnoit une lettre de recommandation pour Plutus.
Vous m'avez envoyé des vers d'un style admirable: |e n'ai jamais vu ni plus de netteté ni plus d'esprir. Si vous continuez de les faire si bons, j'aurai honte de vous envoyer des miens. Mais vous ne me mandez pas de nouvelles, cependant il y en a toujours à Paris, et quand elles manquent, la manufacture des cafés en fabrique aussi-tôt.
Ce qu'il y a de plus nouveau dans ce pays, c'est la terreur panique qui saisit, le vingt-cinquième août {1739), mille ou douze cents personnes assemblées dans la Bourse.
La Bourse est ici un bâtiment neuf, situé à l'entrée de la Fosse. Cette Fosse est» sans comparaison, le plus riche et le plus beau quartier de la ville. Pourquoi ? C*est que la noblesse et la robe sont en vilie, et que le commerce est à la Fosse. Or, il est plus facile à un commerçant de faire sortir un palais de terre et de le faire monter jusqu'aux nues, qu'à un gentilhomme de faire relever une remise que lé temps aura ruinée.
LKTTSSS MOUVBLLIt 7'
LoL Fosse, qai iïorde la Loire, est garnie de maisons somptueuses, et les flots de la rivière lavent les mars de la Bourse d'un côté. Cet édifice en remplace depuis peu d'années un autre, qui étoit destiné au même usage et portoit le même nom. Il paroît d'un bon goût, mais on assure que la solidité ne répond pas à la beauté de Touvrage. Il est déjà lézardé en plusieurs endroits et s'aflTaisse d'un côté. Le plus grand nombre des habitans veut que ce soit la faute de l'architecte, et l'architecte que ce soit celle du ter* rain, Quelques-uns soutiennent que l'architecte et le terrain ont tort tous deux.
Pour en venir à notre histoire, — sur l'heure de mjdi, où la chaleur du jour obligeoit les amateuvs de la piromenade de chercher le frais dans la Bourse, quelques personnes rassemblées en un peloton, ayant vu ou cru voir en l'air un petit nuage de pous* sière, se mirent dans la tête qu'il s'étoit détaché dq lambris ou des murailles. Gela, joint à une chaise qu'un enfant rouloit au^essus, l^or fit songer que la Bourse s'écrouloit. L'alarme court, chacun dit à son voisin : La Bourse tombe l Ave^i^rfous entendu comme un éclat de tonnerre ? Sawom^mms l Sam^ons^ nous /... La frayeur devient fédérale, les portes sont trop étroites pour suffire à la précipitation de tout le monde qui veut s'enfuir à la foi^. On se presse, on s'écrase ; 1^ voûtes retentissent d'un bruit aigu. Cp qu'il y a de plaisant pour ceux qui sont le moins effrayés, c'est de voir un gros homme presque tout rond, qui rouloit, avançait et reculant tour Ji tour
76 DBS rOROBS MAILLARD
parmi les vagues, sans pouvoir réussir à se tirer d^embarras. Cependant la multitude s^écoule , et des visages écorchés, des bras disloqués, des cuisses froissées, terminèrent la catastrophe de cette singulière tragi-comédie.
La terreur qui fit dénicher le lendemain le prétendu chevalier de Belle^Isle étoit mieux fondée. C'est un jeune homme âgé d'environ trente ans, d'une assez iolie figure et qui ne manque pas d'esprit. Ces deux conditions ont beaucoup de grâce et sont même nécessaires dans un filou. Celui-ci, qui s'étolt donné à lui-même et sans cérémonie aucune l'ordre de chevalerie, étoit en prison depuis dix mois : et pourquoi lui seroit-il défendu de se faire chevalier luimême ? Il y a tant de gens qui se font gentilshommes au moyen de quelques sacs d'écus, gagnés à des métiers qui ne diffèrent de celui de notre chevalier que par la manière de les mener.
Notre chevalier d'industrie, et non pas de Belle' Isle, avoitété d'abord honorablement accueilli de plusieurs personnes de distinction . Mais s'étant vanté d'avair vécu à Paris et à l'armée (car il se disoit colonel) avec quelques autres qu'il nomma, le hazard le fit s'avisager avec eux ; comme ils ne le reconnurent pas, il demeura convaincu d'imposture. Cela, joint à quelques petits tours d'adresse illicite, l'engagea de décamper sans dire adieu à son hôte. La maréchaussée le suivit, et il fut pris à Ancenis ; on le conduisit ici, où il fut mis en prison suivant l'usage. Il y faisoit d'abord le seigneur; l'apostille qu'on
LKTTRB8 NOUYILLIS TJ
trouva sur ses épaules lui fit perdre beaucoup de son crédit. Il y a été pendant dix mois ; mais comme un homme accoutumé à voir le monde aime le grand air, il s^est ennuyé de vivre dans la retraite. La nouvelle qui survint lui déplut davantage : on lui annonça qu^il alloit être jugé, et ce devoit être le lendemain de son évasion. Comme il craignoit que les juges n^eussent pris son affaire du mauvais côté, il a trouvé bon de mettre du chemin entr'eux et lui. Sur les dix heures du soir il s^échappa après avoir levé trois serrures, celle d^une chambre^ celle de la chapelle, et celle du palais, mais si subtilement que personne n'en entendit rien. Les archers sont après ; je crois quUl ne se laissera pas reprendre s'il peut. Il sera surtout regretté d'une dame qui faisoit en prison sa partie de piquet avec lui.
Voilà les nouvelles. Madame. Si j'en apprends d'autres^ je vous en ferai part quand je serai de retour sur les bords de l'Océan. J'ai l'honneur d'éU'e, etc.
Des Forges Maillard.
NOTES
* Allusion au titre de la première tragédie de Racine : ha Théhaide ou les Frères ennemis, qui est de 1664.
3 Cette ville, c'est Nantes, d'où est dat^ la présente Lettre. Sur Bertrand et Chevaye, mentionnés quelques lignes plus bas, voir les notes i et 6 de la Lettre VI ci-dessus, p. 21 et 22.
s « M"* de M"^"**, femme d'un des plus habiles commerçans du
famille MoDlaudouin <!uit la plus contidënble, U pliu illuitre de* grande* facnllle* cominercialei de Nantei au XVn* et au XVIII* •iicla. Mata oomme elle le divtaatteu plualeurt Iwandiea, 11 eat difficile d* dire i laquelle te ratuchait par (on mariage la dame que vtnte ici notre auteur. De* Forges fut lurtout \\i avec Daniel-René Montaudouin, S' de Launi7(né en 17 tï, mort M 1754), at avec ton Mre Jean-Gabrtel, dit Hontmdooifl et M ToiKlM(a<eo lysa, mort en 1781); nous reviendront lur l'um et l'autre plu* loin, dans une de* note* relatives à La Lettre XXXV ; mal* en 17I9, quand Des Forge* dcrivalt la pr^nte Lettre (n* XV) i M** du Halli^, ni l'un ni Pautie ne devait étie marid On peut donc croire qu'il s'agit ici de leur mère, Anne Bouel, femme de Tltomas Montaudouin, nie à Nanlea le 31 décembre 1687. Si cette conjecture est juste, cette dime l'entendait à tout, car selon Grealan (article Nmlt^, elle ne donna pas à •on mari moins de vlogt-lroii anbnts.
Lettre 4^ à Madame du Hallay. * Suite des anecdotes nantaises.
Au CroisiCy ce la septembre 1739.
\\i omis de vous dire, Madame, en vous parlant de la Bourse de Nantes dans ma dernière lettre, que la chapelle et la salle du négoce y sont séparées par une porte, qui s^ouvre à Fheure que la messe va commencer. Le tempte du Seigneur et celui du commerce sont alors confondus, et Ton y tient une lettre de Change d^une main et son bréviaire' de Tautre.
Au-dessus de la chapelle est immédiatement la salle du concert ; il se tient deux fois la semaine en hiver, et une fois en été. Les tracasseries qui m'ont occupé pendant le séjour que je viens de faire en cette ville, m'ont empêché de m'y trouver. Le hazard y a rassemblé d'assez belles voix et d'assez bons instrumens. La curiosité et la compagnie m'y menèrent plus d'une fois l'hiver dernier. Un jour que l'on chantoit quelques actes de l'opéra d^Iphigénie, la voix d'un musi-
* Amusemens^ltt cma tt de l'esprit, t^ VU, p. 17.
dea s'embarrassa dans le plus bel endroit et devint nuque à ne pas Pentendre. QuelquMn^ auprès de qui j'étois, dit que c'étoit apparemment une pointe de ▼in breton qui avoit déposé sa lie dans la gorge de cet Orphée. J ^ vis exécuter aussi un divertissement en l%onneur de M. le marquis de Brancas. Vous ne doutes pas que tous les dieux et toutes les déesses de la Loire n'ayent entré en danse : c'était de la poésie et de la musique de province.
Cette ombre d'opéra me rappelle celui qui fut inventé et exécuté, il y a quelques années, à Limoges, à la gloire du gouverneur. Le théâtre représentoit une nuit semée d'étoiles, et le pofime commençoit par ce vers remarquable, qui fut entonné avec une emphase merveilleuse :
Soleil, vis-tu jamais une si belle nuit ?
Le concert de Nantes est toujours chancelant, U ne tient pour l'ordinaire que sur un talon. Tantôt ce sont les souscripteurs qui veulent se retirer, tantôt c'est la mésintelligence des musiciens. Il est étonnant que ces hommes, qui ne subsistent que par les accords, soient pour l'ordinaire fournis d'esprits si discordans. Cette sonore nation ne peut vivre tranquille. Aujourd'hui, c'est la jalousie qui pique les uns^ et demain ce sera la modicité de la solde qui ne donnera point aux autres de quoi suffisamment arroser le biscuit, car
La frugalité philosophique S'accorde mal avec la musique.
LETTRES ffOUVCLLKS 8l
Je vous avoue, Madame, que tous ces concerts, vaines imitatioi» de TOpéra, mVnnuyent. Que seroitce même que lX)péra sans décorations, sans machines et sans gestes ? J'aime mieux entendre une belle voix seule, un duo ou un trîo dans une chambre, accompagné de quelques excellens instrumens, tels que votre clavessln, que tout ce mélange qui forme dans mon oreille une cacophonie étourdissante.
Il est temps de sortir de Nantes, Madame, et de vous dire que je m'embarquai sur la Loire, dans un esquif aussi léger que celui de Catulle, pour naviguer fusqu^à Sain««Nazaire, bourg éloigné de quatre lieues du Croisic. Le destin me donna la compagnie de deux femmes. Elles alloient voir leurs maris nouvellement arrivés de TAmérique, dont le vaisseau étoit à Tancre dans la rade de Maindain}^ à Tembouchurt de la Loire. Ces deux commères étoient assez gen* tilles, et leur manière de changer la terminaison des aoristes me divertit beaucoup :
— Quand jepassis par ici, disoit Tune, je couekis à Coiron (c'est un bourg situé sur le bord de la Loire).
— Et moi, reprenoit l'autre, je n'y couchas pas ; je sais par expérience qu'il j fait cher vivre, ]*allas jus« qu'au Pèlerin (c'est encore une paroisse, de l'autre côté de la Loire).
Voilà comme toute leur conversation raisonnoit en if et en os. Ce qui m'étonnoit, c'est que, malgré leur jargon grossier, elles eussent l'esprit précieux. Il y en avoit même une qui parloit des romans qu'elfe avok lus :
8a DIS roRGBS maillard
— Quand je vous trouvas à votre retour de la campagne^ disoit-elle, vous ne jouissiez pas d^une bonne samé, vous avies même beaucoup de peine à vous traîner.
—Il n^est pas surprenant, répondit l^autre^que je me partisse mai : je reievois d^une fièvre, et la maladie est un tnàttre de danse qui apprend à marcher pas à pas.
Je compris par ce discours que ce n^est pas Téducation seule qui fiiit les précieux et les précieuses, mais premièrement la nature , et qu^enfin la précio^ site est aussi naturelle que Tambition, Tavarice et toutes les passions, qui viennent, je ne sais d^où, dans le cœur des hommes.
Les rives de la Loire sont aussi belles vers son embouchure qu^elles le sont au sonir de sa source, depuis Roanne jusqu^à Nantes. Outre les gros bourgs, les coteaux, les prairies et les maisons de campagne qui les bordent, on y voit voguer sans cesse, pendant neuf ou dix lieues, des vaisseaiu de toutes les nations qui montent et qui descendent la rivière.
Quand on prend son chemin par terre, on trouve sur sa route un fort beau château, dont le maître s^appelle M. Cochon. Le portail a deux colonnes pour appui, sur chacune desquelles paraît^ en sculpture un gros cochon de pierre^ qui rechigne à faire peur. La première fois que je vis ces deux figures :
— Est-ce pour apprendre son nom aux passans, me dis-je à moi-même, qu'il a placé ces deux vilaines statues en si bel air ?j
Ce spectacle me poussa à philosopher sur la
LETTRES NOUYXLLBS 83
folie du blazon et des armoiries. Il est vrai que je ne vois rien au inonde de plus ridicule, de plus bizarre et de plus puéril que cette invention.
Si dans les armoiries, qu^on regarde sans doute comme des marques de distiâaion, on n'admettoit que des figures d'animaux qui sont les signes des vertus et des talens, 'fy trouverois une apparence de raison. Mais le plus souvent ce sont, en diverses postures, des limaçons, des escarbots, des taupes, des crapauds, des grenouilles, des rats, des chèvres, des boucs, des chimères, qui ne présentent à Pesprit que des idées sales, horribles et honteuses. Il y en a, dit Corneille Agrippa^ qui portent une huppe dans leur écusson, parce que la couronne de plumes qu'elle a sur la tête paroît signifier quelque chose de royal ; mais, ajoute-t-il, nec tamen obest nobilitati quod nidificat in excretnentis. Il en est d'autres dont Técu est chargé de poignards et de haches, symboles qui conviennent aux meurtriers et aiu voleurs de grands chemins, aussi bien qu'aux héros et aux conquérans. Et que ne pourroit-on pas dire des chimé* riques couleurs et des termes monstrueux du blazon, appelé l'art héraldique :
Bars, bris, ray, rustre, roc, badelaire, houssette. Bis, bezans, créquier, coquerelle, billette.
Démocrite ne riroit-il pas, au péril de se suffoquer, s'il voyoit dans un écusson le bois d'un cerf ?
Concluons de notre blazon et de nos armoiries chimériques, qu'ici-bas
84 nE$ FORGES IIAIIXARD
Tout n'en que iranité, qufi dhrene foUe :
C'est sur ces deux pivots que roule notre vie.
Après cette digression fortuite, reyenons, si tous voulez, Madame, dans notre dialonpe. Je passai tout le reste du jour sur les ondes avec mes deux princesses iroquoises. Nous allâmes coucher à Paimbœuf : cVst on fort grand bourg, qui a toujours en perspective deux cents vaisseaux en rade. Les uns viennent des pays étrangers 7 chercher des sucres, des vins, des eaux"de-v)e, etc. Les autres, appartenans aux Nantols, sont ou en décharge, ou en armement pour PAmérique ou pour la Guinée. Le lendemain, nous aotts rembarquâmes une heure avant le soleil levé. I>eux Récollets se joignirent à notre troupe, car il faut toujours uo peu de moines dans les voitures : c^est la rocambole *.
Nous rendîmes, à deux lieues et demie de Paimbœuf, nos dames à leurs maris, officiers dans un vaisseau qui étoit mouillé dans la rade de Maindain^ à l^embouchnre de la Loire. Les maris se laissèrent glisser comme des chats le>long des cordages du vaisseau, po»r venir embrasser leurs femmes dans notre chaloupe. Jamais je ne vis se hine tant de caresses ; je crus presque qu^ils alloient sMmaginer qu^il étoit nuit et que le$ rideaux étoient tirés.
Le capitaine nous pria de monter dans son vaisseauu II nQUs fit servir è déj^uo^ : ks mcânes s^crimèrent k merveille. Pour moi, je n^ me trouvai pas en appétit si matin. L^ ennuyeux discours que nous tint le capitaine pendant une demie heurc^
LSTTKBS NOUVBLLBS 85
rasflssièrent. Il ne me ptrla que de l'empire qu'il avoit sur ses matelots, et de la manière despotique dont il se faisoit obéir. Je me hâtai de me débarrasser de ce fade discoureur. Son vaisseau n'étoit qu'à une demie lieue de terre. Je me rembarquai dans ma nacelle et l'abordai à Saim-Nazaire, gros bourg qui n'est éloigné que de quatre lieues par terre du Croisic. Je montai à cheval, j'arrivai, et j'y suis jusqu'à nouvel ordre. J'y ai retrouvé en parfaite santé M"^ de Mondoret, dont vous vous ressouvenez que je vous ai parlé quelquefois dans le jardin de l'Arsenal, et dont vous me demandez des nouvelles. C'est un bon cœur, comme le vôtre; elle auroit même autant d'esprit que vous, si vous n'en aviez infiniment, la nature vous ayant donné plus de talens qu'il ne lui en eût &llu pour partager libéralement dix ou douze autres.
Je vous ai entretenue par-ci par-là de bagatelles dans cette lettre : ce sont les bagatelles qui divertissent. Si les miennes vous amusent, je continuerai de vous en envoyer. J'ai l'honneur d'être, etc.
Des Forges Maillard.
NOTES
* On écrit ordinairement Mindin. Cette rade s'étend à l'entrée de la Loire, rive gauche, au nord de la paroisse de Saint-Brévin et est fermée par le rocher de Mindin, sur lequel s'élève le fort du même nom, juste en £ice de Saint-Nazaire.
* Henri-Conirille Agrippa de NeUMheim, céltbre phikMopbe al médedo du XVI' tièelo, ai k Cologne en i486, mort en i5l4 ou i535. Le plus céltbre de wi ouvrages est kid traita (en latin) Df Pmeerfitud» H J» la wmiM det teineei, d'où est luu doute drd la pMiage did Id par Des Forges.
* C'est ragi^ment, le piquant du vojage. La roeambole eat| i proprement parier, une espèce d'ail qui a une saveur pirtîculiire M dont onrdei«itIesi«ucc*.DeU,aufiguré, la signification que aous indiquons, aisas fr^uente aux deux demien wiclee.
Lettre 4^ à René Chevaye *
Au CroisiCy ce 4 octobre 1739.
iB n^ay point fait à votre lettre une réponse fort prompte, Monsieur mon cher ami, et pour cette fois cy j^ay des raisons que vous trouverez bonnes. En arrivant ici, j^ay vu tout le monde dans les pieux embarras d^une mission que fsiisoient les Capucins * ; j^ay suivi le bon exemple de mes compatriotes, j^ay tâché de fiiire une confession générale, et sUl a plu à Dieu, j^ay gagné ma mission. Depuis, je me suis senti dans des sentiments de dévotion, et j'ay fait les huit sonnets que je vous envoyé *. Pour ne vous point foire coûter deux ports de lettres, j^ay différé ma réponse jusqu^au temps où j^ay mis à fin mon entreprise pieuse. Je vous prie, mon très cher, de les examiner avec soin et de m^en écrire votre avis ensuite, parceque je les envoyrai à M. Titon aussitôt, afin qu^ils entrent, sMl * Bibliotlu de Nantes. Lettre autographe.
88 DES FORGES MAILLAHO
en est encore temps, dans le recueil de Poésies chrétiennes, dédié à Mgr le Duc d^Orléans '.
Si vous trouvez qu^il y ait quelqueschangements à faire^ ou de ceux que je vous envoyé ou d^autres je vous prie de me les marquer distinaement^ à votre ordinaire.
M. Titon, en vous faisant présent de son Parnasse^ n^a fait que s^acquiter de la reconnoisssance quUl nous devoit pour Thonneur que vous lui avez fait dans vos agréables po^^ies. Je vous prie de m^envoyer les réflexions et les corrections que vous n^aves pas manqué de faire en lisant ce livre. Minutez comme moi, afin que nos lettres n^ayent pas besoin de la cérémonie d^une enveloppe.
Mes livres sont arrivez de Paris à Nantes, et je les recevrai ici dans quelques jours. Vous voyez qu^iis n^ont pas couru la poste. Je vous prie, en lisant le livre de M. Titon, d^en examiner surtout le langage et la liaison du stile et du sens. A Tégard des rangs*, s^ils sont bien ou mal donnez, vous jugez bien qu'il nHra pas se dédire, après une impression d'aussi grande conséquence que Test celle de son livre.
Vous avez raison, mon cher, de croire que j'ay bien raison de me plaindre des financiers, qui m'ont trompé en me donnant, en m^ôtant, et en me faisant attendre inutilement un emploi pendant si long temps. Vous pouvez croire encore que je n'en aurois jamais demandé un pareil, si le plaisir de demeurer dans la même ville que vous ne m'y eût point engagé. Si, après avoir été frustré, je suis demeuré
LKTTRBS NOUVBLLBS 89
trois mois à Nantes dans l*attente d^un autre emploi de cette nature, c^est que j'avois honte d^en avoir le démenti.
Tay reçu une lettre de M. Patin, qui me fait des reproches sur ma précipitation à quitter Nantes, et il me répète que je puis compter que j'aurai assurément un emploi. Je crois, par ma foi, qu'il se moque de moi I Je lui ai écrit d'une manière aussi vive que plaintive. En un mot, je lui ai mandé que je n'avois souhaité que l'emploi de Clisson etc., et que je n'en veux point d'autre dans ce genre d'affaires, où l'on n'a point d'appointemens fixes et où l'on est responsable en privé nom d'une goutte de sang qu'on aura manqué de pomper dans les entrailles de son prochain. J'ajoute aussi que M. de Fulvy ' m'en peut donner d'autres plus assortis avec mon caraaère et avec l'étude que j'ay toujours aimée^ s'il a vraiment pour moi l'inclination qu'il témoigne en paroles.
Je vais à la campagne * pour cinq ou six jours à deux lieues d'ici. J'y vais faire vendange qui sera bien succincte ; mais Dieu ne nous doit rien de ce qu'il nous donne. Vous voyez qu'il m'échappe de la morale. Mon absence d'ici ne m'empêche pas de recevoir mes lettres. J'attends votre réponse, et je suis du meilleur de mon cœur. Monsieur mon très cher ami, votre très humble et très obéissant serviteur.
Dbs FoRftES Maillard.
* Voir du* la lanre tulvanie (d* XVIII) de nontam <i earlMu déliila wir cette niMhw.
* Sont iolnti I cette lettre ka lept tooneta aur lea Sacrementi, imbliM d*M rUMM cka Oant» de 1759 <l. D, p. ar-Sa), « OB h«MèM inéllt, maU MMioni, war la monde MH»-Cliri«.
* Le ncnall de La Fort de la Horlnitre, meationoé d-deifua dant Dotn n* XllI, p. 6a-63.
* La* nngt Éetijprfi avx poètM ptr Tiran du tillet, dui
■ Sur de M. Pultry voir cl-deaaua p. ig ei aa.
* A Btcdetac, en Eicoublac, dont noui avooa parlé d-deunt ^34ameai«hUfciitHtk:a k Inrfrhens environ du Cn>l*1c,t
Lettre 5« ^ Madmie du Halky*, Mission des Capucins au Croisic.
Au Croisic, ce ii d'octobre 17S9.
\e n^est dune point assez, Madame, que le sort et la fortune m^ayent éloigné de vous, du commerce des My$^t ^ P^^ ainsi dire, de la société des hommes ? 1!
faut encore que je sois réduit à trembler à tous moments pour vos {ours, qui me sont aussi chers que les miens.
Mais vous êtes, Madame, au-dessus de votre sexe, et même au-dessus de Phomme : vous triomphez des foiUesses de la nature et rien ne vous alarme. JWmire dans votre lettre Peffort résolu de votre philosophie, qui vous fait mépriser généreusement la perte de votre beauté, si la fureur de la petite vérole venoit à défigurer vos traits, ces traits si bien assortis pour former un ensemble parfait de grâces et de charmes *. * Amuscmens du cœur et de Tesprit, t. VII, p. 28.
gt DBS PORGBS MAILLARD
Vou8 m^ëcrivez, Madame, que mes histoires campagnardes et provinciales vous divertissent. Me parlez-vous de bonne foi? Je vais continuer sur le même ton. Si vous avez cru seulement me flatter, tant pis pour vous, je ne serai plus responsable de Pennui que vous causera mon verbiage.
Quand j^arrivai dans ma patrie, j^entendis presque d^une demie lieue un bruit confus de cantiques, dont je fus subitement émerveillé. Plus j^approchois, plus j^étois enchanté de cet angélique concert. Ensuite, d^aussi loin que je pus voir, je vis des processions prodigieuses, conduites par des chérubins à longue barbe.
A ce spectacle qui me frappe.
Je crois, si je n'ai point rêvé, Que ce doit être au moins le pape Qui dans la ville est arrivé.
Après m'être frotté les yeux deux ou trois fois, je demande ce que veut dire cette cérémonie :
— Une mission, me répond-on d^un air vif et distrait ; les Capucins en sont les direaeurs, et sont venus tout exprès pour en distribuer les indulgences.
Ce discours me fit plaisir; j^en avois plus de besoin qu^un autre. Le bon exemple de mes compatriotes m'invita à les imiter.
Tout le temps destiné pour la mission s^est passé en exercices pieux. Les sermons, les conférences, les offices de TEglise ont fait, pendant quatre semaines, Tenchaînement de toutes les heures du jour. Les prédicateurs étoient bons, et le pathétique naturel —
LKTTRm MOUTKLLBS çS
au dé£Eiut d^une éloquence r^ulière— animoit leurs paroles évangéliques.
Chaque état a eu sa semaine pour mettre sa conscience en ordre. La première a été pour les filles, la seconde pour les garçons y la troisième pour les hommes, et celle des femmes a couronné Pœuvre. Je dois, parmi le grand nombre des prédicateurs, distinguer le Père Franqois^Marie de Belle-Isle. Observez que Belle-Isle est le nom de son pays et non pas de sa maison. Il méloit dans ses sermons beaucoup de finesse et de raillerie morale. Il prêcha aux filles le sermon de la Madeleine, dans lequel il y avoit d^excellentes choses; non pas que je prétende pourtant en faire un parallèle avec le sermon de la Madeleine du Père Cheminais.
Ne pourrait-on pas, Madame, comparer, pour Tesprit et sans profanation, Bourdaloue à Corneille et Cheminais à Racine ? Bourdaloue est sublime. Cheminais est affectueux ; le premier enlève, Pautre touche. L^éloquence de Bourdaloue roule comme un torrent rapide à la fois et majestueux ; Tautre ressemble à un gros ruisseau, qui charme par la beauté de ses ondes et par la douceur de son murmure.
Revenons de ces princes de la chaire à notre Père FranqoiS'Marie. Il fit, dans la prose de son sermon, la distinction que vous allez lire dans mes vers :
La Madeleine, en sa jeunesse, Vive, égrillarde, pécheresse, Se faisoit nommer Madelon.
Mais, dès qu'elle eut de la sagesse
•itàTîtochMiiravillM,
De Madeleine elle eut le «om-
Jçuaes c(KW^ que Tap^ar psQ»èa«, Qui ne refiiiey rien i vos désin fripons, Ah ! combien parmi vous, pour une Madeleine,
Je compterois de Madelons 1
Le même Père prêcha sur la misère du temps. Jp trouvai daus son discours des images tràs frappantes et très vives ; il peignit la famine, la peste, la guerre, les incendies, et les malheurs singuliers arrivés dans TEurope depuis quelques années.
Outre quatre sermons par jour, on nous faisoit une conférence sur les deux heures de Taprès-midi. Le préfet de la mission monte dans la chaire et répond de là aux difficultés, instructives pour la multitude, que lui propose un autre religieux qui s^assied devant lui, dans Pendroit le plus commode de Téglise pour se faire entendre.
La matière de la conférence fut un jour la folie des superstitions. On en agita deux qui sont de vieille date dans notre petite ville.
La plupart des femmes, surtout parmi le commun peuple, sont épouses de navigateurs, et presquç toutes les filles ont des gens de mer pour amans. On voit sur le bord de notre côte une grosse pierre, haute d^environ douze pieds ; je ne sais quel hasard ou quelle fantaisie Ta placée debout comme elle est. Les femmes dont les maris sont exposés sur les ondes, et les filles qui attendent le retour de leurs galans, vont danser autour de cette pierre le jour de TAssomption. Les plus légères, après avoir dansé,
LKTTim NomrsLLis 9I
giimpem au lomtnet de 1« roche , ce qui n*^ pts dit • ficile^ cette pierre étant fort mboteute, et de là elles crient de tonte leur force ea thântant :
Croilan, goilan, goîlan gris, Hamèûe nosamaoèl ramène nos maris M
Le goilan est un oiseau de mer, dont elles font apparemment leur dieu Mercure, en le choisissant pour leur protecteur et leur messager.
Nos citoyennes' ont une autre superstition qui n^est pas moins plaisante.
Nous «voiM deux chapaUee à lV)ppoaite l'une de rentre, iituées t ur le riinige^ à nn quart de lieue doi denx CKtrémitéi ée la viUs* Las femmes das marins j flMitdea MUTainas et des pèlerinages pour demander i Dleui par nnteroeasion du saint qu'on j nfvèn, que lenia osaris fesaem des voyages prompts et heu* renx. Il n'y a en cek rten que de louable» Mais le merveiltatx de cette déTotion, c'ost qu'après avoir ùix leur prière dans la cliapdie, elles la balayent elksHnémes ; après quoi^ inmaasant la poussière, elles la jettent en l'air avec circonspection du oM qn'il feut que le vent souffle pour conduire ou raaieaer fanns maris à bon pott, en disant :
T6«ifne vent, tourne gironette, Suis k poassîère qne fe ft jette.
Cesubus et {)lusieurs autres flirent avec raison censurés, dans des conférences où la morale étoit touj(AifS égayée par divers exemples et par différens récit» cùlieux.
un POROM MAILLAKD
Toute la mission s^cst laite avec beaucoup de recueillement et de dévotion. Les Capucins ont régalé chejB eux tout ce qu^il j a ici de personnes disdnguées y et malgré la rancune qu^lls m'ont si longtemps gardée à cause de VEpitaphe du Frère Hilariùn^f il m'a fallu boire avec eux comme les autres. Cest pourquoi je puis dire aujourd'hui, en me servant de deux vers de Madame de la Suze, que
Je voudrois, toute chose étant bien réunie, Que la France n'eût pas d'autre division.
Si les Pères de la mission nous ont régalés, ils ont été en revanche très-délicatement choies par plusieurs de nos dames. Les restaurans, les compotes, les confimres couloient chez eux, comme le lait et le miel dans les plaines pendant les heureux jours de l'âge d'or. Madame de Mondoret, dont vous m'avez demandé des nouvelles, faisoit porter tous les soirs un bon amande ' à son direaeur. C'étoit, disoit-elle, pour lui donner plus de facilité à l'amender ellemême. Mes sœurs ne manquoient pas d'envoyer au leur le chocolat et le café tous les jours à l'heure convenue, sans la prévenir ni la passer d'une minute.
Pour moi, je n'avois jamais entendu tant de sermons en un mois. Je me trouvai encore chez les Capucins le jour de saint François. Ce fut un Jacobin qui fit le panégyrique de ce fondateur de l'ordre le plus nombreux qui soit dans la religion.
Je me dispenserai. Madame, de vous faire l'analyse de son discours. Vous savez que tout patron de
pttroiMe, tout fondateur d*<>rdre, est toa^oors le plus grand «lut dans le paradis le jour de sa fSie. Mab Péloge de Tun ne fah point de tort à Tautre, puisque chacun est loué, quand sa fBte arrive, dans fégllse où i! est principalement lionoré. Le premier point du sermon de ce Jacobin dura près d^une l i e ufe . J« cnis qùMI resteroit enfoncé dans le btrisson épineux, tm se perdroit dans la neige. Jamais |e ne m'^étois phis ennuyé, et je ne pus m^mpêclier de mm mur er en moi-même les vers qui suivent :
Ce piédkattt très-véaéfable Ne pense pas^ dans saftireur.
Qu'un orateur in&tigable Fatigue souvent l'auditeur.
Il y a quelques jours que je suis dans une petite campagne * que nous avons au bord de la mer ; j^y jouis des restes de la belle saison, quoique Pautomne ait été fort pluvmtx ou pluvieuse^ car il y a, ce me semble, une fort jolie chanson qui commence par : f^e l'automne est belle^ etc. Je fus récemment amusé de la visite d^un moine ; vous direz que depuis peu je suis tout en moine ; il me parla beaucoup de sa régie et des prééminences de son ordre :
— ^obéissance, ajouta-t-il, et la ciiasteté en swit les points essentiaux.
— Ceux qui les violent, lui répottdi*-fe aitr le même ton, devienaem par conséquent crtmhunix.
Le bon Père , s^Imaginant parler à un puriste, vouloit pindariser.
98 DIS WÇmOMM MAILLAR
Dévotions, bagatelles, littérature, se sont agencées dans cette lettre péle-méle pour vous amuser. Le point principal étoit de vous exprimer Textréme cha« grin que j^ai de votre maladie, et de vous prier de me tranquilliser au plus tôt en m^apprenant votre guérison.
J^arrive au Croislc , je mets cette lettre à la poste , et je vais boire à votre santé avec la dame que vous savez. Elle prend une part véritable à votre rétablis^ sèment.
Je suis autant qu^on le sauroit être, avec toute l^estime, tout le respect, permettei-moi d^ajouter toute Tamitié imaginable, etc.
Des Forges Maillard.
NOTES
« Voir à ce sujet la Lettre XXVllI ci-dessoui et, dans les Œuvres de Des Forges, édit. de lySç, le sonnet de la p. SiS du 1. 1", adressé « à Madame deH**, » qui est M"* du Hallay.
> Notre grand poète Brijzeuz a chanté cette touchante et curieuse coutume des femmes du Croisic dans sa belle pièce des Goékmdi, qui débute ainsi :
Un brick appareillait dans un des ports de Nantes, Et des femmes en pleurs, des filles, des amantes Erraient dans les rochers, tout le long de la mer. Et dansant une ronde elles chantaient cet air :
Ce matin, à la mer haute.
Les marins du Croazic
LBTTRSS NOUVKLLIS 99
Vont s'embarquer sur leur brick.
Mes sœursi chantons sur la cOte :
Goélands^ goélands.
Ramenez-nous nos amants !
Cette pièce, après avoir, en i836 et en 1840, figuré dans la a* et dans la 3* édition de Marier a passé depuis i853 dans le recueil dit la Fleur d'cr, où « les marim du Croof te » sont devenus « les jeunes gens du Croisic. »
* On emplo3rait alors couramment «citoyen, citoyenne, » dans le sens de m. concitoyen, concitoyenne ».
* Le frère Hilarion avait été le portier et un peu le fiictotum du couvent des Capucins du Croisic ; Des Forges consacra à sa mémoire une pièce en style badin qui parut en 1735 dans les Poésies de Mlle de Mêlerais, p. 172, et se trouve aussi dans redit, de ses Œuvres de i/Sg, I, p. 334.
* Un amandét selon le Dictionnaire de Furetière et celui de Trévoux, « est un remède composé de deux onces d'amandes dépouillées de leur écorce, qu'on pile et qu'on dissout dans huit ou dix onces de décoction d'orge mondé, ou dans de l'eau de veau ou de poulet qu'on passe dans un linge, et où l'on mêle un peu de sucre et d'eau rose. Les dames s'en servent pour conserver leur santé et leur embonpoint. » C'est ce qu'on nomme aujourd'hui un « lait d'amande. »
* U s'agit encore ici de Brederac, voir ct-dessus, p. 34 et 90.
^?Sir^
Lettre 2* au président BouUer *.
Au Croisic, ce a6 décsmbre 1739.
|QNiiKiim, dans ce temps où ramitié a tcmjoun quelque chose à se dire, |e vous prie de me donner des nouvelles de votre saoïé. Je souhaite qu^elle soit parfaite et que votre coour soit toujours plein de joye. Pour moi, je m^ennuye au fond de ma province. Une infinité de faux amis m^avoit fait acroire qu^on me rappelleroit au plus tôt. Mais leurs diférentes promesses ont été sans effet jusqu'à présent, et je commence à désespérer qu'elles en aient.
Je reconnois que blandice, astuce et foliacé font jouer les ressorts de Pesprit de l%omme, et que candeur et bonne foi ne sont pins que des termes dont on ignore le sens et l^lsage. Deus providebit ; peut-être qu'après tant de llcheuses nuits il permettra qu'il se lève pour, moi une belle aurore. L'espérance
* Bibliotfa. Nat, Ms. fr. 24410, f. 41 3. Lettre autographe.
LSTTJUES MOUTKLLBS IQJ
qu^on perd d^ua côté rerkot de Tautre, et ians œtte lueur qui brille même aux yeux de ceux qui se ooyent k cent lieues eu mer, que seroit-ce que la vie ? Uu fiurdeau qui du premier moment accableroit celui qui le porte^ une nuit sans lune, un jour couvert de nuages, un soleil éclipsé, une mélancolie habituelle, une crainte renaissante, enfin une étemelle horreur de soi-même.
Ma philosophie trouveroit en soi une constante ressource contre Topiniâtreté de la cruelle fortune, si je vivois dans un pays où la littérature fût un peu cultivée. Mais ici on ne sçait si Virgile étoit un pointe ou un général d^armée, et le langage des Muses y est du haut allemand.
Toute ma consolation consiste dans le commerce lointain que la poste me facilite avec d^illustres amis. Vous ne doutez pas que vous ne soyez des premiers sur ma liste. Dites moi, je vous prie, si vous travail» lez toujours sur Cicéron ? Je lisois ces jours passez le Songe de Scipion. Il me prit presque envie de le traduire en notre langue. J^aurois voulu rendre en vers les endroits les plus vifs et les plus touchans. Mais dans ma situation chagrine une idée en chasse une autre, et je n^agence que des projets.
J^ai fait quelques poësies, comme une idille intitulée les Arbres, une épître philosophique à M. Néricault des Touches, une autre à M. Rousseau,, qui m^a honoré de quelques vers à ma louange et qui a eu la bonté de dire qu^il auroit bien voulu être Fauteur de mon ode à la Vertu V J^ai aussi ébauché
lO» DSS POROIS lUILLARD
comédies, opérai romaOi ftc., mais je n^achève rien. Je viens cependant de mettre la dernière main à sept sonnets sur les Sacremens * et à deux autres, dont Tun est sur la mort du Sauveur, Pautre sur la cruauté et ringratitude des chrétiens pour celui qui les a rachetez. Je dédie ces ouvrages à M. le duc d^Orléans, par un sonnet qui précède les neuf autres. On doit les lui présenter de ma part. Ce sera, je crois, vers la fin du carême. Vous voyez. Monsieur, que j^ai par intervalle des sentimens de ^christianisme ; mais par malheur ma dévotion n^est pas de durée. Il seroit à désirer que la plupart de nos poètes n'eussent point la sottise de s'imaginer qu'on ne peut avoir de la piété sans déroger au bel-esprit, et qu'on n'arrive au comble de la gloire que sur les ailes de l'irréligion.
J'ai grande envie d'avoir votre traduction des Tus* culanes; mandez moi, je vous prie, si elle est achevée et s'il n'y a point d'édition contrefaite.
Donnez-moi de vos nouvelles au plutôt, s'il vous plaît. Personne ne vous estime et ne vous aime plus que moi. J'ai l'honneur d'être cordialiter et medullû tùs^ avec respect, votre très-humble et très obéissant serviteur.
Des Forges Maillard.
LtmiS KOOTKLLn
NOTES
■ Cette ode est dans In (Emntt de De» Forge*, édit. de 1759, I. p. ag-4t ; die 17Ï5, elle figunlt dans ka Poi$iu ia Mlle tU Mtûcraù, p. 34-45.
■ Il a déji été quntion de ces (onnete daiu la lettre de Dee Pointai Chcv^re du 40c(obra 1739^ ^r d-deuoa n* XVII, p. 87 et 90.
Lfffre !• à Fabbé Philippe*.
Au Croisic, ce 29 juin 1740.
1 7 a longtemps, mon cher abbé % que nous ne nous sommes écrit. Cependant, M. Titon me marque que je recevrai une lettre de vont av premier jour. Il m^a aussi informé que vous ne donniez plus votre recueil par brochure et sous le titre d^Amusemens, mais par feuille chaque semaine, comme Desfontaines et Prévôt *. Trouvez-vous que cette nouvelle manière vous soit plus profitable ?
C'est aparamem ce que vous vouliez me faire entendre dans votre dernière lettre. Et les odes de La Fare, les avez-vous employées? Avez*vous Inséré quelquesunes de mes lettres à M"* du Hallay ' ?
Vous n^avez donc pas trouvé moyen de faire paroitre mon Epître philosophique à M. de Voltaire ? Celle à M. Destouches Néricault est dans le même goût ^ ; mais à quoi sert de se donner la peine de transcrire encore celle-cy, pour la voir inutile ensuite ? M. Titon vous a-t-il fait voir mes vers latins en Thonneur
* Lettre autographe, appartenant à M. Rané Kcrviler.
LBTTRBS NOUVKLLBS I05
de M«ii« Salle ? Enfin, comptez-vous me donner encore votre nouveau recueil qui fait une suite avec les Amusemens ?
Passons à Tessentiel. Vous portez-vous mieux, et trouvez-vous maintenant que la vie soit une bonne chose ? Car, au bout du compte, il faut toujours penser que quand on a les yeux fermez on ne voit plus le soleil, et il y aura peut-être bien du temps d^à présent au jour de la résurrection. Réjouissez-vous, mon cher ami, et pour vous maintenir dans votre joye puissent les dieux vous donner de la fortune^ sufisament et point trop. Le superflu devient une peine d^esprit.
Quant à moi, qui suis reloué dans une bourgade de la Crimée, je passe mes jours dans une triste nonchalance. Il n^est ici de plaisirs d^aucune sorte qui convienne à une substance qui pense. Les grands, les financiers m^ont promis un employ qui me consolât au moins de Téloignement de Paris en me procurant une vie douce. Ils ne me tiennent rien du tout. J^ai fait un paquet de leurs lettres, sur lequel j^ai mis : Lettres de seigneurs et de gens de finance fourbes et menteurs, afin de ne point confondre avec les écritures de mes amis celles de gens qui n^en ont que le signe, et afin de m^épargner le chagrin de jetter les yeux, sans y penser, sur un fatras de faux raisonnements. N^est"il pas fatal que je ne puisse réussir à obtenir un médiocre emploi, pendant quecent faquins, qui ne sont que des vielles organisées, obtiennent les meilleurs, aussitôt qu^eux ou quelque coquin doré
io6 Dn voRon maillard
les demande pour eux I Le destin a bien le diable au corps.
J^ai fait, ce me semble, depuis que je suis en Bretagne, diférentes petites podsies et même quelques odes. Tout cela est brouillé et jette je ne sais où. Si M. Titon perdoit les copies que je lui ai laissées ou que je lui ai envoyées, je serois bien en peine comment déchifrer les originaux. Je hais à la fureur la besogne de transcrire. Cependant j Vi fait un ouvrage en prose des plus singuliers en son genre, que je tâcherai de me résoudre à copier *.
M. Titon du Tillet est à la campagne, et je pense qu^il se porte bien maintenant. Je voudrois que les biens de quatre ou cinq de nos Crésus fussent confisquez à son profit ; ce seroit alors que je n^aurois pas besoin d^emploi. Je compte aller aussi en peu de jours à la campagne. Cependant, adressez-moi toujours vos lettres au Croisic, parce qu'on me les fait tenir d'ici partout où je suis.
Si vous me faites présent du nouveau volume de votre recueil, je vous prie de le donner à M. Titon, qui aura la bonté de me le Caire relier uniformément aux autres. Je vous envoyé de l'autre pan une pièce à la chère et charmante M*u« Salle, pour en faire usage dans votre recueil, comme aussi d'une épigramme latine que je mets dans l'enveloppe pour ne point augmenter le port de cette lettre.
Voyez-vous toujours M">* du Hallay ? Nous ne nous écrivons plus, mais je ne pense pas moins en elle. Et notre ami Morand, comment fait-il à Arles ? Il
LETTRKS NOinrBLI.KS IO7
est donc à chanter avec sa femme : Recédant vetera. Portez- vous bien et donnez-moi de vos nouvelles ; il y a six mois que je n^en ai reçu. Je suis de toute mon âme, monsieur mon cher abbé, votre très humble et très obéissant serviteur,
Des Forges Maillard.
NOTES
* Philippe de Prétot (Etienne-André)^ dit Tabbé Philippe, né à Paris vers 1708, mort en 1787, excellent humaniste, se livra à renseignement de la jeunesse, fit avec succès des cours gratuits d'histoire et de géographie, exerça Pemploi de censeur royal, dirigea la réimpression des classiques lattnsde la collection Coustelier ; auteur de divers ouvrages d'histoire et de littérature estimés pour leur rédaction concise et judicieuse ; éditeur enfin d'un recueil littéraire assez curieux, formant i5 volumes in-j 2^ qui parut dans diverses conditions de périodicité de 1737 a 1745 sous le titre à'Amusemens (ou Nouifcaux amusemens) du coeur et de Pesfrit, Cest de ce recueil que parle ici Des Forges Maillard, qui y inséra un grand nombre de pièces en prose et en vers.
' L'abbé Prévost, l'auteur de Manon Lescaut, publia de 1733 à 1740 un journal littéraire intitulé le Pour et le Contre, ouvrage périodique d'un goût nouveau (20 vol. in- 12). Quant à l'abbé Guyot-Desfontaines, fout le monde connaît au moins de nom son fieimeux journal critique» Observations sur les Ecrits modère ^eSf qui eut souvent le don d'émouvoir la bile de Voltaire et d'en tirer ces bordées d'injures grossières, dont fut honorée plus tud l'Année littéraire de notre compatriote Fréron.
' Nous publions ci-dessus plusieurs de ces lettres à Mme du Hallay sous les n* XII, XIV, XV, XVI et XVIIl.
^ Ces deux Épîtres sont imprimées dans les Œuvres de Des Forges Maillard, 1. 1-, p. 197 et 21 5.
' Il s'agit ici évidemment du roman satirique mentionné avec détail dans la lettre suivante n* XXI, (p. 1 10) et plus loin encore <lsns la lettre XXXII.
Lettre 5» à René Chevaye '
Au Croisic, ce 2 de juillet 1740.
■'ai reçu, Monsieur mon très cher ami, la ' lettre dans laquelle vous m'avez donné I avis de la vacance du contrôle des actes ' de Clîsson. Je vous suis bien obligé de votre intention. Mais vingt pistoles qu'il m'en a coûté inutilement à la poursuite d'un emploi si mince m'en ont dégoûté, joint i cela que la nature même de cet emploi contre nature ne m'a jamais 8até. L'avantage que j'y trouvois et le seul que je recherchois, c'ëtoit le plaisir de vivre avec vous. Je vous avouerai que le peu de connoissance que j'avois acquis des fonctions de cène charge m'est sorti de la tête. Je n'aspire désormais qu'à quelque emploi commode, facile et fructueux, si tout pouvoit se rencontrer ensemble.
Je n'aurois point unt tardé à vous répondre si je n'avois été embarrassé de quelques affaires tracas-
* Biblioth. de Nantts. Lettre tutographe.
LRTTRBS NOUVELLES IO9
sières. Notre commissaire de la Marine, piqué contre un de mes frères quMI dit Tavoir raillé, s^est voulu revancher sur notre cadet qui, quoiquMl ait renoncé à la navigation, s^est trouvé sur les classes, et ledit magot de commissaire, jouant de rancune. Ta nommé pour le service du roy comme les matelots. Il a même prévenu ses supérieurs contre nous par cent fourberies quUl a écrites. Ainsi il a fallu me retourner et écrire diférentes lettres. Enfin M. de Lizardais, mon ami, le gouverneur de Tamiral de France % m^a obtenu le congé de mon frère et le fera déclasser. Ce commissaire a fait ici cent choses qui ne Pont point feit aimer, et je ne sçais s^il tiendra en place contre toutes les plaintes qu^on a envoyées en cour contre lui.
Je suis bien sensible, Monsieur mon cher ami, au dérangement de votre santé. Pourquoi vous obstinezvous à continuer Tétude, si Taplication contrarie votre tempérament ? Ne vaut-il pas mieux faire trêve entière pour quelques mois avec les Muses, que de se miner- insensiblement par des travaux que vous êtes le maître de suspendre ? Je vous y engage et même je vous en prie avec instance. Cherchez tout ce qui peut vous réjouir, et faites même quelques voyages si la dissipation vous est nécessaire.
Je vous donne des conseils que je devrois et que je veux prendre pour moi. C^est pourquoi je pars la semaine prochaine pour Belle-Isle, où je passerai-dix ou douze jours chez M. Roger ^, père du lieutenantgénéral ' de Tamirauté de Nantes ; de là jUrai au
I lO Dit PORGB8 MAILLARD
[uer, terre de M. le président de Robien^ près d^Aurai. Je ferai tout ceclieinin par mer, et je reviendxmi par Vannes. Le retour sera par terre. Je compte être deux mots dans mon voyage. Je porterai mon roBian, qui est presque fini, pour le transcrire. C^est un ouvrage tragi-comi-littéraire, mais trés-satirique, touchant la plupart des auteurs modernes, les gens de finances, etc. Je ne pourrai donner cet ouvrage qu^en Hollande et sans nom d^auteur. Je voudrois que vous fussiez à portée d^en prendre lecture.
Gratitts n^est point dans mon Corpus poetarum^ je ne le connois même point '. S41 s^y étoit trouvé, j'en aurois déchiré les feuilles pour vous les envoyer, plutôt que de transcrire. Cest ma peine, et je ne sçais comme je viendrai à bout de transcrire mon roman, qui pourra être dans la suite de 3oo pages d'impression. Je voudrois bien trouver quelqu'un dans mon voyage, qui fût secret, qui me rendît ce service. Car il y a tant de choses bisarres, plaisantes, galantes, qu'il est à propos de garder l'incognito. H s'intitule le Chevalier de Saint^Florin, histoire tragi'-comi''littéraire, traduite de l'Anglois par M. de Hermanville, Diépois ^.
Je ne suis pas content de ce précieux et béat La Morinière *. Peut-être a-t*il voulu me piquer en ne metum dans son recueil qu'une strophe de l'ode de la Beauté. Vous sçavez, et je vous l'ai conté, qu'il m'a escamoté les poésies reliées de Tanevot*, dont l'auteur m'avoit fait présent, et qu'étant en peine de ce que ce livre étoit devenu, j'en écrivis à M. Titon,
LBTTRIS NOtrVKLLn lll
qui me dit qu^il l'avoit vu entre les mains de Le Fort de la Morinière, qui Tavoit assuré que je lui en avois fait présent. Sur cette réponse de M. Titon, je traitai assez mal dans la mienne notre coUeaeur de pièces, qui en fut informé. Il m^avoit bien fait demander de mes poésies chrétiennes non imprimées ; mais comme je me propose d^achever de traduire en vers les Sept pseaumesy dont il y en a trois de faits, et que cela joint à autre chose fera une bonne brochure édifiante, je n^ai pas voulu sacrifier mes noureautés à la gloire et au profit de La Morinière. Je vous ai déjà raconté cela, mais aparemment que vous ne vous le remettez pas.
Quand je serai chez M. le président de Robien, je vous dirai des nouvelles de mon séjour et de mon voyage. Ménagez votre santé, songez que c^est la principale chose.
Je suis très sincèrement et très intimement. Monsieur mon très cher ami, votre très humble et très obéissant serviteur,
Des Forges Maillard.
NOTES
^ L'amiral de France n'était autre que le duc de Penthièvre, fils d a comte de Toulouse ; voir ci-dessus, p. 52.
' Dans les Œupres de Des Forges, édit. lySg, on trouve une lettre au président Bouhier, où il est aussi question de Roger et
d'une curieute aneoloie «ur Boileiu, qu'il conta i notre auteur {voirMI.p. a33-ï34).
■Ftllicu* Gntiu*, potte latin du |- siicle, £t«it contemponin d'Ovide ; il reelB de lui dei fregmenti d'un poème sur U chaue, intitulé Cyiteg<tieoH, qu'on trouve dan* le recueil det PoeUl Uttini minores publia p«r Burmann i Lejrde en 1731, i vol. in-
* Il eal ancote queation de ce roman dam la Lettre XXXIV ci-deaaou(.
* Le Fort de la Moriaière, collecteur et éditeur d'un Choix àe PoMes morala et ckritiemtt, dont il a d^i été quealion cideau», aux n-XllI et XVII, p. fia et 90.- L'ode de laBetattiea la première pièce dei Poiàet de M"" de MiUcraii, lyBS, p. >-ï-
* Aleiandre Tanevot ou Tannevot, poète Iranfai* de «econd ordre, né à Veruillea en 169a, mort en 177}.
Lettre 4* au président Bouhter *
A Belle Itle ea Mer, ee ao |«tilet 1740.
i^ai trouvé dans VHistoire Romaine de M. RoUin des phrases un peu longues.
Le stile n^est point aussi pur et aussi coulant que celui de VHistoire Ancienne, Mais quelle fantaisie a-t-il toujours décrire /e^aitf, /esoit, au lieu de faisant, faisoit ? Il devroit donc écrire aufsi fir^^ «u Ueu défaire. Un étranger qui conjuguera ce verbe et qui verra cette diférente orto-» graphe ne saura à laquelle s^en tenir ; on préférera faisoit, comme plus conforme à rétimologie, et on se moquera avec raison de nos rafinemens capricieux et puériles. Ces nouveautez, qui ne sont aucunement fondées, gâteront absolument notre langue ; le pronostic est indubitable. Deux ou trois abbez de Saint- Pierre sufisent pour notre désolation, et.peuvent étire le triumvirat qui vaincra et ruinera cette pauvre et crédule république.
* Bibl. Nat., Mt. fr. 244 lo, f. 420 R*. Lettre autographe.
1 14 DKS FOROKS MAILLARD
Mes sonnets chiens ont été présentés à M. le duc d'Orléans ; j'en ai été aussi gentiment récompensé qu'Arioste le fut du cardinal d'Esté '. On m'a proposé de sa part de traduire en vers françois les himnes du nouveau bréviaire. Comme ces dévotes opérations ne sont guères une partie de plaisir pour un poëte, j^ai répondu que l'auteur devoit être encouragé d'avance, faute de quoi le cœur lui manquoit.
M. Cocquard m'a appris le mariage de madame votre fille cadette. J'ai été ravi de trouver cette occasion pour vous témoigner dans des vers mon estime et ma reconnoissance. J'avois dessein de les envoyer à l'auteur du Mercure ; mais j'ai craint que ce qui seroit bon pour un autre ne fût point assez digne de vous. Cependant je serois bien glorieux de voir mon nom imprimé avec le vôtre, et si vous m'en donnez la permission, M. de la Roque ne tardera point à recevoir cette balade *. J'ai l'honneur d'être, etc.
Des Forges Maillard.
Il m'a pris fantaisie de faire un petit voyage à quinze lieues du Croisic pour me désennuyer. Je suis à Belle-Isle, d'ob je pars pour aller passer quelque temps à la terre de M. le président de Robien. Peutêtre irai-je à Paris le carême prochain. Vous me feriez grand plaisir si vous vouliez me donner le sujet d'une tragédie et m'aider à en régler le plan. Il me faudroit ce secours pour tâcher de m'établir à Paris* Mon adresse est toujours au Croisic, en Bretagne,
LMTKn MOOTKLLES
d'où Von me fait teajr mes lettres, en quelque lien que je sois.
HOTES
• C'e«-A-dire, pu du tout.
■ A cette lettre eil jointe une Ballade à M. U pritiJent Bouhier sur U mariage de Mme la JUIe cadette avec M. de Marliens, coiueiller au Parltment de Bourgogne : billade qui parut, non dîna le Mercure de France, dirige par le chevalier de la Roque, mais dan* les Amiaemeiu du caur et de Vetprit {t. {%., p. 38o), en vm\ 1741.
Lettre I* au président de Robùn *.
Au Croiùc, ce 3o d'octobre 1740.
■otre promenade, Monsieur *, à la Chartreuse d'Aurat , pendant que j'étois à votre château du Plessis de Ker, produisît dans mon ame de dévots retours. Je crus d^abord qu'Us deviendroient efficaces ; mais la conversion des gens du monde, et du monde lettré, distraits par uoe foule d'idées étrangères, ressemble le plus souvent à l'ouvrage de Pénélope. Ce que la grâce fait le jour, l'anrait des passions te défait la nuit, et réciproquement. On a toujours à dire, comme Coulanges, dans une jolie chanson qu'il fit âgé de plus de quatre-vingts ans et que vous trouverez à son article dans le Parnasse de M. Titon : Le morceau de pomme n'est pas digéré. Le temps s'écoule, et l'on ne pense pas qu'un jour de vie de plus est un jour de moins à vivre.
■ Amusemeni du cœur et de l'esprit, t VllI, p. 341.
LETTRKS NOUVRLLCS llj
Cependant, quoique je ne puisse pas me vanter d^étre devenu de ces dévots parfaits, je n^ai pas perdu tout le fruit de notre visite aux RR. PP. Chartreux. Vous en jugerez par les sonnets suivans ^ que je vous prie de faire voir à votre charnumte et chirt épouse, qui a autant de beauté et d'agrément que de venu et d'esprit. Je me âatte qu'ils ajouteront encore à la bonne idée que lui donnèrent de moi quelques autres ouvrages de piété '....
Je pourrois bien, Monsieur^ après ces deux sonnets^ vous enfiler encore quelques grains de morale. Peutêtre n'en faudroit-il pas d'avantage pour me faire nommer grand-vicaire de M. Néricault Destouches, qui nous a donné dans le Mercure des lettres édifiantes, toutes semées d'épigrammes, pleines de sens, de sel et de feu. Cet illustre auteur, qui veut bien m'honorer de son amitié et m'aider de ses conseils, est le même dans ses belles comédies que dans ses lettres. Si toutes les pièces étoient aussi pures, aussi remplies de sentimens vertueux que les siennes, je m'imagine que nos docteurs, au lieu de défendre la lecture des comédies, la conseilleroient publiquement.
Je ne dois point omettre, Monsieur, dans ce petit traité moral^ que je conserve précieusement la tabatière Chartreuse que madame la présidente m'a donnée. Vous seriez étonné du changement qu'elle opère dans la poudre que j'y renferme :
Quand je prends du tabac avec attention
Dans ma belle Chartreuse, à mes 3reiix sans égale,
I iS DBS rouan maillam)
Je pense respirer de la dévotion, Et puis, par le ressort de son impulsion, Etemuer de la morale.
Je m^enunetenois^ ces jours derniers, Monsieur, avec quelques personnes, de votre cabinet, sans comparaison le plus riche et le plus beau de la province, et Tun des plus complets et des plus curieux du royaume. Sur ce que je leur racontai que j^avois va dans le vôtre de petits serpens volans, munis d^ailes en bonne forme, ils me dirent qu'ils avoient regardé jusqu^alors comme une chimère la prétendue existence de ces animaux prodigieux, quoiqu'elle fût attestée par des historiens accrédités. A cela quelques uns d'entre eux ajoutèrent qu'il pouvoit bien y avoir de petits serpens ailés, mais que ce n'étoit point une conséquence qu'il y en ait jamais en de pareils à ceux dont une tradition fabuleuse nous a transmis la peinture effrayante, et qu'ils ne croyoient pas plus le dragon volant de l'abbé de Vertot dans son Histoire de Malthe, que les fourmis des Indes, lesquelles, au compte d'Hérodote dans son livre intitulé Tkaliey étoient véritablement plus petites que des chiens, mais plus grandes que des renards.
Ces monstres foumiroient une ample matière de dissertation. Mais comme toute l'antiquité est pour vous sans voiles, il me conviendroit fort mal de faire en cette occasion le dissertateur vis à vis de vous. Je regrette toujours. Monsieur, les journées que nous avons passées ensemble, et que les charmes de votre agréable et savante conversation me faisoient trouver
UETTRBS MOOYSLLn 119
si courtes. Vous êtes de ces personnes aimables, avec lesquelles il est, pour ainsi dire, dangereux de vivre, par la peine que causent ensuite la séparation et réloignement. Si, comme les habitans de la ville d^ Aurai, qui ne connoissent pas leur bonheur,
Je me voyais assez, heureux Pour demeurer dans votre voisinage, Je saurois sûrement mieux qu'eux Profiter de cet avantage.
J'ai Phonneur d'être, etc.
Des Forges Maillaiu>.
NOTES
* Christophe- Paul Gauteron de Robien, seigneur de Robien, né à Rennes le 4 novembre 1698, mort en décembre 1756, conseiller au Parlement de Bretagne en 1 720, président à mortier depuis 1724, en même temps que son père qui Fêtait depuis 1706 et qui mourut en 1744 doyen des présidents du Parlement. Aussi Des Forges est-il obligé de spécifier, dans les Amusemens du cœur et de l'esprit, que la présente lettre est adressée, non seulement à M. de Robien^ président à mortier, mais à M. de Robien flls. Ce fils, doué d'une intelligence élevée et des plus actives, après avoir acquis les connaissances spéciales à sa profession, se consacra avec ardeur .,à l'étude de Fhistoire naturelle et de l'histoire proprement dite» mais avec application spéciale à sa patrie, c'est-4k-dire à la Bretagne. Dans l'ordre de ses études, M. de Robien réunit une admirable collection d'objets antiques, de curiosités naturelles, historiques, artistiques, ethnographiques. Ce sont les débris de ce cabinet, confisqué par la Révolution, négligé et gaspillé pendant longues années , qui ont fait le premier fonds , et \t plus riche , du musée archéologique de la ville de Rennes. M. de Robien doit être consjdéré , honoré, comme le fondateur de l'archéologie en Bretagne. Il suffit pour s'en con*
110 DtS rOROKS MâW.T.âlin
vtincre de fwrcourir les six gros volnines numoscrits, fruits de iOD trivsil, que possède Is bibliothèque de Rennes, is?oir : I' Description kisioHque des dijfirenis objets composant U ca^ hhut deM.de Rohien, 2 vol. in-folio^ eontensnt ensemble 734 léttlllets ; a* DescHpHon historique et topogrt^hiftie de VamcienHe Armorifee cm PeUte-BreUgme éeprniM U oomqette des Rmaine» enrichie de plans, cartes et dessins des momtments qi^on a pu découprir jusqu^à prisent (17S6), 4 volumes in-fblio de 916 feuillets et 357 pltndies ou dessins. Le i* et le 4* volmne sont oonsacfés à l'histoire, aux monomeats et antiqiHtés de toute sorte ; le a* et le 3* à la deacriptioB ph3rsiqae et à l'histoire naturelle de la f>rovince. Il est extrêmement regrettable que œ grand travail n'ait pu encore être publié. — Christophe de RoMea épousa, le ao Inin 1798, sa cousine ftgée de douze ans, Julienne-Françoise-Andrée, fille de Thomas de Robien, aussi président au Parlement, qu'on appelait le président de Kerambour. Le père de Christophe occupant le château de Robien près Quintin, Christophe avait acquis en 1717, dans le voiunsge des biens de son futur beau-père, la baronniede Kaèr, d'où dépendait le Plessix-Ker, près Aurai, où il passait le temps des vacances judiciaires, et où notre auteur allait presque tous les ans lui rendre visite. Robien n'étant point un savant sombre, le séjour du Flessix-Ker était fort gai. La maîtresse du logis, toute jeune et toute belle, pleine de bonté et d'esprit, n'y nuisait pas. Des Forges, outre ce qu'il en dit ici, en fait ce portrait dans une épître en vers adressée au président :
Votre belle gsoitié, dont la blonde lounesae Accorde l'enjouement et la maturité.
Et, ssge, ne fidt point grimacer la sagesse.
D'un TOgard fisvorable approuvera noa jeux.
Ces vers parurent dans les Amusemens du coeur et de t'esprit, (IX, 363) vers la fin de 1741. Moins d*un an après, cette jeune femme, tendrement aimée de son mari, chérie de tous cetix qui l'approchaient^ mourait à Psris le 7 septembre 1742, à peine ftgée de vtngt-six ans. — A lire, sur le président de Robien, l'excellente notice de la Biographie Bretonne (II, 724-729)^ due à la plume de M. Charies de Keranfiec%.
* Ces deux sonnets sont dans f édition deaŒutfres de 17^9^ t. U, p. 47 et 46.
Lettre €• à René Chevaye *.
Au Croisic, ce 3 1 décembre 1740.
,B n^osois vous écrire, Monsieur mon très cher ami, tant jMtois afiigé de votre situation ; je craignois d'aprendre que votre santé se fût encore afoiblie, et j^aurois été bien aise de sçavoir votre convalescence par vous-même. Je crois pouvoir être assuré que vous vous portez mieux, j^en juge par une lettre de notre ami M. Bertrand. Il me dit en avoir reçu une de vous, dans laquelle vous lui faites le détail du ravage que le tonnerre a fait à Montigné, et ne me dit pas que vous soyez aucunement indisposé : cela me fait un grand plaisir. C^est maintenant à vous de vous ménager, et à ne prendre d^étude qu^avec modération, et plutôt pour vous amuser que pour accumuler de la science.
Je ne vois pas quelle satisfaction la science peut aporter. Plus un homme de bon sens sçait de choses,
* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.
laa DBS FORGKS MA1LLA>41>
plus il en découvre à sçavoir. Cest comme qod* qu^un qui, sans êtres ûr du chemin qu^il a à faire, auroit longtemps marché dans la plaine ; après quoi, se trouvant au pied d^une montagne qu^il croyoit le but de sa carrière, il se verroit encore obligé de monter sur le sommet: de là, au lieu de voir le bout de sa route, ses yeux se perdroient dans la longueur de Tespace quMl lui faudroit parcourir. Je crois donc quMl seroit à propos dévouer avec ht science, sans imposer, pour ainsi dire, aucune loi à sa mémoire, mais lui laissant retenir seulement ce qu^il lui plairoit de ne point perdre, et s^arrétant aussitôt qu^on seroit las d'aller.
Je vous propose ici des préceptes. Monsieur mon très cher ami, et je ne les suis guères ces préceptes^ car je suis toujours occupé : prose, vers, recherches littéraires, lectures diférentes. Et j'enrage^rent fois le jour contre une passion qui me fatigue et dont je voudrois en vain me défaire.
J'ai presque achevé un opéra comique en troisactes, intitulé le Temple de la Fortune. Vous pensez bien que les financiers y sont un peu jouez. Je suis si fort de mauvaise humeur contre eux que lorsqu'il s'agit de satire, ils me viennent toujours en idée. VeÀ dessein de retourner à Paris au printemps ; mais la dépense et l'inutilité de mes précédens voyages me font balancer. D'un autre côté je m'ennuye fort ici,, et je voudrois bien tâcher d'adoucir la rigueur de ma destinée par quelque occupation lucrative. Si j'étois le maître d'un patrimoine passable, je me bornerois ;
LCTTRF.S NOUVRU.RS 1 23
mais j^ai si peu de fortune que je pense toujours à chercher des ressources. Mes soins m^ont été inutiles jusqu^à présent, le malheur m^a suivi, et je n^ai réussi en rien du tout. Le nombre de mes amis, quoique puissans, ne sen qu^à me convaincre que je suis né malheureux. Mais toutes ces réflexions ne sont pas propres à m^égayer.
J^ai trouvé, dans mes courses de Tété dernier, un Plante in-24 ou in- 18 de Pimpression de Hollande, je vous Tenvoyrai quand vous serez à Nantes, il est assez bien conditionné. J^ai relu votre traduction de Téglogue de Rousseau, et elle m^a plu encore davantage qu^à la première lecture. Vous sçavez que ce fameux poëte est mon en revenant de la Haye à Brusselles. J^ai envoyé à M. Titon deux épitaphes que j^ai faites pour lui *.
Dites-moi, s^il vous plaît, si vous serez bientôt à Nantes. Je voudrois, pour me défrayer à Paris, tâcher de faire auparavant une comédie. Je vous envoyé de Pautre part le projet d^une que j^aurois Tenvie de mettre en œuvre. Vous sçavez qu^on aime aujourd'hui beaucoup le spectacle, et il y en auroit beaucoup dans celle-cy. Aidez-moi à distribuer le plan et à trouver des incidens qui surprennent. Je ne crois pas que ce sujet ait été traité par personne ; il me vint en idée sur ce que M. Roger me dit, étant chez lui à Belle-Isle, qu'il y avoit eu à Paris une fille qui étoit amoureuse d'Alexandre. Ne parlez, je vous prie^ de cecy à personne. Ce sujet me semble plaisant, et quelqu'autre pourroit s'en saisir. Vous pouvez comp-
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ter que, si je réussissois, il vous en reviendroit tout au moins un beau livre in-folio.
Permettez-moi d^assurer de mes respects madame Chevaye et de lui souhaiter Theureuse année, de même qu^à toute votre aimable famille. Je suis du meilleur de mon cœur, Monsieur mon très cher ami, votre très humble et très obéissant serviteur.
Des Forges Maillard.
Argument de la comédie la Visionnaire.
Araminte, fille du marquis de Villemanoir, s'est si fon gâté Tesprit par la lecture des romans, et surtout par celle de la vie d^ Alexandre le Grand dans Quinte Curce et dans la tragédie de Racine, qu^elIe est devenue éperdûment amoureuse de Tidée de ce héros. Elle compare son amant avec ce fils de Jupiter et d'Olympias, et ne lui trouve que des bassesses et des petitesses. Son père et sa mère, qui veulent la marier à Valère, en sont au désespoir, de même que Valère Finette, suivante d^Araminte, pleine d^inclination pour Valère, lui dit qu^elle a imaginé un stratagème^ que voici. Elle fait accroire à sa maîtresse qu^elle connolt une magicienne qui lui fera voir Alexandre. Araminte consent à Taller trouver. La magicienne prévenue fait descendre, par le moyen de quelques paroles qui ne signifient rien, le prétendu Alexandre, qui est Valère déguisé en héros avec une barbe naissante. Le valet de Valère, déguisé aussi en
LBTTRBS NOUVBLI.KS ia5
héros, représente Ephestion ou Parménion, son favori. Un autre représente Aiistote.
Le prétendu Alexandre dit en chantant que Jupiter son père, touché de la tendresse sublime d^Araminte, consent à son mariage avec elle pour multiplier la race des héros dans leurs descendans, et qu^il s^y trouvera lui-même tantôt. Araminte est fort contente, elle fait confidence de son mariage à son père et à sa mère, qui croyent qu^elle est devenue folle. Le valet de Valère^ qu'elle croit être Ephestion, arrive en même temps pour lui faire une commission de la part du prétendu Alexandre. Le père demande ce que veut cet homme, Araminte dit que c'est Ephestion ; il croit absolument que la cervelle lui a tourné. Finette arrive, Araminte dit à son père que s'il doute de ses paroles, il peut interroger Finette. Finette affirme que tout cela est véritable. Ils croyent aussi que Finette extravague. Il ordonne à sa fille de rentrer.
Valère arrive, il avoue le tout au père qui aprouve cette ruse, et qui consent à se trouver lui-même, sous le nom de Jupiter, porté sur un nuage. La mère veut aussi s'y trouver sous le nom d'Olympias. Ainsi se fait le mariage d'Araminte avec Valère en grande magnificence, et le notaire s'y trouve aussi sous la figure de l'Himen. Scène dernière, Araminte est désabusée de ses idées romanesques.
Je crois, mon cher ami, avoir inventé un fon joli sujet ; aidez moi à le distribuer, et dites-moi si je ferai cette comédie en prose, ou en vers de dix ou douze sillabes, ou en vers libres. Mais gardez-moi un grand
Ift6 on FOROBS MAILLARD
Mcret. Cmt je ne crois paf {ou je me troupe^ que ridée d^un pareil sujet soit ^«aue à pcnonoe aveot moi *. Je penee qu*il fiiut Caire cette pièce en un acte, pour la rendre plat vive.
NOTES
« Cméomx épi u phes, IHine Mne, Vmivn irsafsise, soBt dans les Ajmusemens du coeur et de V esprit, VII, p. 290, 291.
* Des Forges m trompait. Dès 1637, dans sa célèbre comédie des Visionnaires, Desmarets de Saill^SorMn «tait mis à Paris «ir la fcèoa una Mélisse, inmoureme d'Akxûmdre U Gramd ; et c'est le souvenir pius ou moins altéré de ce rôle qui avait donné lieu à l'anecdote contée comme un fait réel par M. Roger à notre auteur. Celtti-ci fenonça è sa comédie <|«aiid il coaiiut celle de Dasnaiets ; ptut-Stre à tort. Oëes Deanarets Vemaureuse d^Alejtandre n'est qu'une esquisse^ six autres visionnaires de genres tout dilKrents occupent la scène avec elle. Le canevas de Des Forges, bien tracé dans les données da Ba t i oto«ma cottédie, promettait uo amusent développemcat de ce carpctire ou plstôt de cette lubie fantastique.
LÊtîf 2« à TUwi du TilUt *
Au château de la Matllardière, pzès de Nantes, ce so septembre 1741.
*EST à vous, Monsieur, comme rarchitecte et Poracle du Parnasse François, le bien« fahetrr des Muses et le conservateur de leurs drohs, qa4I appaniem de redonner la naissance à une éts plus belles odes de Racan *. Cette pièce, très-digne de passer à la postérité, est presque tombée dans Paubli, et je m^étonne qu^ette ne se trouve pas dans le recueil publié chez Urbain Consteller en 1724. Il n^est pas douteux que cette ode ne soit une de celles qui ont prîncipaleflieiit mérité à Racan Fâoge que Despréaux lui donne. Satire IX, dans ce rers que tous avez ché dans la Tîe du poëte dont je parle,, p. 29S de votre Pamssse fyanqois :
Racan pourroit chanter, au défisnt d'un Hoaaère. J^ai tiré cette ode du recueil intitulé /e Sacrifice
f Amusemens du cttua et 4ft l'ca^it, t. Xll^ p. zi6.
I 28 DBS FOKGBS MAILLARD
des Muses au grand Cardinal de Richelieu^ imprimé chez Sébastien Cramoisy en 1 63 5 ; il est précédé du Parnasse Rqjral^ antre recueil de poésies à la gloire de Louis XIII. Les plus fameux poires latins et françois y descendent dans la lice et se disputent Tavantage de mieux célébrer le prince et le ministre. Racan n^a point fait d^ode, selon moi» dans laquelle il se trouve plus de noblesse, plus de chaleur et plus de correction. Je ne sais comment elle a pu échapper au moderne collecteur de ses œuvres, de même que le sonnet à M. de Pisieux, secrétaire d^Etat, et Pépitaphe * que j'ai prise dans le Recueil imprimé chez Toussaint du Bray, page 172 et 259. L'ode au cardinal de Richelieu n'y est pas, les dates me font croire que Racan ne Tavoit point encore composée.
Tout ce qui nous reste de ces hommes immortels n^est point à négliger. On retrouve dans leurs moindres ouvrages les vestiges de la flamme divine dont ils étoient animés. C'est ce qui m'engage aussi à joindre à ces trois pièces un sonnet de Malherbe, que je n'ai vu que dans le Sacrifice des Muses. Ce n'est pas le meilleur qu'il ait fait, mais il n'est pas dépourvu de beauté '.
Ces reliques deviennent pour moi si sacrées que je n'oserois y faire le moindre changement ; j'en ai même conservé toute l'orthographe. On trouve dans la sixième strophe de l'ode un terme que notre inconstance a fait vieillir :
On ne peut ignorer les vices Dont ces héros sont entaches.
LETTRB8 NOUVELLES Î2g
Je pouvois facilement remplacer entachen par tache^^ en mettant :
Dont ces héros furent tachez.
Cela m^étoit d^autant plus permis quUl s'agit des divinités de la Grèce, des Achille et des Hercule ; mais outre les scrupules que je viens d'alléguer, j'ai cru qa*entaehej(^ étoit plus expressif, et qu'en signifioit intus, par eux-mêmes, au^dedam. Le plus grand nombre des gens de lettres s'accorde avec moi, ce semble, à préférer les ouvrages des auteurs dans leur état naturel, aux copies falsifiées. Il y a quelques années qu'un homme d'esprit se mit en tête de recrépir à la moderne le vieux style de Montaigne, et je me sus bon gré de l'en avoir détourné *. Sa plume s'est plus utilement employée à composer un ouvrage de morale, que le public a très-bien reçu. Celui qui s'est mêlé de rhabiller les bergers de d'Urfé à la nouvelle mode, a vu ses peines méprisées. Ce n'est qu'au facétieux Gacon qu'il est octroyé de traduire les fables de La Motte en vers françois. On cherche avec soin l'ancien d'Urfé, tandis que le nouveau se moisit chez les libraires. Et Ton donne la préférence aux anciennes éditions du Roman de la Rose sur celles dont Marot lui-même a réformé le style suivant l'usage de son siècle. Mais il y aura toujours des gens qui se mêleront, comme dit le proverbe, de corriger Magnificat à vêpres, et peut-être ces gens<i* là, se faisant un front de singe, se fâcheront-ils contre le proverbe commun dont je me suis servi. Pour
1 3o DBS POROBS MAILLARD
moi, te laitie à tant de froidt génies le soin de metlre toutes leurs phrases comme en autant d^«spalîfers. J'écris pour m'amuser, le Parnasse ne m^a jamais apporté ni perte ni profit, je badine et je suis sérieux selon rhumeur oft je me trouTe ; j^évite ia contrainte, et je dis ce que je pense tout à la franquette.
Un nouveau oolledeur * iVst ingéré de iRouloîr corriger plusieurs tctb de Malherbe, de Racsn «t des autres poètes, dont quelques CKpressioas sont deve« nues surannées par notre faute et par la démangeaison que nous avons de proscrire et de bire des mots. Je pourrois vous rapporter mille exemples des ch«i* gemens qui se trouvent dans ce Recueil, et dont ia plus grande partie diminue Ténergie et Pagrémem des vers. Ce seul endroit de Malherbe suffiroit pour justifier ce que j avance ; il a changé sans jEaçon ser^ witeurs en adorateurs dans cette belle stance :
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs, Et tombent avec eux, d'une chute commune, Tous ceux que leur fortune Faisoit leurs serviteurs *.
Peut-on s^imaginer qn^adoratesirs ne fût point venu dans Tesprit de ce père de la belle poësie ? Non sans doute : mais il a préféré serviteurs j qui exprime beaucoup mieux Fesclavage et k bassesse de la flatterie, et dont la rime, moins riche quoique complète, est plus différente awecflatteurs et plus juste pour le sens. Ce sont des finesses que Malherbe connaissoit, et qui ne sont pas à la portée de tous les goûts.
LBTTRBS N<M;nrSLLKS l3l
L'auteur da aoovcau Recueil s'est proposé pour modèle cehii que Messieurs de Port-Royal ont donné en trois volumes sous le nom de La Fontaine. Leurs idées, n'étoicm pas plus raisonnables que les siennes cbns ka cbaogemens qu'ils y ont faits, comme on le peut voir dans cette première strophe de Malherbe à la mne mère pendant sa régence :
Si quelque avorton de Tenvie Ose encore lever les yeux, Je veux bander contre sa vie L'ire de la terre et des cieux.
Ils ont remplacé le troisième vers, tout plein de force et de feu, par un autre extrêmement faible et froid'': tantum séries juncturaquepolletl — Ils ont dit :
Je veux attirer sur sa vie, etc.
IL est vrai que Texpressioa bander cmitre n'est i4us d'usage au figuré, mais on aime à voir le bel effet qu'elle pouvoit produire, étant placée de main de maître. Cependant, en réformant quantité de beaux endroits de nos poëtes qu'ils ont altérés, ils ont conservé serviteurs, dont l'expression leur a paru trèsconvenable, dans lastasice que f ai ci'-devam rapportée. On achèvera de se convaincre de l'équité de mes observerons, si l'on ccMupare l'ode charmante de lUcan au comte de Bussy dans les anciennes éditions, en même dans celle de Consteller^ avec la copie défigurée qui vient de paroître *.
U ËBKudtQit^ pour réussie à faire de louables cfaan*
iSa DIS FORGBS MAILLARD
gemens dans une ode, que le compilateur fût rempli du même enthousiasme dont le poëte étoit transporté dans la chaleur de la composition.
Est-il surprenant, d^ailleurs, qu^un homme ait écrit
comme parloient les hommes de son temps ? Je
m^étonnerois bien plus qull se fût exprimé d^une
manière différente. Pour moi, Monsieur, si je croyois
avoir assez d^étendue de génie et de capacité pour fieiire
un laborieux Recueil de poésies, j^y conserverois, non
seulement les expressions hors d^usage, mais même
leur différente orthographe. On verroit, en passant
d^un auteur ancien à un autre qui le seroit moins,
toutes les mutations que tantôt le goût et tantôt le
caprice ont insensiblement introduites dans notre
langue et même dans la prononciation. On voit, par
exemple, dans ces vers de Pépitaphe ci-après, que
du temps de Racan on prononçoit fruits meurs et non
pas fruits mûrs, comme nous faisons aujourd'hui :
Un chacun admiroit la douceur de ses mœurs , Et la mort, dont la faux toutes choses moissonne, Voyoit de sa vertu naître des fruits si meurs, etc.
Et le Recueil d'où cette épitaphe est tirée fut imprimé chez Toussaint du Brajr, « Aux Epies meurs, »
Dites-moi; si vous le savez, Monsieur, pourquoi Pon a supprimé le verbe ouïr^ et conservé Tadjectif inoui qui en dérive ? Si le premier n'a plus aucune signification, l'autre aussi n'en devroit point avoir. Je me trompe : ouïr n'est point entièrement
LETTRES NOUVELLES l33
proscrit, la langue française l^abandonne au baragouin des procureurs : assigné pour être ouï. Je n^ai pas moins de chagrin que choir ne soit plus à la mode, et que tomber se soit élevé sur ses ruines, pendant qu^on a fait grâce à chute et déchoir. Cependant, ou je suis la dupe de ma mauvaise oreille, ou choir et ouïr sont plus serrés, plus vifs et plus beaux que tomber et entendre.
Me diriez-vous bien aussi. Monsieur, pourquoi Ton» a anéanti moult, qui vient de multum^ pour le remplacer par beaucoup, qui n^a nul rapport avec p/u* sieurs, un grand nombre ^ dont on prétend qu^il expri« me ridée ? Si je voulois rapporter tous les mots qu'on a retranchés pour leur en substituer d'autres qui sont de moindre valeur, j'en remplirois un volume.
Il m'a toujours semblé que deux mêmes lettres de suite ajoutoient de la force aux expressions où elles se trouvoient, comme dans appeller, combattre, jet", ter, etc. Cependant, on en retranche une et on les énerve. Une grande bizarrerie, par exemple, c'est celle-ci.' La plupart écrivent honneur avec deux n, et honorer avec une seule n. Je crains même, nos François étant idolâtres de la nouveauté, qu'il ne s'en rencontre qui se fassent un scrupule de lire l'ode de Racan au cardinal de Richelieu, de peur de se gâter le goût à l'approche de ces vieilles reliques. Que saisje même si plusieurs ne regarderont pas comme inutile d'avoir redonné au public le panégyrique d'un ministre défunt, pendant qu'on peut à peine suffire à chanter les louanges de celui qui fait le bonheur et
l34 M* POROBS MAILLARD
ktdélktsdn i wyme? Mai» ééJatgopb^o» <U tfa» te odes d'Horace, adressées à Mécéiu» et à Pollloo, aoiu le régoe de Tn^n ?* Et Pline le jeuoe, qui étoit le IftTOci de ce prince, ne fidsoii-il point son ptaistr de cette channante lectuie ^
Ge qu'il y a de certain, c'est que rorthogmphe de Ti^béde Samt^Fierre et le style coliicbst de In plupart de nos modernes écrivains, ne contribnerons pas à aanaernir la force et la noblesse de notic langue.
Je levjsas à notre collecteur moderne. S'il avoit jtti les yeux sur ce qui nous reste des ceuvres dfEnnios, de Nasviua, de Pacuvins, etc., jusqu'à Lucfëce et CatuUe inclusivetnent, il y auroit vu un grand nombre de vieux mois latins, et même d'une orthographe inusitée. Cependant l'ose avancer, sans^ risquer trop, que Cicéron et Virgile ont été ausai capables de réformer l'antique diction de ces auteurs, qu'il l'est de relimer le style de nos poëtes qui ieurissoiem sous Henri IV et Louis XIII. Mais cea grands hom« mes étotent bien aises que la postérité connût tes changemens qui s'étoient faits dans la langue d'bn siècle à l'autre, et parmi la bourbe de leur langage suranné ils recueiUoient d'excellentes, choses, qu'ils admiroient et dont ils faisoient leur profit.
Si j'aimois à prendre des licences, il pat aissoi» m'Stre assez permis de Caire un changement dans le leers qui termine l'épitaphe que j'ai recueillie :
Pour vivre sur la terre une si belle vie.
Il, m'étoit fost fa(Qile d^ mettce gass$r au U^u de
LBTTim HOUTBLLBt l35
ynFr» ; mais j'ai cru que Radtii 1 VAt fah tout comifte moi, s^il n'eût trouvé plus d^énergie dans Pexpressioû qu^il a préférée. D^ailleurs, ce pur latinisme, vivere vHwn, feYoft juger que Racan n'étott pas teut«à«>Aut sans étude, comme Tont cru plusieurs, et qu^il déçoit être même, pour me servir des expressions de Pétrone, satis inquinatus litteris *. Je suis, avec une amitié inaltérable, Monsieur, etc.
Drs Fombs MàiLL&iu>.
NOTES
< HoAorat de BUêil, ttâfquis de RAcaà^ né en Tbuim(ne> à ta Roche-Racan, en iSSg, mort en 1670 ; excellent poète français ^e l'école de Malherbe.
* Depuis que Des Forges a repéeké ces pièces dans les anciens ftcucils, elles ont été plus d'une fois réimprimées, entre autres dafns l'ezoelle&te édition de Racan de M. T. de Latour (Paris> P. Jannet, 1^57, 1 Toi. in-iô), où Pon trouve Tode de RicheUsu, le sonnet à M. de Pisieuz, et Tépitaphe aux pp. 143, 114 et ai5 du tome 1". Cest pourquoi nous ne les reprâduiaoas pu Ici.
* Ca sonnet commence ainsi ;
Peupks, ça de l'eneetu f Peupk$^ ça det iricHmeM / Depuis Des Forges on le met dans toutes les éditions de Malherbe; il porte le n* XCIX des Poésies dans la grande édition de M. Lud. Lalanne (Hachette, 1862, 5 vol. in-8*) et dans la petite édition qu'on en a tirée.
« Voir la Lettre de aille de àialerm de septembre 1733, cidessus n*IV, p. i3.
* Il s'agit de Le Fort de la Morinièreet de ion Ckoix de Poé- Ues morales et chrétimnes, dont la critique très fondée donne lieu ici, de la part de Des Forges, à d'excellentes obaervatioBS iur la manière dont on doit reproduire les anciens textes et les anciens auftsurs. Cf. «i^essus n-" UII, &Va» lUU.
l36 DM rOROSS MAH^LAHD
* La Moriaière change ce dernier yen en : Fit leurs adora' tmn ; au baa de la page il donne en yarfante le texte de Malherbe, ainsi estropié : A fait leurs serviteurs ; et il aîoute avec un aplomb superbe : « Ce mot de serviteurs ne ptroît ni ass€î( motle ni asseif expressif tn cet endroit. » (Choix de Poésies, etc. 1739, t. ly p. 10). Cet idiot a hit mieux. Un peu plus haut, sur neuf stances de la Consolation à Du Perier, qu^il prétend reproduire, il en défigure quatre, et il s*en vante. Malherbe, par exemple, avait écrit :
Ne te lasses donc plus d*inuttles complaintes. A œ Ters imagé et fort Le Fort substitue cette plstitude : Ne te livres donc plus à d'inutiles plaintes.
Et il est ravi de cette correction. Car, dit-il, le mot complain^ tes « n'est plus du M usage, ni en prose ni en vers » !!! (Jbid, p. 3.)
' Recueil de Poésies ehrestiennes et diverses, dédiées à Mgr le prince de Conty, par M. de La Fontaine (Paris, Pierre le Petit, 1671 • 3 vol. in-ia) 1. 1.
* Voir Choix de Poésies morales et ckrét., l, p. 56-58. Ici Le Morinière ne se contente pas d'altérer l'expression ; il change, il travestit le fond, de manière à faire dire à l'auteur le contraire de sa pensée. Ce cas de iaux en écriture publique mérite d'être exposé dans tout son jour. Nous lui faisons cet honneur dans It note 9, qui suit.
* Toute cette lettre de Des Forges est un excellent morceau de critique littéraire. La Morinière se sentit atteint par ce coup de fouet bien cinglé, moins rude encore que la foute ne le méritait. Dans l'avertissement du second volume de son Choix de Poésies morales et chrétiennes, après avoir regretté que certaini extraits de son premier volume n'eussent pas été du goût de tout les « amateurs de la poésie, » il dit d'un ton rogue : « Il «st tel « d'entre eux, qui a regardé comme une espèce d'attentat la « liberté que l'on a prise de changer plusieurs vers dans les an- « ciens poètes. Mais tous les journaux littéraires ont justifié « l'éditeur, et l'ont même approuvé de foçon à ne lui laisser au- « cun scrupule à cet égard. »
Contre la thèse de Des Forges, appliquée surtout à des poètei de premier ordre comme Malherbe et Racan, il était plus aisé