‹ Œuvres nouvelles de Des Forges Maillard;Chapitre 5 sur 10 · de Meschinet K · texte numérisé non relu

de Meschinet K

L'épigramme latine, dont le stile n^est point exact dans le troisième vers imité de Virgile, en ce qu'il faudroit comme dans cet BMicnt ferebat ou fert devant ou après oculos^ etc., exprime Gentilhomme^ nom propre, par Nobilis^ ce qui le rendroit méconnoissable sUl n'étoit point mis, comme il doit Pêtre, autour de Pestampe.

J'ai cherché à Paris, Monsieur, chez presque tous les libraires et les marchands de fripperie littéraire les poësies de notre René Gentilhomme, sans avoir réussi à* mettre la main dessus. J'écrivis mon embarras à M. Chevaye mon ancien ami, auditeur de la Chambre des Comptes de Bretagne, qui peut être placé à bon titre parmi les hommes de la province qui possèdent le mieux la littérature latine et Françoise.

Il me fit réponse qu'il avoit eu dans son cabinet les

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Poésies de René Gentilhùmme, mais qu^'elles «roient été enveloppées dans Tincendie de sa maison à Nantes avec une grande quantité de livres rares'. Je lui écrivis une seconde fois pour le prier de me faire part de ce qui lui étoit demeuré dans Tesprit touchant la personne et les ouvrages de ce poëtfi. Voici ce quMl a bien voulu m^en apprendre :

c Tout ce que je puis me rappeller, Monsieur, touchant René Gentilhomme *, c'est que ^'ai eu en main un petit recueil d'environ So feuillets ^ in-f a, contenant quelques pièces de poésies de ce Breton, qui est qualifié de seigneur de l'Epine et de Kervaudoûé. Mais ce que j'y trouvai de singulier, ce fut une pièce d'environ quarante vers que l'auteur affirme avoir &îts sur le champ à la maison de plaisance de M. le prince de Condé, qu'on appelloit pour lors M. le Duc. Il la fît à l'occasion du tonnerre qui veaoit d'écraser une couronne ducale potée sur le pilier de l'escalier du jardin de cette maison, duquel accident il tiroit dans ses vers un augure, qu'il regardoit comme cer. tain, de la naissance d'un Dauphin ; et il falloit que la fureur poétique ou plutôt prophétique le possédât bien, pour feiire dans le lieu où il étoit une prédiction aussi contraire aux intérêts du prince de Condé, qui l'avoit reça chez lui, et qui par la mort de Louis XIII et de Gaston d'Orléans son frère, étoit héritier présomptif de la cou« ronne * : car il y dit positivement qu'il ne doit plus se repaître de l'espérance de cette succession, et qu'il doit se contenter d'être toute sa vie M. le Duc tout court.

Or cette prédiction ayant eu son effet envircm un an après (autant que je puis m'en souvenir), ceux qui en avoient connoissance en furent si frappés d'admiration qu'ils en firent des complimens à l'auteur, et ces complimens, qui sont en vers dans ce recueil au nombre de plus à% vingt, sont entre autres de plusieurs officiers et ecclésiastiques de Nantes, et de quelques autres de Tours, si

LRTTRlîS NO0yVI.LRS Vf!

)e ne me trompe. Ce quî sert a prouver que cette prédiction n'avoit point été fiiite après coup.

Du reste les vers de cette pièce se sentent de l'impromptu autant que de l'enthousiasme, à en juger par quelques autres pièces de ce recueil qui sont plus châtiées mais en petit nombre, la pièce dont je parle avec les complimens contenant pins des deux tiers du livre. Une autre circonstance dont je me souviens, c'est qu'il parolt que cette prédiction avoit procuré à Fauteur le nom de Poète Royal, mais je ne me rappelle pas qu'il en ait re^u d'autre récompense, i

Ces curieuses anecdoctes, Monsieur, me paroîtroient suffisantes par elles-mêmes pour faire passer à la postérité le nom de René Gentilhomme. Je m'^étonne que Moréri, Bayle, Baillet, le Père Niceron, M. Titon du Tillet, qui a fait des recherches si prodigieuses pour assembler son immortel ouvrage du Parnasse François in-folio, n'ayent point connu ce po^e, et qu'il ait échappé à M. Tabbé Goujet, de qui je m'en suis informé, à lui dont on lit avec autant d'utilité que de satisfaction la nouvelle Bibliothèque Françoise, et qui réunit une érudition si vaste et si polie qu'il mérite de porter, dans la république des lettres, cette célèbre devise : Nec pluribus impar •.

Vous êtes particulièrement intéressé, Monsieur, à faire revivre la mémoire de notre pointe, ou vaticinatettr tout au moins, vos ancêtres Jean et Jacques de Robien ayant été successivement capitaines ou gouverneurs du pays où il a reçu la naissance, comme les actes les plus authentiques en font foi. François J'y, roi de France, nomma, par brevet du 17 août i5i6, son cher et bien aimé Jehan d Robien , pannetier ordi-

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naire de la reine, à la charge de capitaine du Croisic et de IMsle de Bas, et cette princesse lui écrivit le a3 juillet... **, pour le féliciter sur la manière généreuse dont il s^étoit comporté à la descente des Espagnols et des Anglois sur nos côtes, et elle Texhortoit à continuer.

Jehan de Robien résigna sa charge à noble écuyer Jacques de Robien, son fils, qui en obtint le brevet le 1 6 mars 1 540 et prêta serment le 24 du même mois.

On apprend, par une enquête du 29 novembre i558, que les galions des Espagnols venoient souvent près le havre du Croisic, et que sous le règne du feu roi François ils firent une descente à la côte, vis à vis de Tendroit nommé la Pierre Longue^ d^où ils furent vigoureusement repoussés par le seigneur de Robien, qui se comporta toujours avec valeur dans cette guerre, comme rassurent les témoins de cette enquête. On parloit en 1564 de réparer le château du Croisic, mais la chose ne fut point exécutée, et il n^en reste que de foibles vestiges. Pendant que Jacques de Robien fut capitaine ou gouverneur, les habitans du Croisic prétendirent être exempts des droits dV mirante, sans doute en récompense de leurs bons services. Ce que je sçais, c^est qu^il y a fort long-tems qu^il n^est plus mention de ces immunités.

Je suis charmé. Monsieur, que ce détail, dont j'ai des preuves incontestables, me fournisse Poccasion de publier hautement que Famitié dont vous m'honorez a son principe et remonte en quelque sorte

jusqu^au temps de mes ancêtres : de même que le respect avec lequel j^ai Thonneur d^étre, etc.

Des Forges Maillard.

NOTES

* Les travaux de M. de Robien, on l'a déjà dit, sont restés manuscrits et se trouvent à la bibliotMque de la ville de Rennes.

3 a Cette communauté », c*est la communauté de ville^ c'està-dire le corps municipal du Croisic.

•* M. Dugast-Matifeux a lu sur un autre exemplaire de ce portrait : Aristander Trismegistos. (Reime des Provinces de l'Ouest, t. VI [i858J, p. 167.)

* M. de Kerdanet (Notices sur les écrivains de la Bretagne, 'p. 329) et la Biographie Bretonne (II, 33 1) lisent Meschinot, et ce dernier ouvrage renvoie à l'article de Meschinot, auteur des Lunettes des Princes ; méprise bizarre.

s La Revue des Provinces de VOuest (VI, 168-169) fait parler ici Chevaye en style direct et donne, comme tirée du Mercure, la phrase sous cette forme : < J'ai eu dans mon cabinet les poésies de René de VEspine, gentilhomme; mais elles ont été enveloppées dans l'incendie de ma maison à Nantes. » Le Mercure porte exactement ce que nous donnons.

* La Revue des Prov, de VOuest (VI, 169), reproduisant ce passage, imprime : « René, gentilhomme, » transformant ainsi en qualificatif le nom patronymique du poète, que le Mercure avait pris soin d'écrire en italique, ainsi que son prénom.

^ II a en réalité 41. fP. in-8*; nous reproduisons dans la note 9 ci-dessous, la description détaillée qu'en a donnée de visu feu M. Bizeul.

* Le coup de tonnerre chanté par René Gentilhomme se pro. duisit, non point (comme le dit Chevaye abusé par sa mémoire) dans une maison de plaisance du prince deCondé, mais à Blois, domaine du frère de Louis XIH, Gaston d'Orléans» dont le poète

l8o UfcS rORGKS MAILLARD

éutt page. Ce « coup de foudre, tombé en lôSy sur le dôme delà grande gaUerie dea jardina du chftteau de Bloîa^ stirs toucher au cordon doré qui l'environne en forme de couronne ducale, » inspira au page dta yen oik il annonçait la naissance prochaine d*un Dauphin et disait, non pas au prince de Condé, mais à •on maître le duc d'Orléans :

Là le foudre, frappant la couronne rojrale Sans briser ou brusler la couronne ducale, A mon esprit de feu fait voir très clairement, MoMSiBUB, que vous serez un grand duc seulement.

* Jusqu'en iS6z, on n'avait sur René Gentilhomme que la lettre de Des Forges qu'on vient de lire et qui fut, sous des formes diverses, reproduite successivement, an 1818 par M. de Kerdanet {Notices, p. 329), vers i855 par la Biographie Bretonne (U, 33i), en i858 par la Re^me des Prwincts d€ l'Ouest (VI, lôy-iôg). Forcément, tous reproduisirent l'erreur de Chevaye substituant le prince de Condé au duc d'Orléans. Tous aussi y en ajoutèrent une seconde, où Chevaye et Dos Forges n'ont rien à voir, au contraire, car pour l'éviter il eût suffi de les lire et de les suivre fidèlement. De « René Gentilhomme, sieur de l'Espine, » on fit « René de Lespine, gentU h ommer » — changeant à la fois, à tort, son nom patronymique et sa condition, car il était roturier. On est allé jusqu'à altérer le texte du Mercure pour l'adapter à ce faux système, et même la l^nde du portrait de l'auteur qu'on a publiée ainsi : « René, gentil' homme Croisiquais, S' de VEspine^ etc, 9 au lieu de « René Gentilhomme S' de l'Espine, Croisiquais, etc. » qui est le w«i texte.

Feu M. Bixeul, ayant découvert à Nantes un exemplaire, longtemps inconnu, très-probablement unique, du petit livre de René Gentilhomme, en fit en 1861 l'objet d'une étude déuillée et intéressante, intitulée les Poètes du Croisic et de Blain, que la mort l'empêcha d'achever et qui fot publiée 1 bnnée suivante, avec de curieuses notes et additions de M. Dugast-MatifeuX|4an* les Annales de la Société académique de Nantes (1862, p. 94* i32}. C'est là que nous avons pris les rectifications des deux préc^entes notes ; on trouve là, sur René Gentilhomme et sur ses œuvres, des notions exactes çt abondantes, encore incom-

LETTRES NOUVRLLBS l8l

plètes malheureusement, puisque, comme on vient de le dire, ce travail est inachevé.

Nous en extrayons la description bibliographique du livre rarissime qui contient les vers de Gentilhomme :

« C'est un mince volume, petit in-8* de 82 pages, fiiisant Q feuilles d'impression, allant de A à I inclusivement, et dont fa première se trouve avoir 8 feuillets, et les autres 4 seulement. Dans Texemplaire que j'ai sous les yeux, lequel provient de l'ancien secrétaire du Commerce de Nantes, J.-P. Vigneu, et appartient maintenant TiSôi) à notre honorable ami M. Maugars, avocat, 2 ff. pagines à part i et 2, sont placés entre le titre général du volume et fa seconde page. Ils contiennent une pièce qui doit avoir été imprimée séparément, mais avec les mêmes caractères que le reste. Voici le titre : Pobsiiis rares et NOVVKLLBS d'avthbvrs EXTRAORDINAIRES ; à Parts, ckez Michel Landron, imprimeur dans Visle du Paiais, M. D. C. LXII. — Un dessin gravé sur bois occupe tout le milieu de la page et représente un phénix, les ailes étendues, reposant sur un raisceau de palme» et de lauriers, supporté par un livre à fermoirs ; l'oiseau regarde hxement et semble adorer un soleil resplendissant. Au dessous de la gravure, un cartouche avec ces mots : MvsARVM iM ODORE QviEscET. — H manque à notre exemplaire 6 ff. comprenant les p. i5-i6, 23-24, 45-46, 53-54, 55-56, et 77-78. 1» (Ann, de la Soc. Acad. de Nantes, 1862^ p. ggj.

Le titre indique un recueil de vers de plusieurs auteurs ; te relevé fait par M. Bizeul (p. 1 00-101) indique en efiet 65 pièces, dont 34 de René Gentilhomme et le reste de vingt-un auteurs difiérents, qui la plupart félicitent René de son génie proph^ique.

*o Ces points..., qui sont dans l'édition du Mercure, marquent que la lettre de la reine porte la date du jour, mais non celle de l*année où elle fiit écrite.

Lettre lo* à René Chevaye *

Au Croisic, ce a6 septembre 1745.

/ai demandé, Monsieur et cher ami, le Mojrse sauvé à la personne qui l'a. Mais elle m^a cherché tant de propos que je n^ai pas voulu réitérer. Je le lui ai même tenu à cœur, diamant que je lui ai feit présent de quelques livres. Ainsi il faut s^en passer pour le moment. Je vous prie toutefois de mettre entre les mains de M. de Monuudouin de la Touche ' les deux volumes des Métamorphoses et les Sittoni^ mes /rancis. Soyez assuré qu^ils vous retourneront en bon état.

A propos, vous ne m^avez pas dit si, depuis que nous ne nous sommes vus, madame Chevaye, à qui j^ai rhonneur de présenter mes très-humbles respects, étoit accouchée d^un garçon ou d^une fille.

Et MM. du Bourgblanc, sont-ils en bonne santé ? Faites-leur de ma part, je vous prie, mille compliments d^amitié.

* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.

LRTTRES NOUVBLLES l83

Vous verrez dans cette tirade de quatrains ', Monsieur mon très*cher ami, que je me donne depuis peu des airs de moraliste. Je vous prie de m^en dire votre sentiment, et sur le fond et sur le stile. J^envoye cette lettre décachetée à mon ami monsieur de la Touche Montaudouin, à qui je demande la même grâce ; il mettra cette lettre à la poste à Nantes p9lir Clisson. Ainsi vous en payerez le port entre vous deux, et moi j^en aurai tout le profit. Je le prie aussi de vous payer les 3 liv. lo sols, que vous avez déboursez pour mes deux capots de paille. Je vous prie de répondre à cette lettre le plus tôt que vous pourrez ; je dois envoyer le plus tôt possible mon Recueil à Paris.

Valeas. Je suis de tout cœur. Monsieur et cher ami, votre très humble et très obéissant serviteur

Des Forges Maillard.

NOTES

* Jean-Gabriel Montaudouin^ sieur de la Touche, qu'on appelait M. de la Touche-Montaudouin, fils de Thomas Montaudouin et d'Anne Bouel, né à Nantes en 1722, mort en 1781. Son goût pour les lettres, qui alla jusqu'à lui faire commettre des vers, ne l'empêcha point d'être un négociant habile ni de s'occuper des questions les plus sérieuses concernant le commerce, l'industrie, l'agriculture. La Société d'agriculture de Bretagne, la première qui ait existé en France, fut fondée sur son initiative par les Etats de la province, et il collabora activeinent au Corps d'observations qu'elle publia. — Son frère, Daniel-René Montaudouin, sieur de Launay, dit de Launay Montaudouin, né à

lH4 OBS FORGES MAILLARU

Nantat en 171 5, embntaa avec ardeur l*étiide dea sdenœa, surtout des mathématiques, toutefois sans perdre de vue la pratique, lea appKcationsindustrîelles^commercialeaet maritimes. L'excès de travail lui cauaa une fièvre maligne qui l'emporta, à Nantes, à moins de quarante ana, le 1 1 octobre 1754. Dea Forges adressa à ce sujet au frère survivant, La Touche Montaudouin, des stances qui furent insérées en avril 1755 dans le Journal de VerduMf et que l'auteur n'a poa recueilliea dana ses Œwnret. En voici deux qui montrent combien étaient lîéa entre eux tous ces Montaudouin :

Famille Ingénieuae, et toujours occupée

Du plaisir de s'aimer, De quel subit effroi tu te sentis frappée !

Et qui peut l'exprimer ?

Frèrea, sœurs, c'est en vain que votre amour fidèle,

Vos prières, vos vœux, Tâchèrent d'arrêter de la Mort criminelle

Le vol impétueux. . .

Des Forges a aussi dédié à La Touche Montaudouin une idylle intitulée le Premier âge du monde, imprimée dans ses Œuvres, édition de 1759, t. I, p, 173-277, Cf. Lettre XV, noie 3, ci-dessus, p. 78.

* Cette lettre est accompagnée de 79 quatraina des Réflexioiu morales, publiées dans l'édit des Œuvres de 1759, t. II.

Lettre //• â fUné Chei^e. *

Au Croîsic, par Guerrande^ ce 8 janvier 1746.

[oNsiKUR et très<-cher ami, je ne suis pas des premiers à vous souhaiter ce qui est d^usage en ce commencement d^année, parce que, nos cœurs ne se réglant point par i*usage mais par la plus sincère amitié, ces complimens du premier de Tan sont des formalitez dont il sufit que nous soyons mutuellement persuadés que la réalité est en nous-mêmes. Cependant, comme il n^est point irrégulier aussi de s^en répéter la véritable expression, recevez, mon trèscher, les vœux que je fais avec ardeur pour la continuation et même, $M1 en est besoin, pour Paugmenta* tion de votre santé, de votre bonheur et de votre joye. J^en dis autant à madame Cbevaye et à toute votre aimable famille.

Je vous serai très obligé de vouloir bien faire en mon nom ks gracieux souhaits de la saison à nos bons amis MM. du Bourblanc, et aux autres per-

* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.

i8(i i>f:s forges maillaro

sonnes de votre ville qui me font la grâce de m^aimer ou de me considérer.

Je pourrois compter dans ce nombre M. Favereau, qui m'a mis en frais d^un port de lettre en ce commencement d^année, dont je lui sais bon gré toutesfois, à cause des sentimens d^amitié dont il m^honore, mais oti je trouve du désagrément d^un autre côté, en ce quUl me presse de nouveau de revoir les deux derniers livres de son Phèdre, ce que je ne puis point faire, parce que je suis même si paresseux sur mes propres ouvrages que je ne saurois prendré'le temps de revoir ceux que je destine à Pimpression et qui devroient être déjà rendus à Paris. Je vous avoûrai aussi que je suis assez surpris que quelqu^un, que je ne connois presque pas, me presse si fort de faire pour lui tout ce que je pourrois faire pour vous dans Poccasion, si vous n^aviez pas des lumières sufisantes pour vous passer de celles d^autrui.

Je vous suis bien obligé, Monsieur et cher ami, des nouvelles remarques que vous m^avez envoyées sur mes quatrains, qui sont à présent au nombre d^environ cent cinquante. Je sens bien qu^une des principales beautez de ce genre d^ouvrages consiste dans la clarté. Je m^y applique aussi ; mais il faut en même temps bien prendre garde d'en ôter Félégance. Faites, je vous prie, attention à ces deux choses. Que ditesvous de ceux-ci * ?...

Je me flatte, mon très-cher ami, que vous trouverez de la netteté et du vrai dans ces quatrains. J'ai envie de les diviser en deux parties, de ranger dans la

première tous ceux qui regardent la morale chrétienne, et dans Pautre tous ceux qui ont rapport aux mœurs du siècle.

Je vous envoyrai les Géorgiques de Martin ' à la première occasion. Je suis, avec les tendres et sincères sentimens que vous me connoissez, de toute mon âme, Monsieur mon très-cher ami, votre très-humble et très-obéissant serviteur, .

D^ Forges Maillard.

NOTES

* Suivent treize quatrains que nous omettons, parce qu'ils font partie des Réflexions morales imprimées dans l'édition des Œu' vres de Des Forges de 1759, 11^ p. 49 à 78.

3 Martin, traducteur en vers français des Géorgiques de Virgile, né en 16 16 et mort en i7o5, était neveu du célèbre Voiture. Sa traduction, qui est loin d'être sans mérite, ne fiit imprimée qu'après sa mort (Rouen, 1708, in*8*), par les soins de Le Bas du Coudray, conseiller honoraire de la Cour supérieure des comptes et finances de Rouen. On la trouve aujourd'hui difficilement. (V. Goujet^ Bibliothèque françoise,V , p. m ; Bru< net, Manuel, V, c. i3o3 ; Philipon de la Madeleine, Dictionn, des poètes français, p. 278.)

Lettre i2* à René Chevaye *.

Au Croisic, ce 5 décembre 1746.

ousm^étonnez, Monsieur mon très-cher ami, par le prix des vins de vos cantons, ils sont donc plus chers qu^à Bordeaux, suivant ce que j^en ai apris depuis peu. Si nous ne craignions pas la griffe des Anglois, nous n^aurions pas recours aux vins de Nantes» dont la qualité n^est jamais parfaite. Mais les risques de la mer sont bien considérables dans ce temps de guerre.

Revenons aux corrections que vous jugeriez à propos de faire dans mon ode *, dont je vous remercie de tout mon cœur, quoique je ne sols point partout d^accord avec vous. Vous avez trouvé qu'il y a plus d'unité dans mon ode, en adoptant les strophes que je laissois à part et en en retranchant d'autres. Pour moi, il me semble que l'unité est également ronde et juste. Je transcrirai l'ode comme vous l'aimez

* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.

mieux, et comme elle me piairoit aussi davantage, afin qu^ayant Tune et Tautre sous les yeux, je sois plus en état de me déterminer. Cependant, vous pensex bien que je la ferai imprimer tout entière, par la suite, dans le Recueil de mes poésies^ dont rimpression ne sera peut-être pas achevée dans le mois de mai '.

' Je vais aussi vous dire mon sentiment sur les changemens que vous me proposez dans les vers de plusieurs strophes* Voici, mon cher ami, ce qui fonde tout mon art poétique : i* la raison ; 2» Texpression; 3* les images; 4* peu ou point de répétitions de mots et de pensées, s^il est possible. Or il me semble que vous ne vous arrêtez point assez aux images, qui font Tessentielle beauté de la poësie, par exemple » :

Mais chose étrange que les Mais qui peut comprendre

[hommes ! [les hommes

Plus et refluB dû rolontéSi Daâs leurs diverses volontés?

Vagabonds, divers, nous ne Foibles, chancellans, nous

[sommes [ne sommes

Qu'erreurs et contrariétés. Qu'erreurs et contrariétés.

Vous sentez bien, mon cher ami, quMl y a tableau dans ma mbnière. Le second vers exprime la comparaison des flots de la mer, et vagabonds quadre avec erreurs, comme dii^ers avec contrariétés. Cependant f avois envie, au lieu du second vers, de mettre : Vains jouets de leurs volontés. Il y a je ne sais où, dans on conte de La Fontaine qui peigûoit si bien la nature, que Vhommé est ineonst^tnt, divers, etc. Ce di^

190 DBS rORGKS MAILLARD

vers est aussi dans les Essais de Montaigne , en parlant de rhomme.

Ne vous fâchez pas, mon cher ami, si je n^employe pas toutes vos correaions ; vous savez que chacun a son sentiment, et que celui de Tauteur est plus réfléchi, parce qu^il a mis plus de temps dans la composition que Ton n^en met dans la critique.

Ainsi, je vous prie encore de me dire au plutôt votre avis sur ces quatre sonnets en Phonneur de la Sainte Vierge \ dont je compte envoyer deux à Caen et deux à Toulouse pour les prix. J^atends votre réponse au premier jour, parce que pour Toulouse il faut avoir Papprobation de deux docteurs. Ma« dame Des Forges a sa part dans ces pièces, et il en ira deux sous son nom. Elle vous salue très humblement.

Voilà le Magnificat de Godeau *, que je trouve vaguement paraphrasé, quoiquUl y ait bien des beautés. Je vous envoie aussi le pseaume * que j^ai fait avec sincérité dans le temps de nos malheurs et de nos craintes.

Je suis de tout mon cœur. Monsieur mon trèscher ami, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Des Forges Maillard.

Quoique je ne fasse point usage de toutes les corrections que vous me proposez, je vous répète, mon cher ami, qu'elles me font beaucoup de plaisir, et vous voyez que j'en adopte toujours quelques-unes. Je vous prie donc de continuer et de me faire réponse

incessamment sur mes sonnets, que j ai composez aussi avec zèle, de moitié avec M"* Des Forges. Vous voyez que j'employe le papier '.

NOTES

■ L'ode sur la Mort, publiée dana lu Œuvres, idit. de lySg, I, p. 68-7Î.

' Ce Recueil De parut qu'en lySo ; voir i ce Bujet les trois lettre! qui suivent celle-ci, n"XXXVIIt, XXXIX, XL.

* Dans l'eiemple qui suit, la version originale de Des Forges est à gauche, la version corrige par Chevaye A droite,

* Ce sont, avec plusieurs variante», le» sonnets II, III, IV, V, en l'honneurde la Sainte Vierge, imprimfs dansiesCFui^M, édit. 1759, », p. 3+-37.

* La copie de cette pièce, en vers français, est (ointe à la présente lettre. Antoine Godeau, évêque de Grasse et de Vence, poète et prosateur, l'un d«s premiers fondateurs de l'Académie Française, né i Dreux en i6o5, mort en 167a.

* C'est, avec quelques variantes, l'Ode tirée du psaume 45, imprimée dans les âsuvres, édit. I75g. t. Il, p. 20 à 22.

T Ce post-Bcriptura est écrit en marge.

Uître 3^ à l'abbé Philippe *

Au Croisic, par Guérande, ce 3i mars 1749.

^us sçavez, Monsieur, que Pestime et Tamitié avoient d^abord formé notre union, qui ne fit que se fortifier ensuite, malgré la distance de la grande ville où vous êtes, au petit port de mer où je suis si disconvéh nablement confiné. Un malentendu se mêla fort mal à propos de refroidir la vivacité de notre commerce, et nous sommes demeurez Pun et Tautre dans un profond silence depuis plusieurs années. Je Taurois toutefois interrompu, ce silence trop dificile à suporter, et j^aurois tenté de renouer notre première et douce alliance si j^avois pu féussir à sçavoir votre adresse. Je sentois combien il en coûte au cœur dans ces sortes de brouilleries, je veux dire, dans celles que Ton peut avoir avec des personnes de mérite comme vous et que Ton a véritablement aimées. Je compterai

* Lettre autognphe, appartenant à M. René Kenriler.

LSTTRKS MOOVKLLBS 19}

donc parmi les meilleurs offices que M. Titon m'ait rendus celui de nous avoir rapatriez, et je dirai comme Oreste dans VAndramaque de Racine :

Enfin, puisque je trouve un ami si fidelle *, Ma fortune va prendre une face nouvelle.

Je sçals, Monsieur, les peines infinies que M. Titon, cet illustre ami, se donne pour- mettre au jour le nouveau Recueil de mes poésies*. Je serai très sensible à la bonté que vous avez de les partager. Vous me ferez plaisir aussi dAm'écrire votre adresse. Je défrayerai, comme il est bien juste, le port de mes lettres, pendant que vous veillerez à cette édition.

Je voudrois bien que l'on n'employât point Tortographe moderne, qui réduit l'écriture à l'usage de la prononciation, mais qu'on se servît de la mienne, autant qu'il ne me sera pas échapé de fautes contre le rituel ordinaire. Je n'aime point du tout la nou« velle ortographe ; peut-être ai-je tort, mais chacun a sa marote.

Vous ne rendez justice ni à vous-même ni à moi, quand vous semblez douter que les vers que j'ai envoyez pour vous à M. Titon soient le langage et le style du cœur. Je n'ai jamais apris d'autre alphabet que celui-là. Je suis né vrai et sincère, et vous ne me trouverez jamais un caractère diférent.

Donnez-moi de vos nouvelles, cher ami, et soyes persuadé que je serai toujours, avec le plus vrai retour d'estime et la plus sincère reconnoissance,

Monsieur, votre très-humble et irAs-obéitMot seiri- Des Foxces Maillaks.

' Dm F «ly «JMhdB tni miml , >»4eH», tumX'it êmim pow»;

• n rtglt Ici fle Kdition dei Patfffei iiyenes de notre âutenr, dotiiideà P«rî««i iv&oiantTotnnei»-!!, «tdebqstaaileM auMÏ qUMtien «vk détail (Uns let deux levca w XXXIX <t XL.

lettre J* à Titon du Tiîîet *

Au Croisic, ce 14 mars ijSo.

les lettrefii que }« vous écfis, Mqo*skur, vous causmt de oauveaui^ embur- Fa9, m toutes celles que j« f eçois d.9 vous sont pl«ù>es 4xk him qw vous m^ faites ou de celmi que vou4 me v<Mil9> faire* Cicérou nous a peiut la parfaite amitié, et plus b»bile que luit vous y sve9 ajouté h vérité* C^esi U9 tém/QJgnnge qw mou cosur ue cessera jamais de publier ; et tout çe qui aie âate davantage lorsque le pe«se qu^ mes o^r vrages pourrom passer à la postérité^ c^e#t qu^ les siècles futurs apreaneot «omblea vous m^«ye9 ^Vf^i% et qu'ils Usent en mime temps que ce coeur remplis^ soit son office de son mieu«i en faisant tous pesefert» pour vous marquer combien il ^toit sensible # vQtre extiréme bonté. Mais que cette recmmMssence eet m^*

dessous de tout ce que vous faites pour mol 1 Votre amitié est un torrent qui ne rencontre point de dignes

^ Laifins iutograplis, spparttiiaiit à M. ArtiHir es k BetxteHe.

196 on roRGit iiAn.f,âm>

qui rarrétent, et ma reconnoissance est un petit ruisseau qui ne fait que gazouiller.

Vous vous ressouvenez de Fhistoire que vous m^avez contée, lorsque, passant sur le Pont-Neuf avec votre ami le chevalier des Gravelles, vous trouvâtes ce fameux chantre qui faisoit retentir les échos de la Samaritaine * en chantant Titon, titon^ titaine, ti" tofij et qui vous mit Pun et Pautre dans une telle fureur que vous couvrîtes la place des débris de son thrône et de ses chansons. Votre filleul Evrard ', qui vous aime par la simpathie paternelle et maternelle qui circule dans les canaux de son petit méandre, répète le même refrain, mais avec une telle afection que vous en seriez charmé. Enfin, tout ce que nous sommes, nous ne trouvons de plaisir à vivre que par Pamour que nous avons pour vous.

Pardonnez-moi,^ Monsieur, toutes les plaintes inconsidérées que je vous ai faites pendant le cours de rimpression de notre recueil. La mauvaise humeur et la paresse des imprimeurs les ont occasionnées, et je ne pouvois penser sans mélancolie aux désobligeantes manœuvres du S' Berthelin. Ily avoit encore des plaintes dans ma dernière lettre, et si je la tenois, il n^en seroit pas question dans la minute. Mais vous sçavez ce que c^est que la quinte poétique, et vous m^avez souvent dit que vous avez eu sujet plus d'une fois de vous mécontenter de Timpatience de votre ami Rousseau.

Je trouve mon livre choisi à merveille ', à cette heure qu^il est achevé et que je puis le rassembler

Lrmun NOtjynxis 197

sous un point de Tue. Je vous avois prié, pour raisons que je vous ai déduites, de ne point imprimer ma fable à M. de la Tour, mais je vous ai tant dV bligations que je vous sacrifie avec plaisir mon ressentiment contre cet homme, de même que les grimaces que peut-être feront nos Bretons en voyant cette fable reparoître ^.

Inespéré que vous voudrez bien accompagner d^un petit mot de placet le bel exemplaire, que vous me ferez la faveur de présenter à M. de Machault '. Puisque M. de Morinay veut bien se charger de mes exemplaires et de mes manuscrits, je vous serai obligé de m^envoyer par lui les trois douzaines d^exemplaires reliez, et le reste en blanc *, Si nos libraires m^en donnent un cent, je serai content pour cette fois-ci de leur libéralité, sauf à tirer un meilleur parti s^ils font un débit qui leur plaise et qu^ils veuillent tâter d'une nouvelle édition.

Je vous félicite sur votre réception à l'Académie de Madrid, et je fais mon compliment à cette Académie sur la dignité et la délicatesse de son choix. J'aurois fort souhaité que vous eussiez inséré dans, mon recueil Pode que j'ai faite sur votre réception dans toutes les célèbres Académies de l'Europe. Je vous serai obligé si vous me faites l'honneur et le plaisir de la faire imprimer dans le Mercure, en attendant qu'elle paroisse dans une édition de mes ouvrages en deux volumes.

Je vous prie de bien recommander au relieur de veiller à ne point faire de transposition dans les

feuilles de mon Hrre, srfen sa c tiimu e^ Adai jià k preut« dâM tpoh ^^iwaiM dts àimmÊmens àm emm

Je ^mw lenri fort oU}gë «iMi ^de réiiArir mm re* raerdnentt et nés mniiiéft à M. Oalft. M^ Dm Pofget voM «MKMivetle let MiiMS€k«ot «m J^ai Phonneur d'être, avec les xeaàgm m Vfaia mems q«c jf vont al voms tfèMWpecmMaMiaat, votre très-4mmMe et irèM>béi8sant

Des Forges Maxlx,ard.

Je vous prierai de vouloir bien envoyer à MM. rAllemaat^ de Betz, de la Garde, Roblia, Bouguer, Racine, chacun un exemplaire de mes Poésies. MM. de Morinai et Guis sont bien compris dans ma liste sans les nommer. M"* du Bocage attend sans doute mon présent pour me &ire réponse.

Le frère de M. de Morinay m^a prié de vous demander en quoi consistoienc les fonctions d^n gentilhomme ordinaire de la chambre du RoL

NOTK&

« Machine hydraulique établie dans la Saine, contre le Ihont- Neuf, pour élever l'eau de ce fleuw, sftc une horloge à airillê&. Deux grandes figuMSp pl ac é e s au irom$»n, représeataîent Notre- Seigneur et la Samaritaine : de là le nom de cette construction, une des curiosités de Fancien Paris.

LKTTKu Moumxn

* Guillaume-Marie- Evrard, né le a5 avril 1746, deuxième fils de De« Forge* Maillard. Il avait pour pamin devant l'égliie^n de M* odcIm Guillaume Tounaint, «leur de Parbouesaec (Reg. baplitt du Croisic) ; mais on lui avait donné le prénom d'Evrard en l'honneur de Titon duTiUel qui la portait auui ; c'en pourquoi on le diuit âlleul de ce dernier,

■ Cett-A-dire : Je trouve trti bon, tri* bien fkit, le choix de* pièce* dont on compoie moai fivre. Voir toutefai* certaine* réservea i cet égard dan* la lettre luivante (n* XL) écrite à R«Dé Chevaye.

* M. de La Tour dei£aloia,. àceKe époquo<i75o) premier pràident du ptilément de Provence, avait été intendant de Bretagne de 1738 è 1735. Il rencontra, parolt-il, cbei le* Breton* quelque* difficulté*, auxquelle* fait allusion la ftble le Soleil et la nuages (édit. i^So, p. 372), où Des Foires prend parti pour l'intendant. Pourquoi notre auteur le ttcha-t-il ensuite contre La Tour.' San* doute parce que celui-ci, imk »fa«t fait de belles promesses restées sans etTel, mérita MlMclÉMé parmi cet ttiptemn fourbet tt meiitnm,doirt parleMlJ «McMOs, |K toS~

* Jean-Baptiste de M^hault d'ArnouviUe, c des £nancea de 174B i 1754, qui venait de nommer Des Forges fceeveur-des ftrnm du nri •o-Cronk.

Lettre i3^ à René Chevaye *

Au Croisic, ce 26 septembre 1750.

B petit présent de mes œuvres *, Monsieur et cher ami, n^en est point un, mais une dette que je paye à votre amitié, qui me communiqua Fintelligence du langage des Muses quand votre jeunesse et la mienne s^unirent par les nœuds du plus doux commerce. Le temps, qui d^uit tout, n^a rien pu sur cette amitié, et Inespéré qu^elle durera toujours. Je compte pour un de mes chagrins celui de votre demeure à Clisson ; si elle étoit à Nantes, nous pourrions nous retrouver quelquefois.

Mon avare dlmprimeur m^avoit promis de mettre au jour deux volumes ; il s^est borné à un, et pour y trouver son compte, il Ta divisé en deux petites parties, quUl a vendues fort cher. Ce qui me déplaît le plus dans cette édition, c^est quUl s^ est glissé bien des fautes, et qu^on y en a mis même de propos déli-

* Biblioth. de Nantes. Lettre autographe.

LETTRES NOUVELLES 'iOI

hiréj par les changemens que Ton a faits à quelques vers. D'ailleurs, le choix des pièces légères n^est point de moi : il y en a plusieurs que j^aurois laissées à part pour leur en substituer d^autres. Mais c^est une afaire faite.

Je prépare une nouvelle édition pour la Hollande, où Ton me promet des connaissances, car je n^ai point de réponse de M. d^Orville, à qui j'avois été recomnftandé par feu M. le président Boubier * au sujet de Timpression d^un recueil que je comptois donner en Amsterdam en ce temps-là. J^aurois bien voulu qu^on eût imprimé mes Poësies chrétiennes et morales, mais le zèle de la religion n^est point le goût dominant d^aujourd^hui. Je ne les perds pas de vue, et j'ai toujours dessein qu'elles paroissent avec mes quatrains de Morale.

Pour vous^ mon cher ami, je ne fais aucun doute qu'il ne naisse de votre commode loisir bien de belles choses, dont voiss régalerez le public quand vous voudrez lui faire ce plaisir. Il s'en faut bien que ma vie ne soit ausst tranquile, parce que je n'ai pas la même fortitoe que vous et qu'un emploi entraîne toujours m aasujétissement nécessaire '. Jouissez bien dr c«t agréable bien-être, et pour le prolonger, faites en sorte que l'étude ne prenne rien sur votre santé.

Bien des respects, je vous en prie, à madame Chevaye, et beaucoup de complimens à tous nos amis de votre ville. Je suis, avec les tendres et vrais sentiments que vous me connaissez, Monsieur mon très-

aos un poKOBs maillard

cher uni, votre très-humble et très-obéissam serviteur,

Des Fokgis Maiu.abi>.

NOTES

■ Il ■'■l^t de l'édition en un volume, ntitulé Poétie» diper$tt dt M. Dtt FùTgu MailUa-d, publié en 1750 i Parii, chez Huart et Moreau, in-12.

■ La mort du pr&ident Bouhiereut lieu en [7-16.

» De* Forgeaétait, depuis 1749, receveur de» Fermes du roi au Croate.

Lettre sur un vers de Saint-Ammt •

(Lue à l'assemblée publique de l'Académie Royale des Belles-Lettres de la Rochelle , le lo Avril 1753.)

AttîI 17 Sa.

pL serait à souhaiter que tous les critiques : ressemblassent à cet excellent gladiateur, i que Martial loue avec raison de ce qu'il sçavoit vaincre sans blesser. Mais le penchant à la satire fait illusion ; pour peu qu'on trouve oti frapper, on néglige d'examiner attentivement ce qui pourroit excuser ou diminuer les fautes. C'est ce qui est arrivé à l'illustre Despréaux en plusieurs endroits de ses œuvres. Ce poËte a égayé son imagination au sufet d'un vers du MiUse sauvé de St-Amant ', qui met, suivant l'observation du critique, les poissons aux fenêtres pour voir passer le chef des Israélites à la -tête de ses troupes:

Les poissons ébahis te regardent passer.

* Mercnrede Pnncede 1753, Août, p. 5.

304 ^^ FORGXS MAILLARD

La chose, A la vérité, pouvoit s^xprimeravec plus de justesse ; cependant ce vers est-il aussi extravagant que Despréaux Ta pensé ? L^Ecriture Sainte est remplie de figures pareilles ; et ces figures produisent un effet si merveilleux, quelles font passer les étincelles de Penthousiasme dans Pesprit de tous ceux qui les lisent ou les entendent prononcer : Mare vidit et /ugit; Jordanus conversus est retrorsum; montes exultaverwnf u$ ittietes, et €oUes sicwt agni cviim,

{>6Vaat le oasip sacré ia mer respectueuse, Ketenaat la fureur de Fonde impétueuse, De son liquide sein fit deux solides bras, Et le fameux Jourdain, interrompant sa course,

Retourna vers sa source

Et suspendit ses pas.

Ces monts., de qui le front se cache dans les nues. Tressaillirent de craifite en leurs cimes chenues, Comme font les agneaux au milieu des vallons. Et la terre sous eux f\at légère et mobile

Comme un roseau débile

devant les Aquilons.

Malleville ^, à qui nous devons cette belle paraphrase, a rendu dans la première strophe la pensée du pseaume d^une manière moins figurée que Saint- Amant ; mais c'était l'expression du quatorzième chapitre de TExode, et non celle du pseaume, que le chantre de Moïse sauvé avoit en vue: Erat entm aqua quasi murus à dextrâ eorum et lœvi. Les eaux, pour leur donner passage, s'étoient élevées commedeux murailles à droite et à gauche.

LBTTRB8 NOOVSLLM 40$

Ce sont «ans doute cet murailles qui om donn< sujet à Saint* Amant d'y placer des poissons , ébahis à Paspect d^une armée qui s'ouvroit une voye dans des lieux où ils avoient coutume de nager ; et c'est à l'occasion de cet Aahissement des poissons qui regardent le passage d'une armée, que Despréaux, renchérissant sur l'idée de Saint«'Amam pour en augmenter le ridicule, ouvre dans ces murailles des fenêtres pour y mettre les poissons.

Virgile, celui de tous les poètes profanes dont on admire le plus la sagesse et le jugement, ne prête-t-il pas du sentiment et même de la connoissance aux êtres inanimés ?

Labitur uncta vadis abies, mirantur et undœ, Miratur nemus insnetum futgentia longé Scuta virùm ftuvio, pictasque innare carinas.

Le sapin noir de poix coule sur l'onde unie.

Le fleuve et la forêt semblent s'émerveiller A l'aspect des pavois que ^airain fait briller, Au spectacle nouveau de ces galères peintes.

Cette traduction, qui m'est fournie par Segrais •, ajoute le mot semblent, qui n'est point dans l'original, et par cette addition le traducteur fait perdre à cet endroit une partie de sa vivacité. Telle est l'obligation que les poètes grecs et latins ont souvent à ceux qui prennent le soin de les faire passer dans une langue étrangère.

Virgile, non content de tirer des larmes des forêts à cause delà mon du prêtre UmbrOy fameux enchanteur,

106 DBS rORGBS MAILUUID

bit encore pleurer les rivières et les laCs. Quelles larmes peut-on prêter aux eaux, toutes formées de la matière même des larmes ?

Te nemus Angitiœ^ vitrei te Fuxinus undâ, Te liquidi flevere lacus

Fttcine et de son lac le liquide cristal, Le rocher le plus dur pleura ce coup fotal.

Je sçais que Virgile vouloit figurer par là les divinités des eaux, quoiqu^il ne le marque point assez. mais Despréaux a-t-ii eu plus de droit de personnifier le fleuve du Rhin, dans Pélégante prosopopée qui commence par ces vers :

Au pied du mont Adulle, entre mille roseaux, Le Rhin, tranquille et fier du progrès de ses eaux,

que Saint- Amant de prêter de la connoissance aux poissons, à qui David en donne lui-même en plusieurs endroits de ses Pseaumes, ainsi qu^au reste des animaux : Laudate Dominum^ montes et colles... bestiœ et universa pecora, etc.

Ces images sont rendues avec beaucoup de grâce et d^énergie dans quelques paraphrases de Godeau *'

Humides citoyens des ondes, Légers et fertiles poissons, Qui sans crainte des hameçons Nagez dans vos grotes profondes , Et vous, que Dieu fit en beautés Aussi divers qu'en qualités

LBTTRKS NOUYBLLBS . SO/

Pour peupler la terre nouvelle, Animaux farouches et doux, Louez la sagesse immortelle Qui ne dédaigne pas de prendre soin de vous.

Cette strophe n^est pas la plus belle de la paraphrase, et je ne Tai choisie qu^à cause du rapport prochain qu^elle a avec mon sujet.

Despréaux donne de grandes louanges à la des* cription qu^Homère fait de la marche de Neptune :

Il attelle son char et, montant fièrement.

Lui fait fendre les flots de l'humide élément ; Dès qu'on le voit marcher sur les liquides plaines, D'aise on entend sauter les pesantes baleines.

Cette description est belle, et j^en rapporte les quatre premiers vers, parce que la figure qui en fait le mérite approche beaucoup de celle que Despréaux condamne dans Saint- Amant avec des termes si peu ménagés. Des baleines qui sautent d*aise ressemblent fort à des poissons ébahis ^ et c^est ce qui m^a fait dire que la plupart des critiques ne louent et ne blâment souvent que par caprice, plus curieux de montrer de Tesprit que de rendre à chacun la justice qui lui est due.

Despréaux se moque avec plus de raison de ces deux vers du poëte Théophile, dans la tragédie de Pirame et Thisbé :

Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement ; il en rougit le traître !

ao8 DIS nmocs itAiLLinn

Notre $atirique, qui traite Sdut^Anaaiit à toute rigueur, s'est trouvé à sou tour embarrassé pour justifier ce fiameux vers de son ami Racine :

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

U M poroît guère raisottaable de personnifief ua flot, et j'admire Pimaginaiion du po6« qui inspire à la laer un eirol si prodigieux à Taspect d'un momtrt qu'elle avoit nourri dans son sein et auquel elle devoit être accoutumée. Virgile, qui a servi de modèle à Racine, n'est point si outré daas. ce vers :

Dwultani rijpœ^ refluitgue exterritus amnis*.

Le dieu du fleuve, représenté par ce mot anaiis, sortant de sa grotte au bruit terrible que fit la caverne de Cacus écroulée sous les efforts d'Hercule^ pouvoit bien être efErayé à la vue de ce géant énorme et des débris des rochers dont la chute faisoit encore bouillonner les ondes : au Ueu que le flot de Racine n'offre et ne peint à l'esprix aucune dlvisÂté de la mer.

Au surplua, je suis de l'avis de Despréaux contre Ia Motte et tous ceux qui prétendent que le récit de Théramène est trop animé pour un homme qui ne doit être pénétré,. dj;se0t-iU, que du sentiment de sa douleur. Je pense au contraire que ce gouverneur, le confident, l'ami d'Hippolyte, ayant été témoin dd l'affreux désastre de ce. jeune prince, la frayeur et la piti^ dont il est rempli ne peuvent hii suggérer

LKTTRBS MOUYBLLIS lOÇ

des peintures trop vives, ni lui fournir des expressions trop fortes et trop pathétiques.

Je n^ajouterai sur le vers de Saint.-Amant qu^une réflexion : c^est que notre célèbre satirique, sans s^arréter à ce vers, eût trouvé un vaste champ pour sa critique dans Tordre et le stile du Moïse sauvé^ le poëme le plus fou que nous ayons après celui de la Magdelaine.

Des Forges Maillard.

NOTES

* Marc-Antoine Gérard de Saint-Amant, l'un des quarante premiers académiciens, né à Rouen en 1594, mort en 1660. C'est dans son Art Poétique (chant III, vers 261-266) que Boileau a attaqué le poème épique de Saint-Amant (le Mqyse sauvé), comme suit :

N'imitez pas ce fou qui, décrivant les mers

Et peignant, au milieu de leurs flots entr'ouverts,

L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres.

Met, pour le voir passer, les poissons aux fenêtres.

Peint le petit enfont qui va, saute, revient,

Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient.

Le passage du Moyse sauvé auquel Boileau fiiit ici allusion est dans la 5* partie de ce poème (édit. d'Amsterdam de 1664, p. 61) ; l'auteur y montre l'armée des Hébreux, « le fidèle exercite (exerciius), » comme il dit, et même le peuple entier traversant, entre deux murailles de flots suspendus, le lit de la mer- Rouge, où chaque objet sollicite leur curiosité:

Là, l'enfiint esveillé, courant sous la licence Que permet à son âge une libre innocence,

sio rat fORon maillard

Va» rf?i«ttt| loiifn«« tauie^ et p«r nAint cri )oytux Témoignant le plaisir que reçoivent aet yeux, D'un estimnge caillou qu'à aet pieda il rencontre Fait au pff emief venu la précieuae montra, RamasM uaa coquille et, d'un air tranaporté, La présente à aa mère avec naïveté.

Là, quelque juate eflroy qui aea pas sollicite^ S'Oublia à chaque inatant le fidèle exercite. Et là, prèa dea remparts que roeil peut transpercer, Lea poiaaona esbahia le regardent passer.

On ne peut s'empêcher de penser, avec Des Forges Maillard, que a'U n'y avait que cela à reprendre dana le poème de Saint- Amand, il ne mériterait pas les foudres du célèbre satirique.

* Qaude de Malleville, l'un dea quarante premiers académiciena, né à Paria en iSçy, mort en 1647.

> Jean Regnauld de Segraia, de l'Académie Française, né à Caen en 1624, mort en 1701.

* Antoine Godeau^ évoque de Graase et de Vence, scadémicieo, né à Dreux en i6o5, mort en 167a.

Lettre i^ à V auteur du Journal de Verdun La fête du roi Grallon, à Quimper.

Août 1752.

usqu'a ce jour, Monsieur, je m'étois contenté d'opiner du bonnet en lisant les morceaux d'antiquité, les curieuses explications de certaines coutumes et de certains termes, dont le voile du temps cachoit l'origine et les raisons ; mais j'entrerai moi-même en lice, si vous voulez le permettre, et je vous réjouirai, vous et vos lecteurs, par le récit d'une coutume singulière, qui se renouvelle tous les ans à Quimper- Corentin en mémoire de Grallon, un des plus anciens (prétendus) rois de Bretagne. Il fut le fondateur de la fameuse abbaye de Landevenec. On y voit encore son tombeau et son épitapbe dans l'église *, et les moines y célèbrent son anniversaire.

La statue équestre de ce prince est placée sur le

* Journal de Vecdua de 1752, t II, Août, p. i32.

aia DKS FORGBS MAILLARD

portail de la cathédrale de Quimper dédiée à saint Coremin, entre les deux tours, avec une inscription au-dessous. Il y a quelque apparence que ce roi aimoit la musique, et qu^il ne haîssoit pas la liqueur fiivorite des maîtres en ce bel art. La cérémonie bachique qui se répète tous les ans à la gloire de ce prince, la veille de la fête de sainte Cécile, patronne des musiciens, en doit être une sorte de témoignage. Un des sonneurs de cloches de la cathédrale, muni d'une bouteille de vin, d'un verre et d'une serviette blanche, monte en croupe, ce jour-là, sur le cheval de Grallon ; il verse, après s'être assuré dans sa posture, un grand coup de vin qu'il avale cache derrière le roi, à qui il présente le verre vide, lui essuyant ensuite la bouche avec la serviette, comme si c'étoit le prince qui eût sablé la rasade. Cette scène est accompagnée, comme on peut le croire, des applaudissemens et du brouhaha de la multitude assemblée sur la place. Cette expédition étant faite, l'échanson jette le verre, et c'étoit autrefois la coutume que celui des spectateurs qui se saisissoit du verre sans fracture alloit le porter au chapitre, qui étoit obligé de récompenser son adresse d'un louis d'or.

Mais les messieurs chanoines ont trouvé que cette dépense étoit abusive. Ils ont dit que l'appât de l'or excitoit trop de tumulte et de querelles entre les concurrens, qui se culbutoient et se battoient en se jetant avec fureur du côté que le verre étoit lancé, les hommes présentant leurs chapeaux, les femmes

leurs tabliers, et plusieurs même étendant de concert de grands draps, afin de recevoir le verre en son entier. C^est ce qui fait qu^ils ont pris le parti de recommander à Técuyer du roi Grallon de casser la patte du verre, avant que de le jeter. Au moyen de quoi, le profit cessant^ Timpétueuse émulation de la multitude cesse en conséquence, et la royale comédie se passe avec la dignité convenable.

J^ai rhonneur d^étre, etc.

Des Forges Maillard.

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